‹ Lettres et opuscules inédits de LeibnizChapitre 13 sur 49 · INTRODUCTION. CV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. CV

fixe» permanent, de la synthèse panthéiste ? Poussées àrextrèooe^ je dirai quel en est le caractère. Riais, d'abord , et avant de les rendre solidaires du mouYement dialectique à priori, qui emporte T Allemagne, a4*on vu quel en est le point de départ? C'est précisément le particulier (to xa6* ^xacnrov ) c'est-à-dire le divisible et le matériel, répandu, dispersé , même dans la nature. Qu'est-ce , en effet , que laperception, qui est la base de toute la théorie leibnitienne ? Le voici, d'après Leibniz lui-même : Multa inunoj c'est-à-dire le point de vue opposé à l'universel , qui est unum in multis. Leibniz est tellement persuadé que son point de départ est tel que je viens dédire, qu'il en foit ressortir les beaux côtés dans une lettre à des Bosses en des termes assurément fort clairs. « La perception ne saurait avoir d'objet que celui où il y a une certaine variété , une multitude , et , comme vous devez fort bien le savoir , je m'étonne que vous y trouviez de la difficulté. Je m'étonne aussi que vous nous parliez à ce sujet d'universaux. L'universel est l'un dans le multiple , ou la similitude de plusieurs ; lorsque nous percevons au contraire, il y a expression de la multiplicité dans l'unité, c'est-à-dire en celuilà même qui perçoit. Vous voyez que nous sommes à cent lieues de vos universaux (1). » Cette lettre est de 1706, c'est-à-dire de la période où les prin-

(1) Opéra omnia Dutens, U IF.

CVJ INTRODUCTION.

cipés de Leibniz étaient définitivement arrêtés. (Ce n'est pas lé seul témoignage que nous ayons a citer de celte même période. Ces témoigriages abondent. Lettre a Bourguet : « L'analyse des nécessaires y allant à hatura posterioribus ad natura priera \ se termine dans les notions primitives, et c'est ainsi que les nombres se résolvent en unilés. Mais dans les contingents ou existences , cette analyse , à natura posterioribus àd natura priora , va à Tinfini (I). » Qu'est-ce que cette analyse qui procède dii dernier terme au premier, et remonte la chaîne clés existences ou des notions pour chercher s'il y a un premier, sinon une sorte de méthode inductivè, qui va dii particulier au général? « C'est une admirable économie de la nature , dit encore Leibniz ; que nous ne saurions avoir des pensées abstraites qui n'aient point besoin de quelque chose de sensible (2).» El plus loin y dans le même traité, il dt)l)elle les premières vérités a posteriori^ où de fait, que nous Fournit la perception immédiate de noire existence, les premières expériences.

Que faut-il conclure de tous ces textes, que je pourrais multiplier? C'est que Leibniz, à mesure qu'il approchait de la dernière période, reconnaissait de plus en plus, par l'universalité même qd'il avait toujours essayé d'embrasser, Timperfectioii et le manqiie de la connaissance humaine^ et

(1) Ofiera omnia Dulons, t. 11.

(2) Nouveaux essais^ t. I, p. 1, 5, 'ôli.

iNTàoDCJci'iON. cvij

s'éloignait peîit-ôtre aussi de plus en plus de ces tendances vagues où l'on i\mé ^ tout considérer sùb ratiohe generalitatis. C'est ainsi que M. Bartholrness (1) , poussant ses savantes invesligâtions dans un aùlre domaine, trouve également sur les preuves de Dieu , le Leibniz des derniers temps , le Leibniz de l'harmonie préétablie, plus favorable 4ue jamais a celle preuve qu'on appelle dans Técole â contingentîa inundty et dont le caractère est d'être à posteriori. C'est ainsi que Mi (îarhîer (2) le loue d'avoir» daiis les J^^^aû^lrès nettement marqué là différence du général et du nécessaire, et maintenu aux vérités générales le caractère de vérités de faiij que n'ont pas les nécessaires.

