CONCLUSIONS
Orthodoxie, Théorie des idées, Morale, tels sont les trois ordres de pensées qui nous ont paru de nature à saisir et à dominer le lecteur des ma^ nuscrits de Leibniz dont nous venons de rendre compte. Il ne nous reste plus pour conclure qu'à justifier ces trois titres» et à montrer Tunité de Vœuvre prise sur le fait dans ces fragments de philosophie leibni tienne.
Il nous a semblé que le premier de ces fragments, celui qui contient le sentiment de Tévéque de Worcester et de M. Locke sur les idées, et principalement ridée de la substance, rapproché de ce que nous savons des rapports de Leibniz avec les rationalistes Socinieixs ou Ântitrinitaires de son temps> et indépendamment des mérites purement philosophiques qu^on y trouve, est de nature à jeter quelque lumière sur une des questions les plus difficiles, celle de Torthodoxie de Leibniz. Qu'estce, en effet, qui était en question dans ce débat engagé entre Worcester et Locke, et qu'avaient provoqué les Unitaires ou Rationalistes de son
(1) Voy. Lettr. etopuBC,,^ p. û.
IxXXiV I?i.fRODU(:TîON*
temps? C'était y nous Tavons vu ^ la Trinité et rincarnation du fils de Dieu. Ârius et Montan renaissaient à la faveur des nouvelles doctrines ; et déjà ces enfants perdus de la réforme arrivaient à nier la divinité du Christ et la subslantialité de Dieu lui-même. Supposons un instant que Leibniz eût, comme philosophe^ professé le dédain ou Tinjuste méfiance que ses* successeurs ont trop souvent montré pour la théologie, croit-on qu'il se fût inquiété des revendications de Tévôque de Worcester^ qu'il fût intervenu dans le débat; qu'il en eût rapporté longuement, scrupuleusement toutes les phases? Pourquoi donc alors cette vigilance à ne point souffrir qu'une attaque fût impunément portéo à ces deux dogmes fondamentaux? Pourquoi ces déclarations formelles^ et déjà citées par nous, d'un inviolable attachement à la Trinité, à rincarnation du Verbe? Pourquoi ces travaux peu remarqués, et cependant très dignes de l'être, contre les hérétiques de son temps et principalement contre les Anlitrinitaires(I)?Onne sait point assez, et nous raconterons peut-être un jour, l'histoire elles origines de ses travaux sur la substance. Elle est toute théologique ; c'est à la théologie chrétienne qu'il demande les données du problème,
(1) Opéra omn.,édiu Tiulem. Wissowatii epistola de sacra Tri* nitate. Responsio ad ejus objectiones contra Trinitatem et Jncar-nationem. (T. T, p. 2, sq., p. % sq,)
liMJ&ODUCiiON. UXXV
c>st de TËglise qu*il les rcçoU, quille à les développer suivanl la libre inspiralion de son génie. Or de quoi s'agitil entre Locke et Worcester? Précisémenl de la substance, cl de la substance dans ses rapports avecle dogme chrétien delà très sainte Trinité. En effet, c'est là le point sur lequel roule toute la philosophie. Et Leibniz en comprenait si bien l'importance, qu'il a*médilé toute sa vie sur celle notion primordiale qui est le fondement de toutes les notions, et que l'originalité de son système provient tout entière de la profondeur do ses méditations sur ce seul point. Cette vue on ouvre d'autres non moins fécondes, si on les fait servir à rintelligence des Nouveaux essais sm* l'entendement et de celte polémique contre Locke, qui forme, avec la Tliéodicéey son œuvre capitale. Le manuscrit que nous publions prouve que la question religieuse engagée au nom de Locke par des hérétiques qu'il désavoue, mais qui ne pouvait manquer d'élre reprise par Técole sen^ualiste anglaise, étroitement unie aux déistes dont elle était l'appui, a dû préoccuper Leibniz, d'ailleurs très fiimilier à toutes les questions de théologie spéculative ou pratique. Mais les iVoMveaux essais eux-mêmes fournissent sur ce point 4e grandes lumières, hélas ! peu connues. Qui donc s'est assez soucié de la théologie pour y rechercher les principales vues de Leibniz, qui y sont cepen-
kxXfj tNTKODUCTIO?f,
danttouteS indiquées ? Faisons connaître d'an mot quelques uns de ces trésors négligés et dont la va^ riélé môme est inouïe.
