‹ Lettres et opuscules inédits de LeibnizChapitre 14 sur 49 · ET DE W.LOCKE · texte numérisé non relu

ET DE W.LOCKE

DES lOéES, ET PRINCIPALEMENT D£ L'IOÉE DE LA SUBSTANCE, ETC,

M. révoque de VVorcester se propose, dans le dernier chapitre de son discours servant à la Yindication de la Trinité quMl a publiée Tannée passée, d*examiner les objections qui roulent sur le point de la raison, où il s'applique principalement & examiner en général, si on ne doit croire que ce qu'op comprend et dont on a des idées claires et distinctes, je ne trouve point, dit-il,, p, 231, que nos Unitaires aient expliqué la nature et les limites de la raison, comme ils dévoient pour en faire la règle de leur foy«

2 8BNT1MBNT

II entend apparemment ceux qui ont écrit depuis peu en Angleterre , quoyque peut estre les autres n'y aient pas satisfait non plus. Il est vray qu'ils y ont travaillé, et André Kessier (1), théologien de la confession d'Augsbourg, a fait un livre exprès pour

te

examiner la logique des Sociniens qu'il avoit ramassée de leurs passages. Je me souviens aussi d'avoir veu une autre fois une métaphysique manuscrite d'un de leurs auteurs nommé Stegmannus (2), qui pourtant ne me donnoit guère de satisfaction. M. l'évêque continue en disant qu'enfin l'auteur du livre anglois, dont le titre signifie Christianisme non mystérieux^ a entrepris d'expliquer ce que c'est que la raison, disant que c'est la faculté de l'âme qui découvre la certitude de ce qui est douteux ou obscur, en le comparant avec ce qui est évidemment connu. Car on ne raisonne point quand on jouit d'une évidence entière, par une perception immédiate. Mais lorsque l'esprit découvre l'agrément ou le désagrément des idées (s'il m'est permis de parler ainsi pour mieux exprimer l'anglois) par l'intervention d'autres idées moyennes. On appelle cette connoissjince raison ou

(i) André Kesler, de Cobourg, 1595-1643, Eœamen physicm, metaph^sicœ et logicœ Photinianœ^

(2; Joachim Siegmann, né dans la marche de Bràndeburg, mort en 163-i. Leibniz a éciH contre lui.

DE H. DB WOBGESTER. 5

démonstration. L& dessus M. de Worcester délire qu^on considère que cette doctrine suppose qu^on doit avoir des idées claires et distinctes pour obtenir quelques certitudes en les comparant , et que par conséquent toute Tasseurance de la foy ou de la raison cesse lorsqu*on n'a point de telles idées. Or, les idées ne pouvant entrer dans Tesprit, selon Tatiteur du Christianisme non mystérieux , que par les sens ou par la réflexion de Tâme sur ses propres opérations , et Tidée de la substance (dont on a besoin sur tout en matière de Trinité, comme aussi de celle de la personne), n'entrant pas par les sens et ne dépendant point des opérations de l'esprit, il s'ensuit, au sentiment de M. de Worcester, que la substance , selon ses principes, ne peut point être l'objet de la raison, et qu'ainsi je ne m'étonne point» dit-il, p. 23/i de la Findicat.^ que ces messieurs, qui suivent cette nouvelle manière de raisonner, ont banni la substance du monde raisonnable, citant là dessus quelques passages du livre que le célèbre M. Locke a publié en anglois sous le titre d'Essay de VEnten-dément de Vhomme, qui dit (liv. P% chap« iv, sect. 18) que nous ne scaurions avoir l'idée de la substance ny par les sens, ny par la réflexion, et que substance ne signifie qu'une supposition incertaine d'un je ne sc&y qUQy, et que pour oela elle est

comparée plus d*une fois (liv. II, ch. xiii, sect. 19, et ch. XXIII, sect. 2) avec la supposition d'un philosophe indien qui fut obligé enfin d'avoir recours à un je ne scay quoy qui porte la tortue qui porte Téléfant qui porte la terre, puisque la substance a été controuvée seulement pour estre un support des accidents. Et qu'ainsi nous parlons de la substance comme des enfants, lesquels estant interrogés sur un sujet qu'ils ne connoissent point , donnent cette réponse fort satisfaisante, que c'est quelque chose. Il paroist que ces sortes de passages, et l'usage que l'auteur du Christianisme non mystérieux a fait des principes de M. Locke, ont porté M. de Worcester a examiner cette doctrine, quoyqu'il reconnoisse sincèrement [Findicat. de la Trin.^ p. 289) qu'il faut rendre cette justice à l'ingénieux auteur de VEssay de VEntendementf que les notions qu'on a empruntées de luy ont été appliquées à un autre usage que celuy qu'il s'estoit proposé.

