‹ Lettres et négociations de Philippe de Commines, pub. avec un commentaire historique et biographiqueChapitre 8 sur 19 · J08 LETTRES ET NEGOCIATIONS · texte numérisé non relu

J08 LETTRES ET NEGOCIATIONS

quelque chose à quoi les otages ne pussent porter remède, et si, en se confiant en eux, vous tombiez dans les mains du duc de Milan, et si (ce qu'à Dieu ne plaise !) vous étiez tué ou pris, cette seigneurie ne pourrait vous ressusciter, ni vous délivrer des prisons de Milan, et qu'ils avaient assez d'expérience pour être convaincus que vous ne vous remettriez à la foi de personne, que d'ailleurs vous n'en avez aucun besoin, que vous passeriez de toute manière et que vous verriez quels seraient ceux qui oseraient s'y opposer.

Trois ou quatre d'entre eux se levèrent et dirent qu'ils vous donneraient cinquante galions, cinq à six navires et autant de galéasses et qu'ils vous feraient conduire jusqu'au port de Livourne et vous escorteraient jusqu'à Marseille. Nous les remerciâmes, nous leur fîmes part de ce que vous nous avez écrit et nous ajoutâmes que nous voudrions savoir ce qu'ils comptaient faire, afin que de cette défiance on ne tombât point dans des hostilités ; nous déclarâmes que nous n'avions d'ailleurs aucun pouvoir à cet égard, et que s'ils le désiraient et si cela était nécessaire , nous leur montrerions nos instructions. Ils cherchèrent plusieurs fois à glisser quelques mots, et nous leur dîmes en nous retirant, que, selon notre opinion, vous n'entreriez dans aucune ville fermée depuis votre royaume de Naples jusqu'en Piémont, que vous prendriez la route de terre, que vous vous reposeriez où il serait besoin, que vous dormiriez dans vos beaux pavillons hors des cités, et que si l'on ne vous portait pas de vivres, vous seriez réduit, là où il le faudrait, à les payer de vos deniers.

A ces mots, nous nous sommes retirés. Ils n'ont pas dit ce qu'ils voulaient faire, et nous nous sommes empressés de venir expédier cette lettre : nous croyons, sire, qu'elle sera la dernière et que nous n'aurons plus d'entretien avec eux, sinon pour prendre congé, sauf le jeudi qui est le jour de la fête de l'Ascension, parce que nous ne pourrons pas partir plus tôt.

Ce changement de langage de dimanche à mardi provient, sire, de ceux de Milan qui ont poussé le Pape à changer d'avis "1 qui vous poursuivent des plus grandes menaces, parce qu'ils

excitent constamment à se déclarer contre vous ceux-là mêmes auxquels nous disions ce matin qu'il sera nécessaire qu'ils s'opposent seuls à votre passage, parce que le seigneur Ludovic est assez occupé de son côté et le sera encore plus comme cela est vrai. A notre avis, ces apparences et ces démontrations dirigées contre vous aussi bien que les paroles couvertes qu'ils prononcent, ont pour but de vous intimider; mais si vous n'essayez pas d'entrer à Rome par force et si vous vous bornez à poursuivre votre route, vous ne trouverez pas un homme qui ose vous dire quelque chose. Quoiqu'il en soit, veuillez être, aussi bien que ceux qui sont avec vous, complètement en repos sur cette matière; vous pourrez séjourner dans la terre des Florentins, si cela est nécessaire ou si cela vous plaît, et les avoir pour serviteurs et pour amis. Je ne connais aucun peuple qui comme celui de Milan ne sache tirer aucun avantage de ce qu'il possède si ce n'est des gens de pied. Tous les capitaines, excepté le marquis de Mantoue, se trouvent dans cette ville, et il en est bien peu qui ne réclament pas le subside que l'on accorde quand leurs gens montent à cheval, ce qui forme une grande somme d'argent, parce qu'il n'y a aucun hommes d'armes à qui il ne faille donner au moins cinquante ducats. L'homme du marquis de Mantoue ma dit ce matin que son maître est encore à Milan, qu'il a reçu l'ordre de se tenir prêt et qu'il n'est pas encore question de se mettre en marche. Il est bien assuré de son argent, car sans cela, il ne ferait rien. Nous vous écrivons longuement, sire, afin que vous avisiez sur le tout, et aussi afin que vous veuilliez réunir vos hommes d'armes dans le Parmesan, ce qui exigera plusieurs jours '.

Commines, dans ses Mémoires, nous apprend peu de chose des derniers temps de son séjour à Venise. Parfois

* Archives de Milan, 24 mai 1495 (trad.) Cette lettre fut-elle interceptée et communiquée au duc de Milan? En obtint-il une copie par un de ses agents aussi habiles que Commines dans l'art de surprendre les secrets de leurs ennemis? Rien ne permet de résoudre cette question.

il allait visiter le monastère des religieux du Mont d'Olivet, qui conservaient le corps de sainte Hélène, et ils lui racontaient qu'Alphonse de Naples , « très-saige roy mais trèsce hays, » venait de se retirer dans un monastère de leur ordre, n'ayant emporté des grandeurs du monde que des remords et des illusions évanouies1. Telle devait être aussi la fin d'un arrière-petit-fîls du duc Charles de Bourgogne, qui, après avoir rempli l'Italie de sa gloire bien plus éclatante que celle de Charles VIII, chercha la paix plus haut encore que n'avait atteint son ambition.

Cependant, dès que Commines quittait le cloître, tout lui retraçait les tristes images de la guerre qui se préparait, et il vit descendre à l'île Saint-Nicolas quinze cents estradiotes grecs ou albanais, « vaillans hommes » qui recevaient un ducat par tête d'ennemi qu'ils rapportaient à leurs chefs 2.