' Sans admettre absolument que Leibniz ait donné à Locke le personnage de Philalèlhe et se soit réservé celui de Théophile, il est incontestable que c'est en général ce dernier qui défend les opinions de Leibniz et qui donne les ouvertures les plus grandes sur les parties cachées de son système, sur ce qu'il appelle lui-même dans la préface sa méthode acroamatique. Ces opinions sont surtout remarquables dans les chapitres xvii, xviii et XIX du livre IV, qui sont des modèles achevés de l'art de ces controverses pliilosophico-lhéologiques oîi il excelle. Leibniz, avec une adresse infinie et une érudition prodigieuse, nous fait assister à ) son temps, si semblables au} :t de la raison et de la foi. On it des universités d'Allemagm Tusage de la raison en théologi fcum).léna(l), Genève, Helmsti i la querelle engagée au sujet de la conciliation de la philosophie avec la révélation. Partout on discute les bases d'un traité entre les deux puissances.
Leibniz ne dissimule pas son sentiment, qui eàl
(1) UDiversitéévangéliqueeuTliuniige.
iNlBODUCTION. IXXXvij
d'unir la théologie et la philosophie, etpAT consé' quent là raison et la foi. Il rappelle que ce fut là sa position dans la correspondance engagée avec Pelisson, et qu'il s'appuyait sur une décision du dernier concile de Latran, contraire jusqu'à l'anathème à ceux qui opposaient la vérité philosophique à la Ihéologique. Fort de cette autorité, que Descartes lui-môme avait Invoquée (t), et qui était Comme la charte philosophique du xvii* siècle > Leibniz note en passant, comme expressions outrées, mais d'ailleurs d'intention excellente, ces mots de Boi 1ère de foi,' il faut se
crever les y lir, assez voisins de
r.eux de Tei ;ut croire, parce que
t'est absuri etle maxime , con-
traire à la p que ce qui est au-
dessus de la raison n'est pas contre la raison. La richesse des aperçus est inouïe, les détails hislo-
(1) C'est UQ fait peu remarqua, etcepeDdanttrùs digne de l'élre, que cet appel au concile de Latran, invoqué d'abord par Descaries (blptlrc dédicaloirc eu lé le de !xs Méditations), puis ensuite pijr Leibniz, c'esi-ù-dire par les deux plus grands pliilosopbes du XVII* siËcle. Mais celte décision du concile de Laii'an est elle-même renouvelée d'une auUc . antérieure de plusieurs siècles, rendue par le concile de Béziers, De sorte qu'on peut afTirmcr que l'Eglise n'a point varié sur ce poitil , de l'accord de la tlidologic ûl de la pliilosophie, qu'elle l'a toujours reconnu d'elle-niêiiie, H que Descaries- et Leibuiz, en aiieslant ses décisions souveraines, en oui pai'fai te nient compris luulc la tioi'léc el se sont inouirés ULiimés du sou esprit.