M. de Worcester dit donc {Find. , p. 235) qu'il ne soutient point que nous pouvons avoir une idée claire de la substance par la sensation ou par la réflexion, mais qu'il infère seulement, de ce que nous ne pouvons l'avoir ainsi, que cette énumération des idées dont la raison a besoin est imparfaite ; puisque outre cela il faut qu'il y ait des idées générales for-

D£ H. DK WOBGESTRR. 5

mées sur les particulières, et qui ne viennent point d'une simple comparaison de celles-cy, et que parmy ces idées générales celles de la substance est une des premières, d'autîuit que nous trouvons que nous ne scaurions avoir des véritables conceptions des modes ou accidents sans concevoir un substratum oit sujet qui les contienne, et puisqu'il répugne à nos premières conceptions, que les modes ou accidents subsistent par eux-mêmes. Au lieu que l'auteur de YEtsay de l'Entendement avoit dit (liv. II, cb. i, sect. 5) que nous n'avons des idées que par les sens ou par la réflexion, et qu'il ne forme point l'idée de la substance par Vabstraction ny par Yextension ou élargissement des idées simples, mais par leur composn ne aples coustpas ind.f sr les i une al, et nnnu le de nier les corps parce que noua n'en connoissons pas l'essence, et n'avons aucune idée de la substance de

6 SSNTIUBNT

laniiilière que de nier les esprits, paice que nous n'en connoissons point l'essence et n'avons nulle idée de la substance spirituelle, il en est inféré icy {Find. , 239, 2/tO) qu'il ne faut donc point dire que la raison dépend des idées claires et distinctes, et qu'il est faux que les simples idées venant des sens ou de la réflexion sont la seule matière et le fondement de,nostre raisonnement.

On conclut donc de cela (Find. , p. 241} que ces messieurs, qui font tant de fond sur les idées , ne Bcauroient estre asseurés qu'il y a des corps ny qu'il y a des esprits, et que M. Locke, qui a voulu prouver l'existence de la substance spirituelle de ce que nous avons en nous les idées des opérations de -Dostre j lesqaell -porelle {Essay ment y, - idées d<

-noistro -pense i

couvrir

et sans révélation, si le Tout-Puissant n*a pas donné -i quelque système d& la matière disposé comme il

DE M. DK WORCBSTER. 7

faut, i& faculté d'avoir de la perception ou de peu-ser. Mais si cela est, dit M. de Worcester, comment pourrons-nous éstre asseuré qu*il y a une substance spirituelle en nous ? car il se peut que seulement Dieu ait donné à nostre matière disposée comme il faut le pouvoir de penser et, il adjoute {Find.^ p. 2A2) qu'il est vray que M, Locke avoit dit (liv. lY, ch. x, sect. de son Essay) qu'il répugne à l'idée de la matière privée de sentiment, d'arriver par elle-même à en avoir, mais que c'est une autre question : que M. Locke dit aussi (liv. II » ehé xxiiu sect. 15 de son Essay de V Entendement) que sjLOr les opérations de nostre âme nous formons ridéci composée de l'esprit ; mais ce n'est donc qu*uQe idée possible ; item qu'il avoue (secL 27, 28); que le corps consistant dans la cohésion des parties solides et dans la puissance de communiquer le mouvement par l'impulsion , et que l'esprit consistant dans le pouvoir de penser, de vouloir et de mouvoir le corps; il est aussi difBcile de concevoir là cohésion que d'entendre ce que c'est que la pensée : et que la puissance de communiquer le mouvement, est aussi obscure que celie de l'exciter par la pensée. Lé fait estant asseuré, mais la mapière n'entrant pas dans nostre compréhension* £t (sect. 31 ) que la divisibilité du corps nous

8 SENTIMENT o

mène à des difficultés qu'il est impossible de développer par quelque chose de consistant et (sect 31) que n'ayant que des idées superficielles , et manquant de facultés propres à atteindre leur nature , nous ne scaurions rien découvrir au delà que nostre ignorance. Et (sect. 33, 3&, 35, 36) que Tidée de Dieu n'estant formée que par des idées complexes ou composées des idées des perfections que nous trouvons en nous, mais étendues davantage et élar« gies pour estre rendues applicables à un estre infini nous • nous représentons cet estre par ce moyen le mieux que nous pouvons. Ces aveux de l'imperfection de nos connoissances donnent sujet & M. Tévéque de Worcester de dire (Find. , p. 246) qu'il ne 8cait donc point s'il y a plus de stupidité ou plus d*arrogance dans ceux qui osent rejetter une doc* trine qui se rapporte à la divine essence en alléguant seulement qu'on ne scauroit comprendre comment la chose se fait.

