‹ Lettres et opuscules inédits de LeibnizChapitre 18 sur 49 · SUR ^'ART DE CONNAITRE LES HOMMIES · texte numérisé non relu

SUR ^'ART DE CONNAITRE LES HOMMIES

A MADAME L'ÉLEGTRIGE DB BRUNSWtC-LUITEBOURG.

Madavb, Je me félicite beaucoup de m'être rencontré avec V» A» E. dans le jugement sur le livre de l'art de eonnottre les hommes, qui a paru depuis peu. Quoy-* que y. A* £• ne Tait point dit, j*ai bien remarqué qu'elle n'a point trouvé en elle-même, ny dans les personnes qui luy appartiennent de près, les motifs d'agir que l'auteur attribue ordinairement aux actions humaines, qu'il fait presque toujours mauvais. y« A* E. a pratiqué une infinité de personnes distin^ guées, et n'a point remarqué que la malice soit si prédominante dans le genre humain qu'il y faille quasi conter les vertus pour rien. La condition hu^ maine ne mérite pas d'être si ravalée, et ce n'est pas assés reconnoitre la divine bonté envers nous que de nous représenter si mauvais et si misérables.

(i) Le livre de Jaques Esprit, intitulé La fttuêëeté des vertus humaines^ Paris, 1678, II, in-8, reparut «n 1702, abrégé et avec ce nouveau titre : Vart de connoistre les hommeèi par L. D. B. (Louis des Bans). C^est de l'édition de 1702 que Leil>niz rend compte dans les pages qu^on va lire« Voy. rinUrodoction, 3* partie, Morale.

BËFLBXIONS SUB l'aRT OB COHNAITBE, ETC. iSS

MoQ expérience est petite en comparuson de celle de V. A. E. ; cependant je crois d'avoir rencontré des gens qui avoient un véritable fonds de droiture. Il est vrai que la vertu parfaite est rare, mais une éminente méchanceté ne l'est pas moins. C'est déjà une remarque de Machiavel, dont je compare le livre du Prince avec celui dont il s'agit, à qui je ne crois pas faire deshonneur par là. Machiavel ne peint qu'un méchant prince, et donne son portrait pour celuy du prince en général, et notre auteur de même voulant faire connoltre les hommes, ne donne que le caractère* des mécbans. Il dira peut-être que c'est le plus seur de les prendre pour tels. J'avoue que lorsqu'il s'agit de confier aux hommes quelque chose de fort important, on ne sauroit prendre trop de précautions. Hais hors de cela, tourner tout en mal, et cela tout de bon (ce qui est bien éloigné sans doute de l'humeur et de l'intention de notre excellent auteur et de ceux qui approuvent son livre), c'est faire des injustices et des jugemens téméraires, c'est empoisonner la société, c'est enseigner la méchanceté. En tout cas, il vaut mieux se tromper dant de l'autre côté et faire du bien aux ii axa, indignes que manquer aux devoirs de I et de ta générosité. Le livre de notre autt mie pièce merveilleuse, s'il y avoit tout autant de cha-

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[Htres où la médaille fut tournée, et où il eût fait remarquer les bons motifs des mêmes actions. 11 seroit capable de le faire, et il faudroit l'y exhorter. Je veux faire des petites remarques comme dee éoliantillons poar faire connaître ce qui manque, et je contribuer au Bupplér

me

)te de la corruption les ■B.rfi impliment tout préparé

pour ceux qu'on voudra flatter de cette élévation aur dessus des autres. Il met à part aussi le secours de la grâce. Voilà qui va bien ; car il ne e*agit pas icy de ce qui a rapport au spirituel, à la religion révélée, au royaume des cieux : on avoue que nos forces n'y peuvent rien. Mais quand il ne s'agit que de la m07 raie et même de la religion naturelle , il faut reconnottre qu'il y a en noustles grands restes de l'image de Dieu. La nature en ce qu'elle a de bon est une grâce ordinaire de Dieu ; comme la grâce acquise par Jésufi-Christ est un surcroit extraordinaire de la nature. V^mteur fait la revue des quatre vertus cardinales et de celles qui en dépendent. Il commence parles premières et je l'y suivrai.

