X LETTRES ET NEGOCIATIONS
afîîigé des malheurs de Pierre de Médicis que de ceux de Cico Simonetta. Il rapporte que les ambassadeurs français qui avaient obtenu de lui plus qu'il n'eût dû leur accorder, le racontaient « en se raillant et se mocquant de luy \ »
Charles VIII entra en vainqueur à Florence , mais de peur de mécontenter les Florentins, il n'osa pas y rappeler Pierre de Médicis , dont la ruine n'avait été causée que par sa condescendance vis-à-vis des Français.
Lorsque Florence , comme Pise, eut reçu les bannières fleurdelisées, les Vénitiens s'émurent : ils ne riaient plus et commençaient à avoir peur. Dès ce moment se multiplièrent les longs conseils et les mystérieuses ambassades qu'inspirait une pensée hostile prête à se révéler d'après les circonstances et les événements. Déjcà Venise se livre à des armements que justifie la prudence, mais dont elle cache le but.
Le 27 novembre, Commines écrit au duc de Milan :
Monseigneur, si très-humblement comme je puis, me recommande à vostre bonne grâce. Vostre embassadeur vous escript des bruys qui courent par ceste ville et du préparatif qu'ils font tant par mer que par terre pour l'esté qui vient. Ils m'ont dit puis six jours et à ung secrétaire que le roy m'avoit icy envoyé, comment ils faisoient armer pour eulx garder du Turc ; et s'ils ne font venir nuls estrangiers, je croy qu'ils n'ont intention sinon d'eux bien garder, car ils sont en soubson grand.
On ne sauroit dire meilleures parolles que tousjours me disent du roy et m'asseurent de ne riens faire contre luy. Mais depuis qu'il est entré à Pise, ont sans cesse esté en ce conseil des Preguay, et comme sçait vostre dit embassadeur de qui^e en ay plus entendu que par autres, le bruit court par les jrens de la ville que
1 M ('ht.. t. II, p. 351.
depuis que le roy est à Florence, qu'il leur a osté toute liberté et que es maisons où nos gens sont logiés, l'on fait des choses mal faictes touchant femmes *. Mais je sçay bien que tout cela se trouvera mensonge et ne m'y arreste point. Ils disent aussi qu'on liève je ne sçay quels deniers sur le peuple audit Florence, ce que je ne croy pas bien, et ferez bien, monseigneur, de souvent advertir le roy de ce qu'il aura à faire, car ces choses de ceste ville ne sont pas si bien entendues là comme vous les entendez.
Plaise vous, monseigneur, tousjours me commander vostre bon plaisir pour Facomplir à mon povoir, en priant à Dieu, monseigneur, qu'il vous doint bonne vie et longue et tout ce que vous désirez.
Escript à Venise le XXVIIe jour de novembre.
Vostre très-humble et obéissant serviteur, Philippe de Commynes.
A mon très-redoubté seigneur, monseigneur le duc de Millcm -.
Au mois de décembre 1494, Milan et Venise « brance loient , » selon l'expression de Commines 3 ; mais grâce à l'influence du seigneur d'Argenton , la défection était sans cesse ajournée, et l'habile ambassadeur, profitant de ces heureux résultats, voyait son crédit s'accroître auprès de Charles VIII. Le roi lui adressait le bulletin quotidien de ses étapes et de ses succès 4,- et le 28 décembre 1494, le Sénat de Venise écrivait aux ambassadeurs qu'il avait envoyés au camp français :
Nous avons appris par une source sûre que Sa Majesté Très-
1 Cf. Mém., t. II, p. 347.
- Document communiqué par M. Charavay. Il en existe une traduction aux archives de Milan.
Chrétienne tient présentement en plus grand crédit et en plus d'estime que personne, monseigneur Philippe et le maréchal de Gié, et que monseigneur de Saint-Malo et monseigneur du Bouchage ne sont pas aussi en faveur que de coutume. L'illustrissime seigneurie recommande à Votre Magnificence de lui donner à cet égard des informations précises et complètes '.
Cependant, les luttes politiques devenaient d'autant plus vives, qu'elles se mêlaient à de nombreuses rivalités et à d'ardentes jalousies. Le roi des Romains, à qui l'on avait persuadé que Charles VIII voulait ceindre à la fois à Rome la couronne des empereurs d'Orient et celle des empereurs d'Occident, s'alarma et résolut d'envoyer l'évêque de Trente à Venise. Il y vint un autre ambassadeur du roi d'Espagne qui craignait de voir les Français porter leurs drapeaux en Sardaigne et en Sicile. En même temps, l'envoyé de Naples multipliait ses démarches 2. « Toujours praticquer, dit Commines, c'est la coustume d'Italie 3. »
Commines, plein du désir de tout savoir, entretenait de fréquentes relations même avec les ambassadeurs ennemis qui résidaient à Venise ; et c'était de la bouche des envoyés du Pape et du roi Alphonse qu'ii avait appris les préparatifs qui se faisaient pour combattre les Français à Viterbe ou pour faire débarquer les Espagnols à Reggio 4. Il voyait aussi fréquemment l'ambassadeur de Bajazet II,
1 Archives du Sénat de Venise.
- Il y avoit ambassade de Naples, les suppliant tous les jours et leur offrant ce qu'ils vouldroient, et confessoit le roy Alphonse avoir failly vers eulx et leur remonstroit le péril que ce leur seroit si le roy venoit an dessus de son entreprinse. Mém., t. II, p. 412.