M. l'évoque de Worcester remarque encor que M. Locke ayant dit (1. IV, ch. i, sect. 1) que Tévidence de Texistence de Dieu est égale à la certitude des mathématiques, et ayant apporté de fort bons arguments pour cette existence, il a cependant omis celuy qu'on tire de l'existence renfermée dans l'idée claire et distincte de Dieu, ce qui ne s'accordepoînt

DE M. DH WOaCQSTER. d

avec la prétention de déduire toute notre certitude de telles idées. Aussi Taccorde-t-on icy àM« Locke que cette preuve tirée d'idées n'est pas assez solide pour qu'on puisse bastir tout l'ouvrage là dessus et affaiblir les autres raisons. On ad joute {Find, , p. 247) que tout ce bruit qu'on fait aujourd'huy des idées vient des méditations d'un homme ingénieux et pensif {des Cartes) qui a tâché de jetter les fondements de la certitude le mieux qu'il a pu : mais trouvant la certitude de son existence dans la perception interne, il n'en devoit point inférer que ce qui est clair et distinct, est vray, sinon dans un pareil degré d'évidence puisque ce n'est pas la clarté de la perception, mais la plénitude de l'évidence d'une perception immédiate qui en fait la seureté. Outre que cela ne va pas jusqu'aux choses hors de nous. Donc, la certitude n'est pas dans les idées , mais dans la raison qui prouve évidemment la justesse et la vérité de ces idées.

M. Locke avoit dit (Essaya' Ent.^ 1. II, ch. xxx, xxxi) que toutes les idées simples sont vrayes et adéquates quoyqu'elles ne soient pas les représentations des objets , mais seulement les effects du pouvoir qu'ils ont sur nous. Que toutes les idées des substances sont imparfaites et inadéquates puisqu'elles se rapportent aux essences réelles des cho-

10 0BNTIMBNT

ses, que nous ignorons , ne sachant point ce que la^ substance est en elle-nlême. Et qu'elles sont méûfies fausses i|uand on les considère comme les représen*^ tationsdeces essences (ch. xxxii, § 18) item que; les idées abstraites, ne sont que des noms généraux (1. III, ch. III, § 6) formés en retranchant les circonstances du lieu et du temps, etc. , et qu'ainsi ce ne sont que des créatures de resprit, et qu'enfin (sect. 15, 19, 20) il y [a] deux sdrtes d'essences , l'une réelle qui est interne, inconnue, particulière ^ l'autre nominale qui est abstraite et seule iniinuablé et aide les hommes à considérer les choses : que l'eâ» sençe réelle est le fondement des propriétés mais que nous connoidsods cependant les facultés ou propriétés ftans connoiôtre cette essence dont nous ne sommes âsseurés pourtant par ces propriétés et n'en con^ noissons qu'autant que ces propriétés nous en dé4 couvrent

Gela estant nous n'avons aucune raison, selon Mi de Worcester , dé nous plaindre de l'ineertitUde ^ l'égard des essences réelles {f^indicùt.^ p. 856) nous pouvons même dire que ce jqui nous est décout vert sur les essences est réel et inlniùable i et pâôsè ce qui n'est que nominal. ^ Or, les propriétés des èhoâes font leur nature» soit (|u'on la . considèii^ comme estait en de& indif idus diffârepts, soit qu^n

DE M. DE WORGfiSTEH. 14

la prenne abstraitement en elle-même {Findicat.^ p. 253j , mais la notion de la personne (p. 259) vient de la distinction des individus qui auroit liea quand même il n*y auroit point de différences externes et c'est celte subsistence individuelle et incommunicable d'un estre intelligent qui constitue la per8onnalit.é. Ainsi, une personne est une substance intelligente Complète avec tme manière de substance qui luy est particulière. Cependant cette différence de la nature et de Ift personne^ ne nous vient point de nos idées simples , mais de la raison , par laquelle nous jugeons aussi que supposé qu'il y ait une distinction de personne dans la nature divine, il faut nécessairement à cause de la perfection infinie de la divine nature que cette distinction ne soit point contraire à l'unité de l'essence divine.