' De la justice.

Les motifs de cultiver la justice qu'il trouve dans

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les souverains sont une fierté, un désir ardent do régner, une politique rigoureuse contre tout ce qui peut causer du trouble* Dans les magistrats^ une affectation d'une réputation singulièire, un désir de s'élever. Dans les particuliers^ la peur de choquer les gras» la crainte du châtiment, une apparence de probité qui rende respectablei» Dans les pfkilosophesp la vanité de se faire ji^roire ce qu'on n'est pas^ Mais n'est*il point possible et même naturel, qu'un homme trouve du plaisir dans le bon ordre parmy les hommes, comme on en trouve dans les ordres des ;Colonnes d'architecture ; et qu'ij trouve du déplaisir dans les violences, comme on en trouve dans les plaideurs qui choquent? Pour peu qu'on ait de l'humanité, on compatit aisément aux maux des autres, et on se fait un plaisir à les en délivrer. Il n'est pas défendu d'y joindre les motifs de notre propre utilités Mais il n'est pas nécessaire de s'y bornçr.

De la force.

On appelle force ce que j'airaerois mieux appeller fortilude avec les latins, c'est-à-dire la vertu des forts; mais je dois apprendre de l'auteur les manières de bien parler, et je ne remarque cela que pour plus de clarté. Comment veut-on (dit-il) qu'un homme à qui on. fait un affront, ait présentes |l

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Tesprît les règles de la morale? Cette objection re« garde tous les accidens impourveos. L'un a plus de présence d'esprit que l'autre. Un naturel heureux y peut beaucoup, et quand on s'est familiarisé avec les dangers, on acquiert une habitude qui corrige ou perfectionne le naturel. On s'emporte quelquefois (dit-il) lors môme qu'on a préveu le danger de s'emporter, et pris des précautions pour s'en garder» Mais c'est qu'on oublie les belles résolutions qu'on a prises. Il y a pourtant des gens qui ne les oublient pas, et qui savent merveilleusement s'accommoder aux hommes et aux tems. La patience de Socrate (dit-on) étoit une ambition délicate. Il vouloit faire persuader qu'il avoit atteint la perfection de la raison. Mais n'étoit-ce pas déjà une grande force d'esprit de l'assujettir à cette belle ambition que je souhaiterois à tous les hommes. Je dis davantage, quand on aura appris à faire des actions louables par ambition, on les fera après par inclination ; car on s'y plaira en effet, et on trouvera que la vertu est une belle chose. On dit que les souverains souffriront l'insolence d'un étourdi pour n'avoir pas la honte de s'emporter. Je dis que c^est un bon motif; ils trouvent que l'emportement est une chose laide pour eux et pour les autres. Mais ils voudront montrer (ajoute-t-on) qu'ils n'ont pas moins de pouvoir

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Bur eux-métnes que sur les peuples. Je trouve encor que c'est sagement fait, et qu'ils le montrent effectivement par ces démarches.

De la tempérance.

L'auteur dit qu'on surmonte les passions par d'autres passions.. Mais pourquoy ne le feroit-on pas, pourquoy négligeroit-on de si grands aides ? Il ajoute qu'on domte la gourmandise, qu'on fuit les lieux de débauche par l'amour de la vie et de la ■ santé. Cet exemple n'est pas des mieux choisis pour marquer le combat d'une passion contre l'autre. L'amour de la vie et de la santé est de la plus pure raison. Il faut bien qu'on fuye quelques plaisirs par la considération d'un plus grand mal. // ajoute qu'on est souvent réglé afm d'amasser du bien, et de vivre par après avec commodité. Mais y a-t-il rien de blâmable en cela? C'est un excellent motif d'être réglé afin de pouvoir règle. On a tort d'ap[ sont tempérahs par aussi. C'est un bon m plexion n'aille pas dar

De la prudence.