3 Mém., t. II, p. 370.
4 Mém., t. II, pp. 363 et 427.
DE COMMINES. loi
bien qu'en ce moment même Charles VIII invoquât si haut sa résolution de combattre les Infidèles.
Taddeo Vicomercati écrivait le 7 janvier 1495 au duc de Milan :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
L'ambassadeur d'Espagne est retourné ce matin à la seigneurie, mandé par elle, si je suis bien informé. Je ne sais encore ce qu'il vient pratiquer ici, sinon qu'il est chargé, entre autres choses, par le roi son maître, d'engager la seigneurie à ne pas envoyer cette année ses galères en Earbarie, parce que les Maures lui importent peu dans ses embarras actuels. Monseigneur d'Argenton, d'après ce qu'il m'a fait dire ce soir, a eu aujourd'hui un entretien d'une bonne heure avec cet ambassadeur, et il n'a rien pu en obtenir, sinon l'assertion formelle qu'on verrait de grandes choses en Italie au printemps et que le roi son maître n'aurait jamais cru que Sa Majesté Très- Chrétienne dût venir en ce pays. Ce sont les mêmes expressions dont se servit hier avec moi un fils dudit ambassadeur, qui assistait à la messe avec le prince, à cause de la solennité de l'Epiphanie, et il ajouta que le roi d'Espagne paraissait fort mécontent de l'arrivée des Français en Italie *.
Les magistrats de Venise continuaient à montrer à Commines quelques-unes des lettres qu'ils recevaient, ou les lui faisaient lire par un de leurs secrétaires 2. Néanmoins son influence déclinait, et on allait jusqu'à lui insinuer qu'il ferait bien de ne pas prolonger son séjour à Venise. Taddeo Vicomercati le rapporte d'après l'aveu de Commines ; voici ce qu'il mande, à ce sujet, au duc Ludovic :
1 Archives de Milan (trad.).
2 3Iém., t. II, p. 364.
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Monseigneur d'Argenton m'a fait savoir aujourd'hui que dans un entretien avec l'un de ceux qui se trouvent actuellement dans le conseil de la seigneurie, celui-ci, l'engageant adroitement à s'en aller d'ici, lui a dit spontanément, mais en termes qui semblaient toutefois lui avoir été suggérés par d'autres, qu'il vaudrait mieux qu'il se rendît auprès de Sa Majesté Très- Chrétienne pour l'aider de ses conseils et lui persuader de faire la paix, mais il lui répondit qu'il ne s'éloignerait qu'avec le congé du roi ou par l'ordre formel de la République. Il me demanda si je croyais que ces paroles lui eussent été dites de la part de la seigneurie pour le faire partir, afin qu'elle fût plus à l'aise pour pratiquer quelque chose avec les ambassadeurs du roi des Romains qu'on attend, et avec l'ambassadeur d'Espagne, qui est arrivé. Je sais que Sa Majesté Très-Chrétienne ne lui a écrit, depuis qu'il est ici, qu'une ou deux fois, comme monseigneur d'Argenton me l'a dit lui-même à plusieurs reprises, en se plaignant du gouvernement du roi, qui devrait, dans l'intérêt de l'expédition , en communiquer jour par jour les progrès à la seigneurie par l'intermédiaire de monseigneur d'Argenton, qui du moins n'aurait pas l'air d'être sans mission; car on doit savoir combien il importe détenir la seigneurie au courant de tout. A diverses reprises, en plusieurs circonstances, ces gentilshommes lui ont dit qu'ils ne comprenaient pas dans quel but l'ambassadeur de France était venu à Venise, puisqu'il ne leur faisait jamais la moindre communication et n'écrivait jamais à son roi ce qui se passe ici. Je lui répondis que son interlocuteur avait peut-être été de bonne foi et qu'il ne fallait pas chercher à son discours un sens qu'il n'avait peut-être pas ; que lors même que le conseil de retourner auprès du roi viendrait de la seigneurie , ce n'était pas pour le motif que monseigneur d'Argenton lui prétait, mais pour un autre , car son séjour n'empêcherait pas la seigneurie de négocier et d'entamer de nouvelles pratiques avec les autres
ambassadeurs, si telle était son intention, ni de s'occuper des questions relatives à ces affaires. Il m'approuva et me dit qu'il avait des motifs pour supposer que ce langage lui a été tenu parce qu'il réside ici sans utilité, puisque le roi son maître ne communique rien à la seigneurie par son entremise et encore moins par les ambassadeurs vénitiens, à qui il a peu parlé depuis leur arrivée, ce qui n'est pas favorable à ses desseins ; et blâmant le gouvernement du roi, il ajouta que si le roi savait le trouble que la seigneurie peut jeter dans ses entreprises, il en ferait plus de cas qu'il ne le fait, et se tiendrait avec celle-ci dans d'autres termes. Je répliquai que certes il avait raison, et que sachant la position du roi il devrait en avertir Sa Mil j esté et le gouvernement. Il répondit qu'il avait écrit et insisté et qu'il n'avait point encore obtenu de réponse ; qu'il avait envoyé des messagers en poste et n'avait pu avoir de nouvelles, ni rien connaître de ce qui intéresse l'expédition ; qu'il ne voulait plus écrire, puisque ses conseils étaient pris en mauvaise part, et il ajouta que Votre Excellence sait bien comment tout se passe à la cour. Il termina* en disant que si les efforts du roi sont heureux et couronnés de succès, l'honneur en revient plutôt à la Providence qu'à l'habileté de son gouvernement 4. J'ai cru ne pas devoir vous cacher cet entretien pour que vous en fassiez l'usage que votre haute sagesse vous suggérera. Je compris d'ailleurs que monseigneur d'Argenton serait bien aise que vous puissiez engager le roi à entretenir des relations plus amicales avec cette seigneurie. Je me recommande toujours à Votre Altesse.