IxXXviij INTAODCJGXION.
riques immenses. Veut-on savoir toutes les Analyses de la foi qui ont paru (1)? Veut-on connaître le sentiment de Zwingleet celui de Calvin, sur la présence réelle? Est-on surtout désireux d'apprendre ce que Leibniz lui-même pensait de l'autorité et de la tradition dans PÉglise, des conciles œcumé* niques et des livres symboliques, de Terreur, des divers degrés d'assentiment et des. motifs de crédibilité, des sectes et des personnes, d'Antoinette Bourignon et de mademoiselle d'Âssebourg, toutes deux visionnaires, et de Barclay, le premier auteur de la secte des Trembleurs [quackers) ? Lisez les Nouveaux essais. On y trouve, sauf un point où Leibniz paraît très porté ea faveur des évangéliques et pactiser avec l'hérésie (2), toute la science d'un concile, une connaissance inouïe de l'histoire ecclésiastique, et, en général, une juste appréciation des disputes. Ou peut donc, en faisant des réserves sur le point de la transsubstantiation, afiir-
(1) Ainsi, par exemple, celle de Henry Holdcn, docteur deSorbone ; celle de Gretser, jésuite bavarois.
(2) On fait allusion ici à un passage du liv. IV, chap. XX, des Nouveaux essais^ % 7, où Ttiéophile défend contre ^Philalëthe le sens de la confession d'Augsboiirg ou des évangéliques. Vis-à-vis de Locke, qui inclinait au socinianisme, c'était presque, je Pavouc, le courage de Torthodoxie; mais vis-à-vis de Bossuet etdePEglise, c'était, il faut bien le reconnaître, la marque de Thérésie. La confession d'Augsbourg admettant une présence réelle du corps de J.-C.f mais refusant d'admettre une transsubstantiation quelconque.
INTRODUCTION. IxXXiX
mer l'orthodoxie suffisante de l'auteur des Essais^ et en particulier sa complète orthodoxie sur les deux dogmes de la Trinilé et de rincarnatioD, sources premières du débat dont il se fit le rappor* leur.
Il a même cet avantage sur les cartésiens, de ne point accepter en aveugle ce théorème rationaliste des idées claires qui plaisait médiocrement à Bossue ty dont Régis et d'autres cartésiens abu* saient, et que M. de Worcester signalait comme une arme dangereuse entre les mains de certains héré* liques de son temps.
Il nous resterait à confirmer ces vues sommaires par de nouveaux aperçus tirés de la théorie des idées et de la morale de Leibniz. Mais ce que nous eii avons dit dans l'introduction est suffisant pour nous confirmer dans cette pensée, qu'il y a dans les oeuvres de Leibniz l'ensemble d'une philosophie orthodoxe dont les principales données sont favorables au grand but de la morale et de la religion. C'est ainsi que, dans un travail récent, nous avions l'occasion de justifier la Mpnadologie et riiarmonie préétablie de ces tendances au panthéisme, si mal à propos exagérées par le rapport indiscret qu'on en fit en Allemagne et même en France au Spinozisme. Non, le panthéisme ne découle pas, même par voie de conséquence, de la théorie des monades ; car la Monadologie et l'har-
XC INTEbDUCTiON.
monié préétablie ne sont que deux belles suites de la théorie leibnitienne dès idées. Or^ celte théorie n'est elle-même que la théorie platonicienne renouvelée à forcé de génie, exposé, avec une rigueur mathématique, mais complètement temaniée à l'aide d'Aristote, de Démocrite, des scolastiqucs même (1), et surtout débarrassée de lous les germes de panthéisme. Nous chercherons, en terminant, à justifier d'un mot celte assertion complexe, mais vraie, dont les développements, déjà prêts, sont réservés pour un nouveau livre.