Le reste de ce chapitre de Mons; révèque de Worcester est employé h répondre à l'auteur du christianisme non mystérieux et à quelques unitaires nouveaux. Cet adversaire des mystères dit qu'on ne doit point appeler mystère tout ce dont on n'a point d'idée adéquate ni vue distin<îte de toutes^ sedpro^ priétés à la fois, autrement tout seroit mystère, Ainii il semble reconnoistre que nous n'avons jamais des idées adéquates. Mais M. de Worcester en infôte ^{P^indiçài. , pé 967) que Suivant e^s pHndipeb netls

ne pouvons rien connoistre, et ne devons rien affir-mer, puisque Tauteur veut qu*on ne doit donner son approbation qu'à ce qu'on comprend. Cependant on ne sauroit rien comprendre sans idées adéquates. M. de Worcester ajoute qu'il n'y a point de gens plus hardis à attaquer les mystères que les prôneurs des idées et d'autres nouveaux termes de philoso* pbie, qu'ils emploient sans les entendre ; depuis qu'ils sont plus à la mode que genre» espèce, forme, qualités, comme si les nouveaux mots servoient aux progrès de notre entendement, ou comme si un niauvais joueur réussissoit mieux avec des cartes neuves (/^mrftcai., p. 273). Le même adversaire prétend qu'on comprend fort bien les attributs de Dieu, et particulièrement l'éternité ; mais depuis {Findicat.^ p. 275) il veut que cette compréhension se réduit à entendre que la chose est incompréhensible, et que cela suffît pour dire que la chose n'est pas audessus de la raison. Ce qui ne s'accorde point avec les sentiments du même auteur qui veut qu'on ne doit croire que ce dont on a une idée claire et distincte ; Vidée claire luy estant celle dont l'esprit a une pleine et évidente perception et une idée dis^ tincte^ lorsque par son moyen l'esprit comprend la différence qu'il y a entre cette chose et toutes les autres. Suivant ce qu'on rapporte de lui icy {Findicat. ,

DE M. De WÛRCfiSTBR. iâ

p. 276) et M. de Worcester juge qu'il est visible par toutes ces choses que nous ne devons rien admettre, ou que nous devons admettre les mystères de la foy, aussi bien que ceux de la nature.

A moins que l'adversaire ne fasse voir comme il nous fait espérer que l'éternité et l'infini sont aussi peu mystérieux , que cinq égal à deux et trois. (V. Vindicai.^ p. 376.) Enfin, Mons. l'évêque de Worcester accorde aux Unitaires (/^mrftca/. p. 289), que nous avons tousjours besoin de foridemens ou raisons de nostre foy, qu'il faut qu'on entende le sens des révélations, qu'il faut rejetter les contradictions , et ce qui est contraire aux principes des sens et de la raison , mais il les défie de monstrer ces contradictions et contrariétés dans nos mystères.

M. Locke a trouvé à propos de répondre à M. l'évêque de Worcester, par un livre en forme de lettre. Il témoigne beaucoup de considération et d'estime pour ce scavant prélat , mais il semble se plaindre de ce qu'on l'a mêlé dans cette dispute avec les Unitaires et l'auteur du Christianisme non mystérieuœ^ quoyque tout son ouvrage de YËssay de V Entendement ne contienne rien qui puisse avoir le moindre air d*une objection contre la Trinité. Je n'entre point dans cette discussion et je ne doute point que ie monde ne rende à cet auteur solide et judicieux

1& . 8BNTIMBNT

toute la justice qui luy est due, comme M. de Worcester a déjà fait iuy-même dans sa réplique , je ne m'attacheray donc qu'à ce qui peut éclaircir lei, matière ; au^i n'est-ce que pour cela que M. de Wor- Cester paroist avoir entrepris de considérer quelques jBndroits de V^ssayde V Entendement^ à fm d'empépher les malintentionnés d*en abuser. On peut dire que M. Locke le fait luy-même abondamment dans sa réponse. 11 déclare d'abord qu'il n'a pas eu la moindre intention de bannir la notion de la substance du monde raisonnable, ayant seulement voulu dire par sa comparaison, avec la tortue du philosophe indien , que nous n'entendons guères mieux ce que o'est que le support des accidents, que ce je ne jcay quoy qui porte la tortue; puisque nous n'en avons aucune idée claire ou distincte. II apporte .pour cet efiect des passages où il avp,it fait voir la nécessité d'admettre ce substratum^ qui est la cause inconnue de l'union des idées simples et qui fait que Iq tout subsiste par luy-même (lettre^ p. 7, 8). Mais Il tient que l'idée que nous en avons, est obscure, confuse, vague et relative (p. 7» 11, liQ), souhaittant (p. H) que quelcun la puisse rendre plus claire et plus distincte que Burgersdicius, Sanderson, et tout le reste des logiciens n'a fait jusqu'icy.