Venise, 11 janvier 1495.
Votre humble serviteur, Taddeus Vi c o m e r c a t u s -.
Si Charles VIII eût été arrêté dans sa marche, une ligue
1 Commines a exprimé la même pensée dans ses Mémoires. - Archives de Milan (trad.).
eût été aussitôt conclue contre lui : « J'en estoye bien « asseuré, » dit Commines l.
Un grand événement allait consolider pour quelque temps encore la position diplomatique de Commines. Le 31 décembre 1494, Charles VIII était entré à Rome, et le 15 janvier, le Pape avait signé un traité de paix et d'amitié.
Taddeo Vicomercati écrit au duc de Milan :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Le bruit s' étant répandu dans ce pays, depuis hier soir, que le révérend vice-chancelier avait quitté Rome avec quelques cardinaux pour se rendre auprès de Votre Excellence, et le public faisant à ce sujet toutes sortes de gloses et de commentaires selon son habitude , je me suis rendu aujourd'hui chez monseigneur d'Argenton et j'ai touché aussi un mot de ces rumeurs. Sa Seigneurie, sans me répondre, me mit sous les yeux une lettre de monseigneur de Beaumont, écrite à Rome le 16, qui lui annonce que le roi est d'accord avec le Pape ; qu'il laisse le fort Saint- Ange entre les mains de celui-ci, mais que Sa Sainteté abandonne au roi toutes les autres forteresses de l'Église ; que le seigneur Ascagne - est parti de Rome, ne se fiant pas trop à la parole du Pape. On lui donne quelques autres nouvelles insignifiantes. Il m'entretint ensuite des nombreuses raisons qui ont pu amener le roi à faire cet accord, qui ne satisfait pas tout le monde ; il en conclut que je pouvais me tranquilliser et qu'on ne ferait contre le seigneur Ascagne rien qui pût motiver chez vous le moindre mécontentement, car vous savez bien, disait-il, que Sa Majesté n'est pas ingrate et vous ne pouvez croire sérieusement qu'on entreprenne rien de fâcheux contre ledit révérendissime seigneur. Il parla ensuite du caractère du roi et
1 Mém.yt. II, p. 372.
2 Le cardinal vice-chancelier Ascanio Sforza, dont Taddeo Vicomercati parle au commencement de cette lettre.
de son gouvernement. Je l'assurai que rien au monde ne pourrait faire départir Votre Excellence de son respect et de ses bonnes dispositions envers Sa Majesté Très-Chrétienne; que je ne voyais aucune raison pour ne pas prendre en sérieuse considération les affaires de la seigneurie; que toutefois je n'étais pas sans quelque inquiétude, surtout au sujet des rumeurs qui circulent, la seigneurie n'ignorant pas combien elles sont fondées, pour des motifs qu'elle connaît mieux que moi. Il répliqua qu'il avait été nécessaire pour bien des raisons que le roi s'entendit avec le Souverain-Pontife et qu'il n'y avait rien à craindre pour le seigneur Ascagne ; que tout se calmerait et qu'il ne fallait pas en douter le moins du monde, quoi que le public pût dire. Je passai, comme de coutume, plus d'une heure à entretenir Sa Seigneurie de ces questions et d'autres encore. Au moment où j'allais me retirer, arriva Julien de Médicis avec trois ou quatre personnes. Je le laissai avec monseigneur d'Argenton.
Venise, 21 janvier 1495.
Votre humble serviteur, Taddeus Vicomercatus.