Le rapport de là théorie leibnitienne des idées avec celle de Platon n'est pas arbitrairement choisi ; c'est lui-même qui l'indique en divers endroits et fch termes précis (2).«1" Letlte à Hanschius : Il y a
(1) « La considéralion de mon système (c'est Leibniz qui parle) fait .vair aussi que lorsqu'on entre dans le fond desclioaes, on remarque .plus de raison qu'on ne croyait dans la plupart des sectes des philosophes. Le peu de réalité substantielle des choses sensibles des sceptiques; la réduction de tout aux harmonies, ou nombres, idées et perceptions des pythagoriciens et platoniciens; l'Un et même un tout de Parméuide et de Plotin, sans aucun spinozisme; la connexion stoïcienne, compatible avec la spontanéité des autres ; la philosophie vitale des cabalistcs et hermétiques qui meilent le seu- 'timent partout, les formes ou ehtcléchies d'Arlstote et des scolasnlques; et cependant rexplicalion mécanique de tous les phénoihènés particuliers, selon Démocrite et les modernes, se trouvent réuni» comme dans un centre de perspective. » (Erdiu., p. lô/i.)
(2) Outre les trois textes qui suivent, eu voici un qui prouve la
INTRODUCTION. XcJ
de beaux dogmes dans Platon , celui-ci surtout: que l'objet de la science, ce sont w ovrox; ovxà, c'està-dire les substances simples, que j'appelle monades, et qui une fois existantes durent toujours. » 2" Autre lettre au même, datée de Hannover; 25 juillet 1707. « Les idées innées de Platon, qu'il a voilées du nom de réminiscences, sont bien préférables à la table rase d'Âristote, de Locke et
d'autres modernes qui ont une philosophie exoléfique. »3^Etenân, tomeIIdeDesmazeaux,p. 130- 190 et sq. : « Si quelqu'un réduisoit Pliatori en système, il rendroit un grand service au genre humain, et Ton verroit que j'en approche uii peu. » Oh peut joindre à ces textes ceux de la correspondance avec Fabbé Foucher.
Mais ce qui est plus décisif et plus précis que Mcës textes mêmes, ce sont les traits communs aux deux systèmes, et les ressemblances puisées danâ le fond même de ces deux théories. Dans le système ingénieux de Leibniz, la monade prend là place de l'idée, et l'harmonie préétablie vient se substituer à h réminiscence de Platon ; mais tout
prédilection de Leibniz pour la philosophie platonicienne : « Qui » spécimen profundissimae philosophiœ Piatonfs cupit, is légat... ip- .^> sum Parmenidem e( Tiinaeum, quoram itle de une et ente Jd est }> DeO'fnani nuUacrealuraest ens.sed eniia) admiraudaratiocinatur, ^ hic nalurascorporum solomolu et figura explicat. » (Duleus, t. IV, \h I, p. 77.)
XCXij INTUODUGTION.
cela se fait avec ua art infini et une originalité merveilleuse qui laisse à chaque système son caractère propre et. sa physionomie à part. Cependant la monade garde tous les principaux caractères do ridée de Platon, résumés dans cette
phrase du Timée : Ô[jt.o>.oY7iT8ov tv [/.èv elvat to xarà ralÏTa et^oç ejç^ov, àysvvyiTOv jcal àvû)>.eT6pov oure eiç éauro ei<J^g}^o(xevov oiXko aX>.o6£v,oî!Te aÙTi eiç xXko ttoi tov, olopa- Tov 5è îcal iWîùç avataÔviTOv, toOto ô 8ii vo^'ctç eïXrjj^ev
êTTKTxoTceiv. Dc mêmo que l'idée, la monade est en soi (aùTo xaô' aiiTo) ; elle est ingénérable (âyewviTov), indestructible (avwXé7£pov), invisible («oparov), étrangère aux sens (âvaiGÔTiTov). I^ suite des rapports est plus étonnante encore. Comme l*idée, la monade ne reçoit rien en elle-même (oùts etc s«uto et<îS£/^d[j!.€vov aX>.oa>.Xoôev),etelle ne peut se communiquer à autre chose (ouTÊ aùTo etç oiXko tuoi tôv). C'est précisément ce que L>eibniz rendait avec esprit, en disant : « Mes monades n'ont point de fenêtres, elles ne laissent rien entrer ni sortir ; » et ce qu'on a traduit philo • sophiquement ainsi : Neqiie substantia neque ac^ eidens in monadem forinsecus intrare potest.