M* 4^ Worcester aya.nt inféré de cette obscurité.

DE M. ]>B WORGESTER. 1(

qu'il faut donc admettre qu'il y a des idée9 dont la raison a besoin qui ne viennent point des sens, ny de la réflexion , M. Locke en denoeure d* accord et dit qu'il ne connoist personne qui soit du sentiment qu'on rejette : que pour luy il s'est assez expliqué 4an8 son ouvrage de l'Entendement. Qu'il croit seu* lement que les idées simples qui sont le fondement de nos connoissances nous viennent par ces de|ij| ypyes; m^is qu'outre cela, il admet les idées des relations et modes simples et mixtes, et les idées composées des espèces des substances, puisque nos idées complexes ou coniposées, relatives et générales, ont été formées» en faisant des abstractions , et en élar-* gissant, comparant et composant ces idées simples et leurs combinaisons et en les rapportant les unes aux fiutres (letU, p. 17, 18) et il continue de faire voir que ce que M. deWorcester dit sur ce sujets s'accorde assez avec ce qu'il avoit dit luy-niéme «çavoir (lett., p. 20, id.^ p, &k) que l'esprit forme des idées générales, non pas en çooiparant simple* ment celles que le sens et la réflexion a fournies» mais en les séparant des circonstances du temps et lieu et liufares déterminations et quoyqu'il ne veut pqint disputer sur ce que M. de Worcester avance, gue ridée de |^ substance est une des premières et 4es plus naturelles ; il ^n avojt ppurtant déjà re-

connu autres fois la nécessité par la même raison qu'il faut un substratiim; et qu'ainsi ses sentimens ont esté plus tost confirmés que réfutés par ce célèbre prélat 11 avoit même remarqué que la faculté de faire des abstractions et des idées générales , est une excellence de Thomme qui le distingue parfaite* ment des bestes dont les facultés n'y sçauroient at« teindre (p. 26). M. de Worcester paroissant luy objecter {Findicat.^ p. 236) qu'il a voulu former l'idée générale de la substance , non pas par l'abstraction et par l'élargissement des idées simples , mais par leur composition, M. Locke répond (p. 29) , qu'il s'est assez expliqué surtout dans les endroits où il traite la matière à fonds, faisant voir que toutes les idées générales sont formées par abstraction. Et quoy qu'il ait dit {Essay de V Entend., \. II, ch. xxm, sect. 2), que l'esprit remarquant certaines idées simples se trouver constamment ensemble et présumant qu'elles appartiennent à une même chose , leur donne un nom pour abréger et pour accommoder les mots aux conceptions ; ce qui fait qu'on parle par après par inadvertance, comme si ce n'estoit qu'une idée, quoyque ce soit une complication de plusieurs mais dont on s'a^coustume de supposer un substratum dans lequel elles subsistent et dont elles résultent , ce qu'on appelle substance; quoyqu'il ait (dis-je)

DE M. DE WOaCESTEn. 17

dit tout cela, ce n'a esté qu'en parlant de la formation des idées des substances particulières , mais quanta la notion de la substance en général, il avoit dit immédiatement après (p. 2), queTidée de la pure substance en général est seulement la supposition de je ne scay quel support de qualités capables de produire en nous des idées simples. Il adjoute aussi que ce n'est pas l'existence de la substance, comme il semble qu'on luy impute, mais l'idée que nous en avons, qu'il a voulu faire passer pour obscure ou rapporter à nostre coustume de supposer un substratum; ayant dit positivement que nous sommes des substances et que les sens nous rendent seurs de l'existence des substances solides et étendues comme la réflexion nous asseurent qu'il y a des substances qui pensent, ayant dit aussi autres fois que les idées simples et originales ne viennent que des sens ou bien de la réflexion que nous faisons sur nos opérations, et que les idées générales ne sont que les créatures de nostre esprit. Il adjoute maintenant (lettre^ p. 35), que M. de Worcester paroist avoir pris son sentiment tout d'une manière, comme s'il avoit rejette tout à fait les idées que les sens et la réflexion ne fournissent point, et comme s'il y avoit une opposition (p. 38) entre les idées qui sont fondées sur ces espèces de notions originales et entre celles que la