A cette lettre était joint le post-scriptum suivant :
Votre Excellence, qui a suivi les événements jour par jour, a toujours pu s'apercevoir que ceux d'ici ne voyaient qu'avec déplaisir les succès de Sa Majesté Très-Chrétienne et sa présence en Italie. Néanmoins, on m'a, ce matin, communiqué l'accord de Sa Majesté et du Pape, avec de telles démonstrations qu'on eût dit qu'ils en ressentaient intérieurement une grande joie ; c'est probablement une feinte pour cacher quelque projet. Je fus mandé en hâte et tard; qui aurait cru que la seigneurie fût levée à cette heure? Le prince, avant d'aborder un autre sujet, me dit qu'on venait de recevoir à l'instant la nouvelle dont il allait me faire part. La même communication fut faite à monseigneur d'Argenton, chez lequel l'ambassadeur
du roi Alphonse était allé un peu auparavant. L'après-diner il y eut conseil des Pregadi, et le soir le bruit se répandit, tant par les lettres privées des marchands que par les propos des gentilshommes, que monseigneur le vice-chancelier quittait Rome avec Lonate, pour se rendre à Milan, et que les cardinaux Colonna et Savelli partaient aussi, ne se trouvant plus en sûreté à Rome.
Même date que ci-dessus.
Je me recommande toujours à vos bonnes grâces, Taddeus Vicomercatus *.
Nous avons vu Commines insister près du duc de Milan pour qu'il obtînt que Charles VIII ménageât davantage la république de Venise. Ludovic déféra à sa prière, et le roi de France en tint compte dans une certaine mesure, comme nous l'apprend une autre lettre de Taddeo Vicomercati :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
La lettre de Votre Excellence, du 20, ne réclame point de réponse, sinon que j'ai fait savoir à monseigneur d'Argenton que Votre Excellence a invité Sa Majesté Très-Chrétienne à user, par son entremise , de termes plus affables envers cette illustre seigneurie. Après avoir remercié Votre Altesse de cette démarche, il témoigna qu'il en avait déjà retiré quelque satisfaction et qu'il en avait bien vu l'effet, ayant reçu, comme vous le savez, des lettres du roi Très-Chrétien qui contiennent les articles du traité de Sa Majesté avec le Souverain-Pontife, et d'autres lettres de monseigneur de Saint- Malo... Je me recommande aux bonnes grâces de Votre Excellence. Venise, 25 janvier 1495.
Votre humble serviteur, Tadoeus Vicomercatus".
1 Archives de Milan (trad.).
- Archives de Milan (trad.).
A cette lettre succéda celle que nous allons reproduire et qui est également adressée au duc de Milan :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Monseigneur d'Argenton a reçu les articles du traité conclu entre le Pape et le roi Très-Chrétien, comme j'en informai Votre Excellence par une lettre du 23. Il les a communiqués immédiatement à la seigneurie et lui en a laissé copie; quand on les lui eut rendus, il me les fit montrer, après s'être en personne présente chez moi. Ainsi que je l'ai fait savoir à Votre Excellence, ils sont en tout et pour tout semblables à ceux que Votre Excellence m'a chargé de communiquer à cette seigneurie, sauf que les siens sont rédigés en français. Je me recommande toujours à vos bonnes grâces. Venise, 27 janvier 1495.
Votre humble serviteur, Taddeus Vicomercatus*.
Cependant, tandis que le roi traitait à Rome, on voyait se réveiller aux bords de l'Arno les vieilles discordes de Pise et de Florence, que les Français n'avaient pu apaiser.
Commines en fut vivement affligé, comme on peut en juger par cette lettre de Taddeo Vicomercati au duc de Milan :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Ce matin, de bonne heure, monseigneur d'Argenton fit mander mon chancelier et lui dit qu'il avait à m'apprendre les grands troubles qui avaient éclaté à Florence. La veille au soir, vers une heure de la nuit, ajouta-t-il, étaient venus chez lui quelques Florentins, tant des amis de Pierre de Médicis que de ses ennemis , et , lui montrant des lettres de Florence , ils lui annoncèrent que les citoyens de cette ville s'étaient sou-