On dit qu'elle ne mérite pas nos éloges, parce

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que la droiture y manque. Mais pourquoy V6ttt*;0ii qji'elley manque toujours ? C'est (ajoute- l-on) qu'on n'aime pas la probité, mais l'honneur qu'elle nouf fait. Je réponds, qu'on peut aimer l'un et l'autre, et que cela arrive bien souvent. Je dis même que l'amour de l'honneur a coutume d'eicciter, de nourrir, d'augmenter l'amour de la probité ; et en concOr yant combien le vice est trouvé laid par les autres, on se dispose soy-même à le trouver laid. Plut à Dieu qu'on ne se trouvât pas si souvent avec les gens qui le trouvent beau, et qui le traitent die ga-* lanterie. Je n'entre point dans la digression contre les anciens philosophes quy se trouve icy, de pçur de trop de répétition, car je veux être court. Je re^ marque seulement qu'on blâme ici les philosophes de ne s'être point apperçus que V amour '^propre s'esj. rendu maître du cœur de l'homme, et n'y souffre aucune action vertueuse qui ne lui soit utile* C'est donner un nom odieux à une bonne chose. L'amour de soy même est une passion très bonne et très pure^ que l'auteur de la nature nous a donnée. Quand le règlement s'y mêle, il en yient ce qu'on appelle V amour-propre. On ne sauroit rien vouloir que parce qu'il paroit, qu'il contribue à notre bien, soit en facilitant quelque plaisir, soit en s'opposant à quelque douleur. Tout plaisir est un sentiment de

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quelque perfection. Mais il y a quelques petites per^ fections qui attirent des imperfections incomparablement plus grandes. Les plaisirs les plus seurs sont ceux de l'esprit, qu'il trouve dans l'ordre, et par conséquent dans la vertu. L* amour d*autruy qui n'est point mercenaire, est le penchant de trouver du plaisir dans la félicité de ce qu'on aime. C'est ainsi que la félicité d'autruy entre dans la nôtre ; et quand il s'agit de la félicité de Dieu, c'est elle qui fait toute la nôtre. Il y a plusieurs années que j'ai explir que cela dans la préface d'un livre sur le droit des gens, avant que les contestations sur le pur amour eussent fait tant de bruit. Or, lorsque ce n'est pas le plaisir mais l'utilité qui nous fait agir, il se peut dire' qu'on agit par intérest ; mais cet intérest n'est point blâmable, et on n'est appelle intéressé que lorsqu'on préfère l'utile prétendu à l'honnête, c'està-dire aux plus purs plaisirs de l'esprit. Les actions vertueuses sont Utiles, mais elles sont aussi agréables aux vertueux par elles-mâmes. Et c'est un granci ))ienfait de la Providence, d'avoir rendu la vertu belle et bonne en même tems« Gicérot), après les stoïciens, a dit des excellentes choses sur la concou^ rance de l'honnête et de l'utile, et il a bien remarqué que si Ton envisageoit la vertu comme il faut, on seroit channé de sa beauté. Il est vrai que lés

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réflexions des anciens ne sont pas toutes également solides ; mais il suffit qu'il y en a beaucoup qui le sont dans un degré éminent.

Des vertus qui ont du rapport à la justice.

Uauteur range les autres vertus sous les baudiëres des quatre vertus cardinales ; et de la justice dépendent selon luy la probité, la reconnoissance, la fidélité du sujet, la fidélité du secret, la sincérité, la vertu officieuse, la bonté, l'humilité, la pudeur, la débonnaireté, l'indulgence, la pitié, l'amitié, l'honnêteté des femmes, le désintéressement, l'amour de la vérité. Je les veux parcourir, mais je ne veux point éplucher la méthode de l'auteur et les notions qu'il donne ou plutôt qu'il ne donne pas, des vertus dont il parle.