tS SENTIMENT

raison forme. Au lieu que M. Locke juge qu'on pfeut accorder ces deux choses, puisque la raison ne forme ces idée$ que sur ces fondemens des sens et de la réflexion et acorde ainsi à M. Tévêque de Worcester que ridée de la substance est une idée de la raison^ mais le mesme disant {J^indic.^ p. 238), que Tidée de la substance générale ou. nature de Thomme est une conception aussi claire que les idées simples fournies par les sens» M. Locke luy demande la permission (lettre, p. &8, p. 5â) d'estre d'un autre sentiment, croyant que Tidée de la substance qui soutient led propriétés de l'homme est fort obscure au lieu qu*à son avis celle de la couleur ou de la figure de l'homme n'a point d'obscurité ny de confusion (lettre, p. 68,49). EtM. l'évêque deWorcesteravoitre* cpnnu luy-méme {Vindic.y p, 256), qu'il suffit qu'on 3cache qu'il y a une substance ou essence quoy qu'on n'enconnoisse que les propriétés et qu'on n'en comprenne point la structure interne, sur quoy M. Locke demande, dit la lettre (lettre, p, 81), comment on peut donc avancer dans la Vindication [Vind.^ p. 238), qu'on a une idée juste et véritable de la substance pu essence, sans laquelle les coiïiplications :d?s. idées simples n'en scauroient donner une bonne nçlipn, puisque cette idée de la substance dépouillée des propriétés et de la cpmplicsttiou des. idéefl sioi-

DE M. DB WORQESTER. 19:

pies, nous apprend seulement quelque chose deyagué et d'inconnu (lettre, p, 64).

LaVindication continue de dire(f^tnrfic., p, 289) qu'il faut rendre cette justice à l'ingénieux auteur de l'Essay de F Entend. , qu'il donne aux esprits une notion aussi claire que celle qu'il donne aux corps et qu'il veut que nous sommes aussi asseurés des uns que des autres, quoyque nous n'ayons point d'idées claires et distinctes de ces substances» d'où l'auteur de la Vindication infère que la raison ne dépend point des idées claires et distinctes.

L'auteur de la lettre répond (lett, , pi» 56) qu'il ne place point la certitude seulement dans les idées claires et distinctes, mais dans la connexion claire et visible de ces idées , ou dans leur agrément et désagrément, et que les sens luy apprennent avec la dernière évidence et certitude qu'il y a de la solidité et de l'étendue hors de nous, mais que ce n'est que par la liaison de ces idées avec un support» qu'il juge qu'il y a une substance étendue (p. 57, 58), . Nous avons dit cy dessus que M. l'évêque de Worcester avoit trouvé de la difficulté dans la preuve de la substance spirituelle que l'auteur de VEssay de V Entendement avoit prise de ce que nous expéri'» mentons en nous une substance qui pense parcç que le môme auteur avoit dit ailleurs que Dieu peut

donner à la matière duement préparée la faculté de penser. M. Locke y répond (p. 66) qu'une telle substance matérielle ne iaisseroit pas d'estre spirituelle en même temps, et il reconnoist qu'en cas qu*on entend par un esprit non pas précisément ce qui pense, mais quelque chose d'immatériel , la preuve qu'il a donnée autres fois de l'existence d'un estre spirituel ou immatériel en nous n'est pas démonstrative, mais seulement très probable. Iladjoute(lett., p. 67) qu'il seroit ravi de pouvoir obtenir une démonstration pleine et entière de cette immatérialité de nostre âme, que les idées à son avis (lett., p. 82) ne scàuroient donner, mais qu'en tous cas il suffit pour le grand but de la morale et de la religion qu'on soit asseuré que l'âme est immortelle ce qui ne dépend pas de l'immatérialité comme saint Paul le déclare ( I Cor. , XV, 53) disant que ce qui est corruptible doit estre exempté de la corruption et que le mortel doit parvenir à l'immortalité qu'au reste on ne doit point trouver estrange qu'une chose matérielle soit appelée esprit, puisque Cicéron Virgile et autres anciens se sont servis de même de ce mot, que Salomon ou ses traducteurs (JEcclesia. , III, 2) donnent un esprit aux bestes, et que même Nostre Seigneur [Luc.^ XXIV, 37) se contente de faire voir qu'il a de la chair et des os pour marque qu'il

DE M. DE WORGESTËR. 21

n'est pas un esprit ou ce que les anciens appeloient

une ombre :

imago

Par levibus yentis Tolacriquç simUlima somno.

