‹ Lettres et opuscules inédits de LeibnizChapitre 12 sur 49 · C INTRODUCTION · texte numérisé non relu

C INTRODUCTION

exactitude de représentation et réalité d'existence^ telle est la monade ou force native de l'être créé.

Comment devient-elle un principe d'harmonie ? Le voici. C'est que cette même représentation, sans laquelle la monade ne serait rien, hit elle-même le lien des choses ^ le nexus rerum. Par elle» les monades , exacts miroirs de l'univers y ou même expression de la divinité, multiplient à l'infini et avec une force de reflet prodigieuse, suivant leur nombre , les représentations , les expressions, et jusqu'aux simples vestiges de Dieu dans les êtres créés. Cette force d'harmonie, harmoniœ vis, dit Leibniz, conserve le monde, le maintient, en fait l'accord, et témoigne du Dieu qui l'a créé en nous révélant quelques unes de ses lois, ou conditions de stabilité. Or, cette réduction de tout aux harmonies est donnée par Leibniz lui-même comme un trait commun au Pythagorisme et au Platonisme, et que, nous dit-il finement, il s'est contenté de mettre en perspective (1). ^

Sans doute , un tel système peut être attaqué , combattu , et il serait même difficile aujourd'hui^ après tout ce qu'on a amassé d'objections à rencontre, d'en trouver de nouvelles. Nous avons dît un mot de celles dont Bayle et l'abbé Foucher sont les auteurs. Mais ce n'était là que le prélude des objections futures. Et de nos jours, en Allemagne^

(1) Voy. le texte de Leibniz.

INTRODUCTION. CJ

l'attaque s'est faite en deux sens, et deux ordres de critiques assurément bien diverses ont été adressées à ce seul et indivisible système. Les uns y ont vu le panthéisme ; les autres^ pourquoi ne le dirais-je pas? une sorte d'atomi^me, ou même ^ pour employer les mots allemands , mais expressifs, un réalisme pluralistique, t>Iurali{lic SlfaUdmud. Cette attaque à deux visages {Jani bifrontis imcLgo) porte tous les caractères de la critique allemaude, thèsCf antithèse, synthèse. La synthèse appartient àFeuerbach, qui l'accomplit en ces mots: « Hegel dit {Logique, IB., 96, n^" 108) que les monades sont tout pour soi (©le «cjiimmung bcr gurfiti^fcin, tp einc iDcfentli^e aSejiimmung bcr 3Ronabe) et rien pour autrui ((S§ iji in biefem ei^jtcm baê 5tnbeïôfcln ûbcr^au^)t aufgf^o-

Ben). L'auteur (Feuerbach) soutient tout le contraire (3)ag gntgeijengefefetc M)OiVi)ç>iît). Hegel a pourtant raison (j&egel t)at aîlerbingê ^tù^i). Voici comment. Hegel considère le système de Leibniz comme objet de critique (aUD*iectber«nti!)- L'auteur en donne le développement génétique (gmetifc^^e @ntn)i(flung). Le système varie suivant la diversité des points de vue. Ce qui est vrai» au point de vue critique^ est faux au point de vue génétique, et réciproquement.

Quoi qu'il en soit , Mendelsohn et d'autres ont cru retrouver dans l'harmonie préétablie la voie du panthéisme. Or , Hegel, qui connaît cette voie-là ,

Clj INTiiODUCTION.

réproche aii système de Leibniz de conduire à un àlomisme complet. Tout ce qu'il dit de l'atome, il l'applique indifféremment à limonade. La monade conduit de même à une pluralité sans lien, à Tisolement des élres, à la séparation absolue des

pouvoirs. Mova;, H)rbatijîrt» o\i 7ro>.iTeueTai , disait-il

avec bonhomie. Les monades sont trop particulières ; oh n'en fera jamais les membres d'un même corps politique , les citoyens d'une même ville ; et it en désespère. Ces petites personnes, qui tiennent la fienêtre fermée, qui ne reçoivent rien du dehors, et qui vivent au dedans, lui pcVraissaieiit faire une très pauvre figure et même être déplacées dans un aussi grand royaume. Il ne les avait pas reconnues pour être d'origine grecque. Arrièrepetites-filles de Platon, et petites -nièces d'Anstôle , elles avaient eu cependant la main dans le gouvernement d'Athènes, et quoi qu'en dise Hegel : Movaç iroliTeueTai. La monade^cst le fondement des Ëlals.