1 Archives de Milan (trad.).
levés ; qu'ils avaient fait venir plus de dix mille cuirasses et d'autres armes , prétendant recouvrer ce que les Français leur avaient enlevé ; qu'ils avaient déjà fait marcher du monde pour assiéger Pise et s'étaient emparés de quelques châteaux des Pisans, et que les Génois avaient envoyé quatre cents hommes à Pise; que les Florentins, n'ayant jusqu'à présent obtenu du roi que de belles paroles, relativement à la restitution de leurs domaines, s'étaient résolus à les reprendre de force. Sur quoi monseigneur d'Argenton avait fait observer à ses visiteurs que les Florentins avaient grand tort de recourir à de semblables moyens et que ce n'était rien moins que s'insurger contre le roi ; qu'ils ne pouvaient se plaindre de Sa Majesté , sachant bien que Pierre de Médicis ne lui avait donné lesdites terres que par leur charge, afin qu'il les gardât pour sa sécurité pendant l'expédition dans le royaume de Naples ; que s'ils entreprenaient quoi que ce soit contre cette convention, les Français, qui étaient à Pise et à Livourne, se tourneraient immédiatement contre eux, et bien qu'ils fussent peu nombreux, ils leur feraient une guerre plus rude qu'ils ne le croyaient ; que le, roi lui-même n'y pourrait obvier, puisque Sa Majesté a été constamment préoccupée d'intérêts plus' graves, et que dès lors il n'y a pas lieu de s'étonner qu'ils n'aient obtenu jusqu'à présent que de belles paroles. Lesdits marchands reconnurent eux-mêmes que les Florentins devaient rester dans les termes de leur convention s'ils ne voulaient pas chercher leur malheur. Monseigneur d'Argenton se montre fort contrarié de ces mouvements, dans la crainte qu'ils n'entravent l'expédition de Naples. Il a répété à mon chancelier que lesdits marchands lui avaient appris que les Florentins députaient en ce moment un ambassadeur auprès de cette seigneurie. Mon chancelier lui répondit qu'il n'avait absolument rien ouï dire de ces soulèvements et lui promit de me rapporter le tout ; et comme monseigneur d'Argenton écrivait en ce moment à l'ambassadeur français qui réside à Florence, il dit de lui-même qu'il l'entretenait de ses affaires privées et non de ces événements. Il
est vrai que les marchands florentins ont ramassé dans ce pays toutes les cuirasses qu'ils ont pu trouver; la chose m'a été affirmée par des marchands milanais, qui leur en avaient vendu une bonne quantité, dont la plupart n'avaient plus vu le jour depuis longtemps, et lesdits Milanais riaient beaucoup de ce méchant marché. Je me recommande toujours à vos bonnes grâces.
Venise, le dernier jour de janvier 1495.
Votre humble serviteur, Taddeus Vicomercatus1.
Les affaires privées auxquelles Commines faisait allusion à propos des lettres qu'il adressait à Florence , concernaient ce qu'il avait à réclamer des dépôts confiés autrefois par lui à la banque des Médicis. D'autres contrariétés lui étaient réservées à Milan , où les marchands qui avaient avancé de l'argent au roi, invoquaient sa caution personnelle pour être payés sans retard.
Le 12 janvier 1495, le duc de Milan écrivait à Commines :
Monseigneur, depuis la fin du mois de septembre dernier est expiré le délai où devaient être restitués et payés les trente mille écus pour lesquels plusieurs seigneurs de la cour (et notamment Votre Seigneurie pour quatre mille écus) se sont engagés vis-à-vis de Jean de Beoleo, de François Magiolino et de François de Rome, nos marchands, qui vous ont aidés, grâce à notre intervention, et qui se plaignent de ce que cette somme ne leur est pas restituée, car ils en ont besoin pour leurs opérations. C'est pourquoi je prie instamment Votre Seigneurie de faire payer sa part dans cette créance parce que, si elle ne le
1 Archives de Milan (trad.).
ICii LETTRES ET NEGOCIATIONS
faisait point, nos marchands poursuivraient en justice l'exécution de l'engagement qu'ils ont de vous et des autres seigneurs, et quelque regret que nous en eussions à cause de l'amour que nous portons à Votre Seigneurie, nous ne pourrions honnêtement les en empêcher * .
Commines répondit en ces termes à Ludovic Sforza :
Monseigneur, si très-humblement comme je puis, me recommande à vostre bonne grâce. J'ay receu une lettre qu'il vous a pieu m'escripre, faisant mention de quatre mille ducats dont je suis respondant à aucuns marchans de Millan, afin que les paiasse avant qu'ils ne procédassent selon l'obligation contre moy et autres obligés envers eulx pour trente mille ducats.
Monseigneur, je sçay bien que, avant partir de Vienne, je fus requis avec d'autres pour respondre pour cinquante mille ducats, et pluscurs en y eut qui refusèrent de le faire , et à l'eure le conte Carie dist -qu'il se mettroit pour la plus part, si les autres qui en estoient requis ne se vouloient mettre, et qu'il ne s'en falloit point soulcier, et s'y mist pour vingt mille, et voyant cola et que monseigneur de Sainct-Malo et monseigneur le séneschal s'y mettoient , je m'y mis aussi , espérant qu'ils en savoient bien l'issue.
Monseigneur, je en escripts à ceulx qui y sont obligés, combien que je croy que leur en avez escript. Toutefois les affaires du roy sont encores bien troublées, et a besoing de vostre faveur et amytié plus que jamais. Je ne veulx point nyer, ny mettre on doubte la debte, mais bien vous supplier détenir la main que je ne feusse point tost pressé et que premiers on s'adressast à ceulx qui pevent le plus pour les faire paier.