Commines continuait à être « aussi bien traicté que « devant 3, » mais on se méfiait de lui et il était surveillé de près. On le croyait capable de former des intrigues qui eussent menacé la sûreté des Vénitiens.

Presque au moment où il prononçait des harangues si pacifiques, les ambassadeurs du duc de Milan à Venise dénonçaient à leur maître les pratiques nouées par le seigneur d'Argenton avec un capitaine du duché de Ferrare, nommé Beschetto, qui se trouvait , semble-t-il , en ce moment, à la solde de Ludovic Sforza :

Illustrissime et excellentissime seigneur, Ce matin, après nous avoir remerciés fort affectueusement rîo

1 Mém., t. II, pp. 380 et 383.

- Mém., t. II, p. 456.

3 Mém., t. II, p. 424.

ce qui s'est passé ces jours derniers, l'illustrissime seigneurie nous confia sous le plus grand secret ce qu'elle avait appris par les siens , des pratiques que monseigneur d'Argenton paraît entretenir avec messire Aloys Beschetto. Nous ne lui avons pas caché combien Votre Excellence a été irritée d'un pareil acte ; nous lui avons fait connaître que vous en aviez averti l'illustre seigneur Ascagne ', afin qu'il écrivît au nom de notre Etat, et que nous-mêmes de notre côté, nous devions aussi lui en dire quelques mots, comme Votre Excellence nous en a chargés par une lettre du 8. L'illustrissime prince a ajouté qu'on pèserait mûrement la chose et qu'on nous ferait connaître plus tard la décision qui serait prise, nous recommandant bien en attendant de n'en parler à qui que ce soit, ce que nous ferons. Nous nous recommandons à Votre Excellence.

Venise, le 10 mai 1495.

Vos très-fidèles serviteurs, Antoine Trivulce, évéque, et ses collègues *.

« Ainsi vivent en Italie, » dit Comraines en parlant d'autres intrigues ; « les seigneurs et les cappitaines ont « sans cesse praticques avec les ennemis 3. » Ce qui était vrai des seigneurs et des capitaines, l'était aussi des ambassadeurs, lors même que ces ambassadeurs n'étaient que des étrangers en Italie.

Ces bruits , vrais ou faux , hâtèrent vraisemblablement le jour où Commines prit congé du doge et de la seigneurie. Barbarigo, toujours prudent, lui répéta que si les Vénitiens et les Milanais formaient un camp de quarante mille hommes, c'était non pour attaquer, mais pour se défendre.

Immédiatement après le départ du seigneur d'Argenton,

1 Le cardinal Ascanio Sforza.

2 Archives de Milan. Cf. Me'm. t. II, p. 515.

3 Me'm., t. II, p. 364.

on arrêta à Venise un bombardier français : de là de nouvelles rumeurs qui rappelaient la réunion de l'artillerie française à Castro-Cano et le complot de Beschetto. Nous les mentionnons d'après une lettre de Taddeo Vicomercati :

Illustrissime et excellentissime seigneur,

Après le départ de monseigneur d'Argenton, l'illustrissime seigneurie a fait arrêter un de ses bombardiers, nommé maître Nobile, français, homme très-habile, paraît-il, dans son métier. On ignore le motif de cette arrestation, quoiqu'on fasse circuler les bruits les plus divers. Ce qui est vrai, c'est qu'il avait de fréquentes relations avec monseigneur d'Argenton. Je me recommande toujours aux bonnes grâces de Votre Excellence.

Venise, le 6 juin 1495.

Votre humble serviteur, Taddeus Vicomercatus '.

Les Vénitiens avaient conduit Commines « en bonne « seureté et à leurs dépens, 2 » jusqu'à Padoue. Ce fut là qu'un de leurs provéditeurs qui était venu au-devant de Commines, lui déclara que si les Français n'attaquaient pas les Milanais, les Vénitiens ne passeraient pas l'Oglio. Commines se montra, comme toujours, habile et prévoyant : « Nous prismes enseignes ensemble, dit-il, le dict prové- « diteur et moy, de povoir envoyer l'un vers l'autre, s'il « en estoit besoing, pour traicter quelque bon appoincte- « ment, et ne voulus rien rompre, car je ne sçavoye ce qui « pourroit survenir à mon maistre 3. » Les envoyés du marquis de Mantoue étaient présents, mais ils n'entendirent

1 Archives de Milan (Trad.).

2 Mcm.,t. II, p. 424.

3 Mém., t. II, p. 434.

rien de ces propos échangés probablement à voix basse entre Commines et le provéditeur vénitien.

A Ferrare, Commines vit le duc Hercule d'Esté se rendre au-devant de lui et lui faire « bonne chière l ; » mais ce prince, à la fois gendre du roi Ferdinand de Naples et beaupère de Ludovic Sforza , hésitait entre ses relations de famille et son hostilité contre les Vénitiens qui l'avaient dépouillé d'une partie de ses États 2. A Bologne, le chef de la seigneurie de cette ville, Jean de Bentivoglio, reçut également Commines en le défrayant à ses dépens : comme le duc de Ferrare, il ne se hâtait point de proclamer ses sympathies pour la cause du roi de France. L'un et l'autre se préoccupaient surtout de ce que l'on pourrait ajouter à leurs domaines : peu importait qu'on l'enlevât aux Vénitiens ou même au duc de Milan 3.

1 Mém., t. II, p. 425.

- Mém., t. II, p. 516.

* Mém., t. II, p. 560.

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