Trop intérieures et retirées en soi, suivant Hegel , les monades sont trop coulantes , et faciles suivant d'aiitres. C'est un jeu de les faire évanouir, et Leibniz lui-même y a presque réussi par ses analyses. Ce sont les noies fugitives d'un concert, oîi tout vient se fondre dans un seul el même chœur. , Nous ne saurions être dupes, nous dit-on , de ces invisitjles niusiciensqui font chacun leur partie sans

INTRODUCTION. CUJ

se voir ; et le chef d'orchestre, qui les met tous d'accord et dont on ne parle pas, a trop bien disposé les instruments, puisqu'ils jouent tout seuls- Sous une forme légère , Tobjection est sérieuse. Elle tendrait à établir que la réduction de tout aux harmonies n'est qu'une forme de la doctrine mensongère et périlleuse du Dieu qui fait tout dans les âmes et dans les corps y du panthéisme enfin.

Mais ceux qui la IFont me paraissent bien près d'un malentendu y et oublient; ce que nous disions tout à l'heure ; c'est qu'à travers des analogies singulières,1e Platonisme et le Leibnitianisme se distinguent par des nuances , délicates sans doute , mais réelles. Celle que je signalerai en terminant, et qui me dispensera d'insister davantage y est assurément bien remarquable.

On objecte à Leibniz comque à Platon qu'il réduit tout aux harmonies y nombres ou idées : c'est ainsi qu'il définit lui-môme le Pythagorisme et le Platonisme, dans un passage déjà cité où y rendant à chacun ce qu'il lui.çjpit, il fait la part du Platonisme assez belle. En effet y la réduction de tout aux harmonies devait plaire au génie de Leibniz ; mais deux voies pouvaient l'y conduire, et il n'est pas indifférent de savoir laquelle il a choisie. Cette réduction peu* s'opérer en parlant du général (to xaO'oXou) ou en parlant du par ticulîer(To xaO^fjcadTov). Si l'on prend pour point de départ le général , les universaux (yk xaô' oXou) et qu'à priori on s'y fixe

CIV IMBODUCTIOH.

comme étant les seules substances véritables, on a bien l'unité, mais l'unité toute nue , sans prédicats {&v QùSlv xoTTYopeTTo»], sans différences sensibles ( wv àStœiptTOv fà t^ùç xixtk r^v ala^an ) , l'àcâfioTov Ti de Platon, les à^ia<fOfà (1) d'Aristote. Or, je le demande, sans prédicats , sans limites, sans différences, que reste-t-il? L'un , le ev,dont rien n'est affirmé, dont rien ne diffère , par qui rien n'est limité et qui n'est limité par rien. Pour en hiie sortir quelque chose , il hut recourir au moyen que voici : It'faul y introduire les contraires, feire valoir ;e de variété,

de contraria -mes de l'un,

puis , en d it que tout y

rentre. Si ' z entend tout

réduire aux le de nous en

convaincre ; et les caractères du système nous sont donnés d'avance. En logique, suppression totale du principe de la diversité et de celui de la contradiction pour y substituer celui de l'identité absolue de toutes choses. En physique, point de départ et origine des choses placées dans une matière homogène , propre à tout, indifférente à tout, et qui ne forme de tout qu'une substance. Or , les analyses de Leibniz ont-elles ce caractère

(1) Arisiote, Calegoriœ, cap. v : De avbstantia de qua nihit prœdicalur, etc. , Organm, édit. VFalti. IJpsiœ, p, 386 et soir.

Page 1