Si jamais Leibniz eut élé tenté de sacrifier lé particulier aii général , il semble que c'eût été dans sa polémique avec Locke, et à titre de justes représailles cohlre ce dernier, qiii sacrifiai!; le général aii pâHicûlier. Or^ il s'eri faut dé beaucoup quis Leibniz opposé iiti excès à un autrei Sans doiite , il est contre Locke pour les méthodes générales et pour Teinploî des axiomes. El si celui-ci prétend qîi'ii n'y a qiie lés vérités particulières qui aient donné occasion de trouver lès généralias, Leibiiîz, à qui Ton ne peut refuser 1 autorité que donnerii les

(1) Barlliolmess, Comptes rendus de l'Académie^ p. il\i çl 243.

(2) Nouveaux essais, t. III, p. 3, 11. « La généralité consiste dans la ressemblance des choses singulières entre elles, et cette ressemblance €si une réalité. » {Facultés de Vdmèj par Garnier.}

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découvertes, lui demande la justification de cette procédure prétendue qui exclurait Tanalyse parfaite et la science démonstrative. Mais s'il est partisan , comme Âristote , de la voie démonstrative, et de la forme de la dédution , pas plus gu'Âristote, il ne scinde la logique et lui fait perdre terre en risolant totalement des réalités. L'analyse a son point de départ dans le vivant et le réel, et c'est précisément le fond de sa polémique contre Locke d'avoir considéré substantiam in concreto^ au lieu que son adversaire a toujours considéré substan^ tiam in abstracto.

Comment a-t-on pu trouver dans ces analyses les caractères de la synthèse panthéiste et la logique du spinozisme? Une fois seulement Leibniz fut infidèle à l'analyse , et recourut à la méthode synthétique. Ce fut dans la dissertation de l'art combinatoire ; il avait vingt ans. Spinoza ne fut pour rien dans cet essai. Leibniz ne connaissait alors ni son nom ni ses écrits. Ce fut l'exemple de Raymond Lulle et d'Âthanase Kir cher , qui le poussa dans cette voie embarrassée de complications y de com-* pïexions, de transpositions, de roues concentriques, de tableaux et de figures^ de tout cet appareil , enfin , d'où il espérait faire sortir lès plus belles découvertes (1).

(1) Leibniz reconnaît lui-même que cette voie compliquée c^est la synthèse : De synthesi seu arte combincUoria^ écrit-il en tète d*un des chapitres de la Science générale qu'il méditait alors. Elle

INTRODUCTION. CÎX

Or, sait-on ce que Leibniz pensait plus tard de ces échantillons qu'il avait donnés d'abord ? Il y revient dans ses Nouveaux essais pour désavouer la réimpression qu'on en avait faite à son insu , et il s'exprime en des termes qui ne laissent point de doute sur le fond de sa pensée. C'est un essai de jeune homme, un fruit de son adolescence qu'il répudie , et auquel il oppose les produits plus sûrs de l'analyse (1). Ce désaveu y dont on n'a pas tenu compte, prend une importance majeure, quand on sait que la méthode synthétique ou Tart combinatoire l'eût amené , et le conduisait déjà à ce qu'il appelle énergiquement, Tnv TcepixopYKiw , seu immeationem omnium in omnibus (2). Est>ce l'exemple de Spinoza qui lui tint lieu d'expérience et le préserva des dangers de la Trepix^'pYiaiç. Je ne le crois pas. Ce sont plutôt ^és progrès dans les mathématiques, où il vit qu'on ne marchait sûrement que d'une manière naturelle et par analyse, c'est-àdire, comme il Tinsinue lui-même (3), par des voies déterminées et qui abrègent. Quoi qu'il en soit , depuis ces premiers et informes mais vigoureux

consiste à considérer tout en tout, à diviser le composé en des tous moindres, et à chercher l^union de ces tous moindres avec le tout général. Dans cette voie, Leibniz arrive à des conséquences qu'il suffit d'indiquer pour en reconnaître le danger et pour en apprécier le caractère panthéiste.

(i] NouveatKD essais»

(t2} Diss, de arte.combin.^ Erdm., p. 26*

(3) Lettres à HugenSf Gerh., p. 21*

ex INÎRODUCTÎON.

essais de méthode , où la composition arbitraire des éléments démonstratifs (synthèse) ^ient lieu de la décomposition méthodique (analyse), Leibniz, quand il parle de la logique ou de la mélhode d'invention, ou encore de Tart d'inventer, entend toujours Tanalyse.