De la probité.

L'auteur dit qu'il est rare de voir des gens reli* gieux à observer la probité en secret. Je reconnois que la véritable probité n'est pas aussi ordinaire qu'il seroit à souhaiter ; mais elle n'est pas si rare aussi qu'on parolt l'insinuer. Un homme accoutumé aux bonnes actions ne se résoudra pas facilement ^ en faire de mauvaises. Mais j'avoue quMl est rare qu^on ait une probité et généralement une vertu morale à

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l'épreuve des grandes tentations. Pour bien entendre ce point, parce qu'il est général, et regarde tout . l'ouvrage de notre habile auteur, il faut distinguer divers principes des bonnes actions. On les fait ou par les principes de la morale ou par les principes de piété. Les principes de la morale sont deux, l'utilité et le plaisir. L'auteur n'allègue ordinairement que les motifs d'utilité, et ces motifs sont bons ; car il est raisonnable de pratiquer ce qui est utile ; mais ils ne sont pas assés bons pour rendre l'homme vertueux. Il faut pour cela le principe du déplaisir qu'on trouve dans le vice. Ce sont des motifs plus relevés que l'auteur ne touche guères. Cependant plus ce plaisir ou ce déplaisir est grand, plus on est vertueux intérieurement. Lorsque l'auteur reconnoit icy qu'on a les traîtres en abomination, il avoue luy* même tacitement, que les hommes sont portés naturellement à être choqués de ce vice, et à trouvet la probité belle et agréable ; mais ce plaisir qu'on y trouve, s'il n'est que médiocre, est sujet à être surmonté par d'autres plaisirs plus grands, et même par l'espérance des plaisirs futurs, qu'une grande utilité présente qui s'offre, nous fait concevoir. Il en est de même d'une douleur présente, ou des craintes d'une douleur future, il est rare que le plaisir qtt'on trouve dans la vertu soit assés grand pour surmon-

\^r des plaisirs vifç, des douleurs aiguës» et des espérances ou des craintes considérables. Il faut pour cela un excellent naturel, ou une vertu bien afTerinie. Mais comme aussi le$ grandes tentations ne sont pas fort ordinaires, il n^est pas si extraordi-^ naire que les hommes agissent par des bons motifs. J'ajoute que le principe de Tbonneur est Un bon principe qui approche de plus près du principe de la véritable vertu. Car, comme j'ai déjà dit, en nous figurant que les autres trouvent une mauvaise action laide et une bonne action belle, nous sommes plus disposés à la trouver belle pu laide nous-mêmes ; en quoy consiste proprement la principe des actions vertueuses. Ainsi faire des bonnes actions pour se contenter par la satisfaction qu'on y trouve, c'est justement le motif de la vertu ; quoyque la subtilité de l'auteur aille jusqu'à le vouloir confondre avec l'orgueiU

Les motifs de la piété, si elle est véritable, sont encor plus efficaces, et quand on est bien pénétré des grandes vérités de la providence de Dieu et de l'immortalité de nos âmes, on conte pour peu de chose les plaisirs, les honneurs et les utilités de cette vie, qui est si courte et si inégal^. Le grand avenir est plus capable de toucher, et celuy qui connoit aasés les perfections divines pour en être charmé, est

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parvenu à ce pur amour dont les motifs sont encop plus nobles que tous les motifs des craintes et des espérances futures de Tenfer et du paradis détachées de la possession de Dieu. C'est aussi ce qui rehausse et sanctifie la verliu car j'ay déjà dit que le plaisir qu'on trouve dambJies bonnes actions est le vray principe des actions vertueuses. Mais le plaisir qui se trouve dans la vertu ne sauroit devenir plus grand que lorsque c'est le plaisir qui se trouve dans la suprême vertu, c'est-à-dire dans les perfections divines : d'autant que le plaisir étant un sentiment de la perfection, il faut que la plus grande perfec*^ tion donne le plus grand plaisir. Saint Augustin même a fait consister la nature de la grâce dans le plaisir qu'elle fait sentir aux âmes.