Ces rapports n'ont rien de fictif; ils sont évidents et suivis. L'histoire des anciens systèmes de philosophie amenait naturellement le génie inventif de Leibniz à cette réflexion que* depuis les temps les plus mythiques de la pensée, je parle de l'époque Pythagoricienne, jusque dans les cerveaux le»
iNTnontoTïôX. xciij
moins préparés, ce semble, à ces sortes de dogmes, chez les Arabes en Orient, il y a toujours eu la croyance aux înliniment petits, aux nombres, aux idées, aux atomes : croyance très variée suivant les points de vue, mais attestant un fait géné* ral, le besoin de ramener les choses aux premiers éléments : que ce soit l'aTofAo; de Démocrite, le ev dé Parménide ou Tel^oç de Platon, la tendance est la même ; et qu'on cherche à atteindre ce point métaphysique, mathématique ou physique, par la marche déjà savante de Platon {8icLkey(,riy.^ iropeia), ou par les informes essais des philosophes anté-* rieurs, le désir d'arriver est le môme, et l'effort de l'esprit pour trouver la plus indispensable de ses méthodes, je veux dire l'analyse, est égal. Que si Ton se transporte des temps anciens dans ces temps relativement modernes où florissait la sco*lastique, on retrouve la même tendance, le même effort, la même recherche de ce procédé qui n'est jamais perdu, mais que l'on cherche toujours, parce qu'il est essentiel à l'esprit. Et en effet jamais, peut-être, le désir de trouver le fin des choses, de décomposer les éléments du savoir, de tout réduire à ses plus petites parties, ne fut plus réel qu'au moyen âge. Les formes substantielles, *tant décriées, attestent au plus haut point cet •effort, Leibniz le reconnaît. Et les Réaux et les Nominaux, dont les uns, comme il le disait si bien,
XCIY INÎRODtIGflONé
f^^isaient la nature trop prodigue, et les autres trqp avare, ne paraissent avoir taqt disputé sur les entités, les quiddités et les heccéitQs, que pour faire n)ieux vpir les différentes démarches de l'esprit di^lectiqqe à la recherche de sa méthode.
Leibniz, observateur attentif et curieu;i de ce nioii ventent général de l'esprit, le seul peut-ôtre, au xvii* siècle, qui Tait étudié à fond, Ta con^ flensé dans son çystepae, ^q lui donnant un de ces ppms qui étonnent à dessein et indiquent uqe tea<dance ésotérique, Mova^, Is^ Monade. La Atenade, qu e^t-ce à dire? le résultat scientifique et der-» nier de l'analyse , daqs les teipps mQdernes ; le point métaphysique, exact et réel, ou convergent l'atome de Démoçrite, les formes substantielles de$; scolastiques, l'idée de Platon. Les textes sont là ; si j'ai cité ceux qui se rapportent à Platon, c'est que cette forme plu^ élevée du PlatQpisqie est évidemment celle que Leibniz préfère et dpnt ses monades portent la vivante empreinte.
Mais après avoir montré les ressemblances, il reste à indiquer d'un mot les différences. La monade, eu effet, qui a tant de points de ressemblance avec l'idée de Platon, se distingue profondément dtt type platonicien par deux de ses caractères qui lui appartiennent, en propre et qui, biep que peu rémarqués, cent dignes de l'être. . On croit généralemeut que la monade, étaqt ingé-
1NTKO0CCTIOK. XCV
nérable (âyevwiTov), est incréée comme Vidée de Platon. Rien n'est moins conforme aux textes de Leibniz. Leibniz insiste continuellement sur ce point;p que ses monades n'ont pu commencer quc) par création, et c'est une reconnaissance explicitât du miracle deleur origine* Continuellement, d'ailleurs, il dit, en parlant de ses monades : Momdes creatœ seu derivatœ : Mes monades sont créées ou dérivées. Et il va môme jusqu'à comparer leur conservation h une création continuée comme si Dieu les créait à cbaque instant de nouveau, en leur donnant de nouvelles forces et un nouveau commencement. Il n'y a qu'une monade qui soit incréée, c'est la Monade primitive, celle (Jont dérivent toutes les autres, c'est-à-dire, Dieu.