Plaise vous, monseigneur, tousjours me commander vostre bon plaisir pour lacomplir à mon povoir. En priant à Dieu,
1 Archives de Milan (trad.).
DÉ COMMiNÈS. 101
monseigneur, qu'il vous doint bonne vie et longue et tout ce que vous désirez.
Escript à Venise^ le 1111e jour de février.
S'il est vray ce qu'on dit, le Pape monstre qu'il est homme de mauvaise foy.
Vostre très-humble et très-obéissant serviteur, Philippe de Commynes.
A mon très-redoubté seigneur, monseigneur le duc de Millau 1 .
Voici quels étaient les événements auxquels faisait allusion la dernière phrase de la lettre de Commines. Le cardinal de Valence, César Borgia, avait été remis par le Pape comme otage entre les mains du roi de France. Il s'échappa du camp français à Velletri, au moment même où les ambassadeurs du roi d'Espagne déclaraient à Charles VIII que le traité de Barcelone était rompu. Commines se hâta de communiquer ces importantes nouvelles à l'ambassadeur milanais qui en fit part en ces termes à Ludovic Sforza :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
L'illustrissime seigneurie a fait connaître ce soir à monseigneur d'Argenton, par un de ses chanceliers, qu'on a reçu de Rome, par lettres du 2 et du 3, l'avis que le Pape avait manifesté un vif mécontentement de ce que le cardinal de Valence avait quitté Velletri, et qu'il avait fait chercher avec soin où il s'était retiré pour le faire revenir, puisqu'il doit y avoir des ambassadeurs délégués près de Sa Majesté Très-Chrétienne aux termes des articles approuvés par Sa Sainteté et afin de témoigner au roi sa ferme intention de respecter les dits articles. On ajoute que malgré le refus du châtelain de Civita-Vecchiade rendre cette
1 Document communiqué par M. Charavay.
commises. — II. H
forteresse ù Sa Majesté, elle n'en était pas moins passée entre les mains de Sadite Majesté Très-Chrétienne. On dit aussi qu'il n'était pas vrai que les ambassadeurs d'Espagne eussent protesté contre le roi de France et menacé de lui déclarer la guerre, mais qu'il était exact qu'à Velletri ils lui avaient parlé en termes très-vifs pour le détourner de son entreprise. Monseigneur d'Argenton, qui s'était montré fort mécontent que le Pape se fût prononcé contre le roi, n'eût pas plus tôt reçu ces nouvelles quil me les fit communiquer avec allégresse, disant qu'il ne pouvait croire que les sérénissimes rois d'Espagne voulussent attirer la foudre sur eux, en rompant avec la couronne de France. Je me recommande de nouveau à vos bonnes grâces.
Venise, le 6 février 1495.
Votre humble serviteur, Taddeus Vicomercatus ' .
Commines avait acquis, en ce moment, la conviction que Venise était d'accord avec le roi d'Espagne dans l'hostilité qui se manifestait contre la France. Pensa-t-il que l'on pouvait prévenir l'explosion de ce mauvais vouloir par quelque tentative hardie , et qu'en présence des rassemblements de troupes vénitiennes dans la Polésine de Rovigo, il était licite de diriger un coup de main contre la cité même de Venise ? Nous n'oserions résoudre cette question , et nous nous bornerons à rapporter les faits.
Le corps d'armée confié au sire d'Aubigny, de la maison de Stuart, qui formait l'avant-garde, avait été, dès le début de la campagne, gêné par une partie de son artillerie trop pesante pour faire la guerre au milieu des montagnes. Il avait fallu la laisser à Castro-Cano, et un envoyé spécial fut chargé de demander qu'on pût , à travers le territoire de
' Archives de Milan (trad.).
DE COMMIMES. \c>y,
Venise, la transporter à Ravenne pour l'embarquer et la renvoyer en France. De là un grand émoi parmi les Vénitiens si prompts à s'inquiéter.
Le Sénat s'assembla, et on lui proposa la résolution suivante :
Il est décidé que notre sérénissime prince répondra dans les termes que sa sagesse lui suggérera, en présence de monseigneur d'Argenton , à l'envoyé de Sa Majesté Très-Chrétienne, sur la communication que celui-ci a soumise au Conseil, touchant le transport par mer de certaines pièces d'artillerie qui se trouvent à Castro-Cano et qu'on veut embarquer à Ravenne en destination du royaume, en ce sens :
Que nous avons remontré audit envoyé la difficulté d'embarquer ladite artillerie à Ravenne, à cause du défaut de port, et en même temps pour le danger qui pourrait s'en suivre. Néanmoins, si ledit envoyé trouve bon d'insister, nous sommes contents qu'il le fasse avec notre permission et licence, sous cette condition que, pour des motifs raisonnables, ladite artillerie ne soit ni embarquée, ni transportée sur nos bâtiments, et qu'il n'en résulte aucune charge pour notre territoire, sans utilité pour Sa Majesté Très-Chrétienne : lequel point sera justifié par notre susdit sérénissime prince, en employant les arguments les plus efficaces qui conviennent à la matière.