Mais lorsque la sainte Écriture dit que Dieu est un esprit, c'est alors qu*on peut estre asseuré qu'elle entend un estre immatérieL

M. révêquede Worcester ayant dit {Find. , p. 252) que ce qu'il s'est proposé de prouver est que la certitude ne consiste pas dans les idées claires et distinctes, mais dans la force de la raison qui en est différente , M. Locke répond (lettre, p. 87) qu'il n'y arien en cela dont il ne convienne, la certitude à son avis (lettre, p. 107, p. 117, p. 122) se trouvant dans la perception de l'agrément ou désagrément * des idées par ex. : (lett., p. 88), l'idée de la pensée qui est claire , est jointe en même temps à l'idée claire de l'existence et à l'idée obscure de la substance, et on ne laisse pas d'estre asseuré de l'existence de cette substance, mais il souhaiteroit (lett. , p. 85) que Mt l'évêque de Worcester ayant dit {Find. , p. 230) qu'il falloit considérer ce que c'est que la raison, en ait voulu donner l'explication» M. Locke proteste (lett., p. 90, p. 116) qu'il n'a jamais dit que les idées claires et distinctes sont la matière et le fondement de nos raisonnemens ny

fi3 SENTIMENT

même qu'ils sont fondés aur led seules idées Glaireâ^ mais quMl a dit seulement que les idées simples sont le fondement de toutes nos connoissances quoyqu'on ne puisse pas toujours déduire ces connoissances (lett, p* 100) de ces idées sans y joindre les idées complexes qui ne sont pas toujours claires^

Sur ce que M. Tévéque avoit avancé que tout ce bruit dei^ idée^ vient des méditations de Des Cartes, M. Locke répond (lett,, p« 10*2) qu'à la vérité il doit à cet excellent homme sa première délivrance du jargon non intelligible de Técole, mais qu'il ne Youdroit pas que sest erreurs ou imperfections fussent imputées à cet auteur, puisque oe n'est pas de luy, mais seulement de se^ propres pensées qu'il a tiré ses Essai» de T Entendement.. Il iivoue aussi (lett., p. 108) de ne cannoistre personne qui ait cru que par l'idée d'une chose on peut prouver sou ex^istence, excepté Des Cartes et ceux qui l'ont suivi dans sa preuve de l'exiâtence de Dieu qa'îl a v^lu tirer de l'idée de Dieu. Cependant !Vi Locke avoit déclaré dans son Ësi^ay de l'entendement (L lY, ch. X, § 7), et il le répète icy (lett, p. Hï) <f|e do^r pFeayes dîffi^reiites peuvent servir à l'égald dfs .f^rsonnefit dtfére^Q$ selon, lew goût ek lew^ tempèraqoent » ainsi il désapprouva que psour feif e vatdr ii^iQ preuvç 0^ prétende aflS^îbër d'autre» : soaik» il

DE V. DB WOHGESTBR. ïâ

déclare 6n même temps icy (p. 115) que cet argu*ment tiré de Tidée ne lui paroist point démonstratif, quoyqueil puisse avoir la force de persuader quelques uns, et se trouver ainsi utile à leur égard.

Il n'accorde pas aussi (lett., p. 110, 117) ce que M. l'évoque de Worcester paroissoit dire que, supposé que la raison soit fondée sur les idées claires, elles nous satisferoient aussitoat que nous y voudrions donner nostre attention, puisque l'agrément dés idées ne paroist pas tousjours d'abord et qu'il faut souvent des idées moyennes pour le connoistre et qu'aussi les admirables démonstrations de rincoJfB"parable M. Newton, bien que fondées sur les idées de la quantité n'auront point apparemment luy pU venir du premier coup dans l'esprit d'une manière démonstrative et propre à le satisfaire avec certitude.