La conséquence naturelle de ce premier caractère, c'est que le^ "monades sont limitées; elles reçoivent avec leur constitution (|es limitatiqni} originelles conformes à leur nature d'êtres créés, ^ c'est-à-dire d'êtres qui n'étaient pas (ovtoc ix. [ùi ovtwv). Quelles sont ces limites, quelles spnl ces bornes? Si l'on chercbe à se bien rendre compte de la pen- *sée Un peu obscure de Leibniz sur ce point, on ne saurait nier qu'il esttrèsportéà considérer les limites qu'il impose à la créature comme des espèces de points ou d'indivisibles, et l'on se trouve amené à de;nander quel sera le rapport de ces points à ces autres points indivisibles, véritables atomas
XCVJ IINTHODUCTÏOX.
de siibslanco qu'il appelle ses monades. Or, d*une étude attentive des différents textes, voici pour nous, du moins, ce qui semble résulter. C'est aux mathématiques que Leibniz emprunte Tidée et le caractère de ses limites ; c'est à la métaphysique, au contraire, qu'il emprunte celle de ses monades. Il en résulte que les limites sont pour lui des points mathématiques qui renferment la négation d'un progrès ultérieur, mais qui ont, jl faut bien le reconnaître, quelque chose d'idéal, ou mieux encore, et d'après lui-même, aliquid privativum. Les monades, au contraire, sont des points métaphysiques et vivants qui contiennent quelque réalité, aliquid positivum (1). Évidemment les uns ne sauraient se résoudre dans les autres, puisque les uns sont les limites des s^utres; mais cela ne suffit pas, et si les mathématiques lui servent à établir la possibilité des limites,!! faut autre chose qui les rende actuelles. Lui-même le reconnaît dans un texte précieux que nous avons donné : ce quelque chose, ce sont les accidents particuliers ou propriétés du sujet, par lesquels il procède, pour
(i) « Fines seu limites suut de essentin crealurarum, limites » autém sunt aliquid privativum consistuntque in negatione pro- » gressus ulterioris. Intérim fatendum est creaturam, postqaam jam » valorem ù Deo nacta est qualisque in scnsiis incurrit, aliquid etiam » positivum continere, seu aliquid habere ultra fines nequeadeo in » meros limites seu indivisibilla posse resolvi, v (Lettre àShulenfe<^r^, t. llf.)
INTRODOCTION. XCVij
ainsi dire, à la circonscription effective de son propre territoire (1). Les indivisibles mathématiques par lesquels il cherchait à se rendre compte avec exactitude de la possibilité qu'un être ait ses limites^ ne sont donc^ comme il le reconnaît lui* même avec esprit, que les points de vue pour limiter les êtres (2), et non pas les points vitaux dont il constitue ses monades. Ce ne sont que des modalités, dit-il encore, et dans une lettre à Fontenelle que nous donnons plus loin, il ajoute : « Ma métaphysique les bannit de ses terres et je ne leur donne retraite que dans les espaces imaginaires du calcul géométrique (3). » Si donc Leibniz prend aux mathématiques l'idée de ses limites et la fait
(1) (c Haec propria acddentia faciunt limites magnitudinisfiguraeque acluales, prius ante possibiles. » {RéfuL inéd. de Spinoza par LeibniZf p. 28.)