Lorsqu'on passa au vote, il y eut cent dix-sept suffrages contre, soixante-trois pour, et treize suffrages douteux : la résolution fut donc rejetée.
Cent trente-une voix se prononcèrent pour :
Que la présente matière fût résolue le soir même et que tout membre de ce collège fût tenu de donner son opinion, à peine, par chaque abstention, d'une amende de cinq cents ducats, exigibles par les avocats de la Commune, sans autre avis.
Trente -huit seulement demandèrent :
Que la présente affaire fût ajournée au lendemain et que le Conseil fût convoqué de nouveau pour en délibérer.
Quarante-six émettent le vœu :
Qu'il soit répondu à l' envoyé susdit en ce sens : Que nous avons remontré audit envoyé la difficulté d'embarquer ladite artillerie à Ravenne, à cause du défaut de port, et également pour le danger qui pourrait s'en suivre ; néanmoins, que si ledit envoyé insiste, nous sommes contents qu'il puisse le faire avec notre autorisation et notre licence ; mais en même temps qu'il soit entendu que, par le moyen le plus prudent et le plus secret qu'il sera possible, le prince et le collège devront proposer et persuader audit envoyé d'employer quelque bâtiment étranger pour transporter ladite artillerie, et que le prince et le collège susdits prendront toutes les mesures convenables pour y parvenir. '
Soixante-huit voix contre soixante dix-huit opinent:
Qu'il sera répondu audit envoyé en cette forme : Que nous avons remontré audit envoyé la difficulté d'embarquer ladite artillerie à Ravenne, à cause du défaut de port, et également pour le danger qui pourait s'en suivre ; néanmoins , que si l'envoyé insiste, nous sommes contents qu'il puisse le faire avec notre permission et notre licence ; mais en même temps il sera entendu que si, cette réponse ayant été faite, ledit envoyé sollicite la faveur d'obtenir des bâtiments pour le transport de ladite artillerie , il lui sera répondu qu'il ait à se pourvoir lui-même des bâtiments appartenant à des particuliers qui lui conviendront le mieux.
Enfin cent soixante-treize voix contre six déclarent :
Qu'il sera répondu audit envoyé eu cette forme : Que nous
avons remontré audit envoyé la difficulté d'embarquer ladite artillerie à Ravenne, à cause du défaut de port, et également pour le danger qui pourrait s'en suivre ; néanmoins, que si l'envoyé insiste, nous sommes contents qu'il puisse le faire avec notre permission et notre licence, sous cette condition : que, pour des motifs très-raisonnables, ladite artillerie ne sera ni embarquée, ni transportée dans le royaume sur nos bâtiments , et qu'il ne pourra résulter de ce transport aucun tort pour notre autorité, sans utilité pour le roi Très-Chrétien : ce qui sera justifié par le sérénissime prince, en employant tous les arguments qui conviennent à la matière ' .
Dans le midi de l'Italie, les armes françaises restaient victorieuses; Gaëte et Capoue étaient conquises, et les bannières fleurdelysées s'approchaient de Naples. Taddeo Vicomercati écrit au duc de Milan :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Ce soir, au sortir d'une fête que la seigneurie donne chaque année à pareil jour, j'étais allé me promener en barque sur le canal avec monseigneur d'Argenton, quand nous fûmes rejoints par un secrétaire de la seigneurie qui, en ma présence, fit connaître à monseigneur d'Argenton que la seigneurie avait reçu des lettres du 19, lui annonçant l'entrée de Sa Majesté à Capoue, où les habitants l'avaient accueillie avec toute sorte d'honneurs et de réjouissances. Aversa lui a fait offrir d'ouvrir ses portes et de se soumettre ; le territoire de Gaëte avait aussi été occupé et la citadelle de cette ville était sur le point de capituler. Il lui remit ensuite une lettre de monseigneur Péron de Baschi , informant monseigneur d'Argenton des heureux succès de Sa Majesté Très-Chrétienne, de la prise de Capoue par son armée et de l'arrivée du comte de Pitigliano et de monseigneur Jean-Jacques Trivulce près de Sa Majesté. Monseigneur Péron pense que le
1 Archives du Sénat de Venise (trad.)-
roi Ferdinand lui-même viendra en personne au-devant de Sa Majesté; il annonce l'arrivée d'un trompette du seigneur Virginio Ursino , qui venait lui demander un sauf-conduit pour que le dit Ursino pût se rendre auprès d'elle. Il termine en disant qu'il espère qu'on sera à Naples dans quelques jours. En rentrant chez moi, je trouvai un autre secrétaire de la seigneurie qui me fit le même message , me donnant avis de l'entrée du roi à Capoue et de la soumission d'Aversa et de Gaëte à Sa Majesté. Je me recommande toujours à vos bonnes grâces. Venise, le 26 février 1495.
-Votre humble serviteur, Taddeus Vicomercatus '.