Sans doute, il soni^e à en reculer les bornes :

. . •' - - . *^ j I I ■ II.:-

De promovendis demonstrandi pomariis. comme il le dit lui-môme. La considération de l'infini lui avait trop bien servi en mathématique, pour qu'il ne pensât pas à retendre à la métaphysique (1). Mais dans son effort persistant pour atteindre les éléments démonstratifs de toutes\les connaissances humaines, et animer les hommes à ce qrand ouyrage d'une sorfe de mçithématique universelle^ Leibniz, sachons-le bien, n'a iamais séparé les observations de l'expérience des vues de l'esprit. Et quand on veut avoir une juste idée de cet esprit tempérant et vigoureuse, il faut toujours en revenir à la conclusion de ce petit traité où il nous donne les préceptes pour avancer les sciences, et où tour à tour, passant de la spéculation à Tapplica-

(1) Voyez ci-après Lettres et Opuscv^es^ p. 215. te P. Gratry, de rOraloire, dans une œuvre récenie, a montré ce qu'il Caliaii entendre par le recours à rinfini. Nous renvoyons à son chapitre sur le procédé infinitésimal de Lei|)niz; il est impossible de mieux faire sentir que le procédé de teibniz, partant de la donnée divine, est uue sorte d^expérience sublime, et comme il le dU en un langage mystique, le sens du divin. (Connaissance de Dieu. t. IL)

ÎNTHODUCTION. CXJ

tipn, et de l'idée venant au fait, il conclut en ces termes : « Cependant je demeure d'accord qu'on ne saurait prendre assez de précautions dans les entreprises importantes de pratique, et comme la méthode de raisonner n'a pas encore atteint toute

la perfection dont elle serait capable, je tiens

quil faut se défier de la raison toute seule et qu'il est important d'avoir de l'expérience ou de consulter ceux qui en ont. » Puis avec une finesse trop peu remarquée et qui lui est habituelle, il ajoute : (c Mais quand il ne s'agit que de la connaissance, on peut se contenter de peu de préceptes comme des principes 4'invention de chaque science, pourvu (ju'on possède la science générale ou l'art d'invenjer. » Evidemment Leibniz parlait sérieusement, mais on avouera que les réserves qu'il a faites ne l'engagent que médiocrement à l'égard du grand noinbre, et qu'à moins d'êli*e un f^^ibni^ ou même plus qu'i|n Leibniz (car il n'a jamais possédé qu'une parlio-de la science générale), la foi et l'expérience deviennent les aides nécessaires ef secourable^ de la raison commune.

pan^ ces termes, la théologie peut hardiment souscrire ^ lâ déclaration philosophique 4^ Leibniz et l'opposer môme à ces affirmations insensées du rationalisme contemporain; partant de celui qui a tant inventé et qui a très certainement reculé les limites de l'art de démontrer et élargi le domaine de la pensée, elle étonne par la sagesse et par

CXlj INTRODUCTION.

rhumilité. Qui donc, après tout, pouvait plus que Leibniz, etavec un plus légitime orgueil, croire à sa raison et se fier à ses forces? J écarte ici ce pays mathématique dont il a étendu les frontières au delà du fini. Mais, à ne prendre que le monde des âmes qui fait Tobjet propre de la philosophie, qui donc pourrait^ sans admiration pour leur souverain auteur, songer à cette région sublime qui nous est dévoilée par Leibniz, quand il nous dit, qu'il suffirait de déplier une âme pour y voir toutes les beautés de l'univers voilé qu'elle contient et qui ne se développent sensiblement qu'avec le temps! Quelle philosophie ! quelle vue de l'avenir ! quelle beauté et quelle splendeur du vrai ! L'Ëglise a pour règle invariable de juger les systèmes de philosophie par le prix qu'ils attachent aux âmes. On sait de quel amour elle a toujours entouré la théorie platonicienne des idées, comme le berceau philosophique du spiritualisme. Mais il est moins explicable qu'elle n'ait pas rendu aussi entière justice à la théorie leibni tienne de la connaissance qui est certainement en progrès de raison et d'orthodoxie sur la première. Et Tonne doit chercher la cause d'une indifférence qui cesse tous les jours, que dans l'abaissement graduel des études philosophiques au siècle dernier, qui ne permit pas d'apprécier comme elles |le méritaient ces hautes conceptions de l'esprit moderne.

LETTRES ET OPUSGILES

INEDITS

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