(2) « On les pourrait appeler points métaphysiques (les monades). Us ont quelque chose de vital et une espèce de perception, et les points mathématiques sont leur point de vue pour exprimer l'univers. Ainsi les points physiques ne sont indivisibles qu*en apparence ; les points mathématiques sont exacts, mais ce ne sont que des modalités. Il n'y a donc que les points métaphysiques ou de suf)slance qui soient exacts et réels.» (T. II, p. I, p. 53.}— U est facile, dans ce texte, d'apprécier la distinction que fait Leibniz du point mathématique {punctum visus) au point métaphysique {punctwn vitœ). Le point mathématique est le : Tu n'iras pas plus loin de la métaphysique, ce que Leibniz appelle la négation d'un progrès ultérieur,
(3) Voyez Correspondance inédite de Leibniz avec Fontenelle^ dans ce volume, p. 23/ii.
XCVllj INTRODUCTION.
valoir d'une façon tout idéale à propos de la création, il reconnaît explicitement, d'ailleurs, (\ue ces limitations idéales ne sont rien tant qu'elles nç
passent pas de la puissance à Tacte, et il sait très bien que la science de Tâme ne se réduit pas à une combinaison de points.
Le second caractère des monades leibni tiennes qui les distingue non moins profondémept des idées de Platon, c'est qu'aq lieu que ces dernières courent grand risque de rester à l'état abstrait, et d'ôlre prises, comme le veutAristote, pour des nombres, les monades leibnitiennes ont toutes un principe d'action ou entéléchie (t). Ce ne sont point des idées, mais des sources d'idées. Elles ont la force d'agir ; et l'action qui dérive de cette force devient ainsi leur principal caractère. Très certainement en progrès sur Âristote, pour la clarté, comme il l'était sur Platon pour la précision , la doctrine de l'entéléchiç ne le conduit pas à resserrer les liens 4p Tàipe et du corps organique à ce point de faire deja première une forme inséparable (â;^(opt<jTov) du second (2).
(1) II semble que chez Aristote Pentéléchie en général ait une réalité positive où Factuallté opposée à la possibilité nue ou à la capacité.. • » (Feller, p. 353.)
(2) Mais il (Ai'jslo:e}ne donne pas le moyen de rendre ces choses assez intelligibles. Il Tavoue lui-même quand il parlé de Tâmé un peu après sa déGnition, qu'il n'en donne qu'une description légère. » (Feller, tfcW.)
INTRODUCTION. XCÎX
L'harmonie préétablie qui vient après pour être le lien des inonades, n'est qu'une suite de la théorie des idées dans le système de Leibniz. C*est dans Tinnéité ou spontanéité naturelle qu'a le sujet pensant de ramener tout ce qui est dû corps à un point métaphysique indivisible par une des opérations intellectuelles les plus simples, les plus faciles, et presque machinaljB, la perception (1), que consiste l'explication de tout le mystère des idées. Ce point fait centre (2) et est un foyer de vie qui rayonne sans être alimenté du dehors, mais son origine est toute céleste. e|t cela suffit à le rendre exact et réel, de même que son incommunicabilité en fait un être original et individuel (3). Ainsi, unité de vie (4), individualité de caractère (5), incommunicabilité de substance,
(1) (tDansIa perception naturelle et dans le sentiment, il suffit que ce qui est divisible et matériel et se trouve dispersé en plusieurs estres soit exprima ou représenté dan9 un seul estre indivisible» oq dans la substance qui est douée d'une vérita|)}e unité. » {Lettre ^ Amauld.) •
(â) « Chaque substance simple ou monade qui fait le centre d^une substance composée et le principe de son unité est environnée d^une masse composée par une inpnité d!autre$ monades qui copstftuent ce corps propre de cette monade centrale. » (X. II, |>. I, p. 3'i.)
(3) « Una quaeque est velut separaîus quidam mundus. » (T. If, p. I, p. 207.)
(4)(( Ce sont des unités de substance... descentres qui expriment une circonférence infinie. » (X. II, p. I, p. S6.)
(5) « Monades omnia ex penu suo ducunt. » (X. II, p. 3^1).