Sur ces entrefaites, les Français marchaient toujours. Le 22 février 1495, Charles VIII occupa Naples. « Tout, « dit Commines, se mit à faire bonne chière et joustes « et festes, et entrèrent en tant de gloire, qu'il ne « sembloit point aux nostres que les Italiens fussent « hommes 2. » Puis on joua en présence du roi des pièces satyriques où l'on tournait en dérision non-seulement le roi d'Espagne et le roi des Romains, mais aussi le Pape et le doge de Venise 3.
La nouvelle de la prise de Naples arriva le 2 mars à Venise, comme nous l'apprend cette lettre de Taddeo Vicomercati au duc de Milan :
J'ai communiqué ce matin à la seigneurie la harangue que vous a adressée monseigneur de la Volte, ambassadeur du roi Très-
1 Archives de Milan.
2 Mém., t. II, p. 397/-
? Et factaa sunt coram rege Francise per suos tragedhe et comedise de Papa, Romanorum et Hispaniêe regibus ac Venetornm illustrissimes ducibus, collusorie et more gallico derisorio. Relation avon. (Pr. de l'histoire rie Charles VIII, éd. ^onKFRov, p. 715.)
Chrétien, et la réponse que vous lui avez faite, ainsi que vous m'en chargiez par votre lettre du 25. Je lui donnai également lecture de lavis de la prise de Naples par Sa Majesté Très-Chrétienne, comme vous me l'avez prescrit par une autre lettre du 27. Le plus âgé des conseillers, en l'absence du prince retenu par une légère indisposition, remercia Votre Excellence de sa bienveillante communication, en me disant qu'eux aussi avaient reçu ce matin même l'avis de l'entrée du roi Très-Chrétien à Naples et du retour du roi Ferdinand au château de l'Œuf, tandis que ceux du Château-Neuf bombardent la ville de Naples, et les Français le Château-Neuf lui-même. J'ai fait la même communication à monseigneur d'Argenton qui a témoigné la plus grande satisfaction de vos bonnes dispositions envers son maître en me répondant que Sa Majesté est obligée à Votre Excellence et qu'il sait bien ce que vous avez écrit à diverses reprises au roi et à quelqu'un placé près de lui, que vous chargiez de lui communiquer vos lettres : il me remercia ensuite de ma communication et m'apprit qu'à l'instant même un chancelier de la seigneurie lui apportait des lettres de Naples, où le roi lui annonce son entrée au fort de Capoue avec sa garde et lui fait part de l'espérance qu'il a de voir prochainement tout le royaume pacifie ; en même temps il lui envoie une seconde lettre contenant la même chose, que monseigneur d'Argenton présentera demain à la seigneurie.
Venise, le 2 mars 1495.
Taddeus Vicomercatus '.
Lorsque les Vénitiens apprirent cette importante nouvelle, ils s'empressèrent de faire appeler Commines et de la lui annoncer, « monstrans en estre joyeux. » Us ajoutaient toutefois que le château n'était pas conquis et qu'il s'y trouvait une forte garnison. Commines comprit aisément « qu'ils avoient bonne et seure espérance » que te
1 Archives de .Milan (trad.).
Chàteau-Neuf , où s'était enfermé le marquis de Pescaire, ne partagerait pas le sort de la ville. On sut bientôt que le château était tombé au pouvoir des Français. Cette fois encore, ils firent chercher Commines. Ils étaient au nombre de cinquante ou soixante dans le palais du doge, accablés de tristesse, la tête baissée et cachée entre leurs mains, « plus esbahis et plus espoventés » que les sénateurs romains après la journée de Cannes. Personne ne s'adressait, soit de la parole, soit du regard, à l'ambassadeur français qui les regardait « à grant merveille. » Seul, le doge ne paraissait pas troublé : il raconta ce qu'il venait d'apprendre, et le fit avec un air de satisfaction. Cet homme de bien, si sage, si aimable, méritait l'éloge qu'en fait Commines : « Nul en la compaignie ne se savoit faindre si bien « que luy l. » Commines, de son côté, multiplia les offres et les assurances pour calmer les Vénitiens et « les oster de « souspecon. »
A Milan comme à Venise, cette nouvelle produisit une sensation profonde, et le duc Ludovic écrivit lui-même à Commines :
Nous avons récemment fait connaître à Votre Seigneurie que nous avions remarqué avec quelque tristesse que le roi Très- Chrétien ne nous avait pas annoncé la reddition de Naples. Nous sommes cependant de ceux qui ne céderions à personne au monde l'honneur de prendre la plus grande part à ses succès et à sa prospérité, et partout où il a été et où il sera nécessaire d'aider Sa Majesté, elle peut compter que personne ne Ta fait et ne le fera de meilleur cœur que nous. C'est l'affection singulière que nous portons à Sa Majesté, qui nous engageait à vous écrire combien nous aurions souhaité qu'elle nous donnât dans sa prospé-?