Ainsi M. l'évoque de Worcester ayant dit que ta certitude consiste, non pas dans les idées mais dans 1* usage, dô la bonne et saine raison, M. Loeke répond (lett., p. 128) qu'il faut tousjours l'un et (à) l'autre, l'argumentation n'estant autre chose que l'agrément ^u désagrément des idées externes découvertes par leii moyennes* Et il soutient ainsi (lett., p. 182) que ^la preuve qu'il avolt donnée autres fois de l'existehcfe de Dieu <fùe M. r*vê€pie dit n'éstre prise que de la

2& SBNTIMENT

raison, est prise en même temps des idées. Cette preuve est (lett., p. Î33) qu'il faut qu'il y ait un estre intelligent de toute éternité , parce quMl est impossible que la connoissance soit produite par des estres qui n'en ont point. Et (lett., p. 440) que la matière puisse produire la faculté de penser, parce qu^en ce cas ce seroit une propriété inséparable de la matière ce qui -est contre Texpérience. Et si on vouloit accorder le privilège de la pensée à certaines portions de la matière, il faudroit pouvoir expliquer comment la pensée y peut estre produite , ce qu'on ne scauroit. M. Locke avoue (lett., p. 146) qu'il croist que cet argument est d'une force égale à celle des démonstrations mathématiques. Cependant en soutenant qu'il est fondé sur les idées, il s'étonne que M. l'évêque de Worcester n'en veut pas convenir et qu'il paroist avoir une certaine aversion pour ce mot de l'idée, qui cependant ne veut dire autre chose que l'objet immédiat de la pensée. Ainsi, rejeter la voye des idées , c'est rejetter l'usage de la raison.

Pour ce qui est de la vérité et de l'étendue des idées qui les fait adéquates, l'auteur de VEssay de l'Entendement avoit dit (h II, ch. xxx, xxxi) que toutes les idées simples sont réelles et adéquates aux pouvoirs des choses dont elles sont les effects quoy-

DB U. DE WORGBSTBR. 25

qu*elles ne soyent pas tousjours des représentàîlîons 4es choses. £t il avoit fait une distinction à cet égard sur ce fondement que les idées simples des qualités primitives comme étendue figure etc., sont des représentations ou images mais que les idées simples des qualités secondaires ne sont que des effects et ^es impressions sur nous causées par Taction que des puissances des objets font sur^ nos sens. Ainsi on ne doit point dire généralement que nous n'entendions rien par le moyen des idées simples sinon Tef • fectque les objets font sur nous (lettre, p. 168» 169). On adjoute(lett., p. 170) que lorsque nous ne connoissons que ces puissances et effects des objets, nous ne laissons pas de distinguer les objets par ce moyen avec certitude, par exemple : Tor et Targent par la couleur, Teau et le vin par le goust et que nous ne laissons pas aussi d'en recevoir du plaisir ; ainsi nous n'avons aucun sujet .de nous plaindre. Cependant il est vray (lett., p. 176) que lorsqu'on rapporte nos idées des substances à leurs essences réelles et non pas seulement à leurs pouvoirs sur nous, elles son^ inadéquates h cet égard. Par exemple l'idée de l'essence réelle du soleil si elle estoit claire nous deuvroit apprendre que le soleil est une étoile fixe supposé que cela soit véritable ( lett. , p. 193), mais l'idée de son essence nominale nous

96 SBNTIMBNT DB |f. DB WOKQBSTER.

apprend tout autre chose, et fait que nous oppDdone le soleil aux fixes. Ce qui fait connoistre (lett»* p. 191) quenostre noanière de distribuer les substances en espèces par les noms que nous leur donnons, n*eat point fondée dans les essences réelles. On appelle essence réelle (lett,, p* SOI), cette cpnr stitulion interne de laquelle naissent les propriétéii, et nominale r celle qui est composée des propriétés que nous remarquons et auxquelles nous attaqboii^ des noms spécifiques.

Enfin M. Locke proteste dans son post scriptun), que la parole de Dieu sera tousjoura le guide infail*lible de ses sentimens qu'il souhaiteroit qp'ii n'y eut point do mystèfes mais qu'il avoue cependant qu'il y en a et qu'il craint qu'il y eq aura touegours, quelr que explication qu'on donne # qu'ainsi le défaut de l'évidence ne l'eropécbôr^ jc^mais d'avoir la foy qu'on dçit aui^ révélations divines et qu'il sera toui^our^ prestde révoquer ses ppinions aussi tost qu'on loi monstrera qu'elles répugnent à la sainte Écriturd| 7p

Page 1