De la reconnoissance.

Je m'étonne que Y auteur va jusqu'à dire généralement, qu'il n'y a ny véritable générosité dans les bienfaiteurs, ny véritable reconnoissance dans ceux qu'on a obligés. Ce dogme et autres semblables, si le monde en étoit généralement persuadé, seroient capables d'éteindre les étincelles de la vertu, qui restent encor dans les âmes. Pour justifier ce dogme étrange, on blâme le bienfaiteur qui tâche de rendre son présent pretieux et agréable, et iqov }q l'en

lllk REFLEXIONS DE LEIBNIZ

loue. L*auteur tire avantage contre les bienfaiteurs de leur colère contre les ingrats; mais cette colère est des plus excusables, et il y a de la justice à pour* suivre le châtiaient de cç vilain vice» au moins par le mépris des honnêtes gens, puisque les loix n'ac* cordent que rarement ce qj;»^t appelle actioingrcUi^ et qui a lieu dans le droit romain contre un liberté et un donataire. 11 y a des gens assés vains pour être fâchés d'avoir de Tobligatioiji à quelcun, et assés malins pour empoisonner la bonne intention de leur ami afin de se dégager de leur devoir. Mais les mé^ chancetés ne sont pas si ordinaires, qu'il faille les mettre sur le comte du genre humain.

De la fidélité des sujets envers les princes.

Von veut qu'elle n'est que l'espérance des bienfaits ou la crainte des supplices. 11 me semble qu'on a tort de faire ce reproche aux peuples. Il y en a beaucoup qui sont fidèles par l'affection qu'ils ont pour leur prince et pour leur patrie. Si le désir de se conserver en repos s'y mêle, il n'y a rien à redire, la sécurité publique est le principe de l'obligation des sujets.

De la fidélité du secret.

L'auteur la croit fort rare. Il conçoit que les con«

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fidens des princes sont fort portés à employer les secrets qu'ils ont appris, à contenter la curiosité d'une dame oisive, ou à obliger un homme considérable. Avec tout cela il veut qu'ils prennent de bonnes précautions, et il reconnoit qu'il y en a de plus réservés ; mais il attribue leur fidélité à des veues intéressées : comme s'il n'y avoit point aussi du plaisir à être ami fidèle.

De la sincérité.

On aime et on estime les personnes sincères, on leur confie les secrets, on les sert dans les occasions. J'en infère que les hommes qui aiment la sincérité, aiment la vertu. L'auteur en infère qu'on n'est sincère que par intérest. Mais cette vertu n'étant pas moins agréable qu'utile, pourquoy ces deux motifs ne pourroient ils pas y concourir.

De la vertu officieuse.

On parle icy des personnes qui possèdent les bonnes grâces des grands, et qui les employenl à rendre service aux gens. Cette inclination est belle, et il n'est pas défendu à ceux qui l'ont de s'appercevoir de l'utilité qu'ils en retirent, qui est de diminuer l'envie qu'on leur porte et de s'attirer des

bons offices réciproques. Notre auteur ne leur

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attribue que des motifs dMntérest» mais il ajoute qu'ils espèrent vainement ces effets de leur offlciosite. En quoy il prend le contre-pied des ses raison • nemens ordinaires, où il rabaissoit la vertu par les véues du profit qui en revient. Cependant je crois qu*il auroit pu convenir que les personnes officieuses le plus souvent n'ont point sujet dé s'en rfepentir.^ Pourquoy dégoûter les gens de cette belle occupation, en leur refusant l'inclination à bien faire, et en leur contestant l'utilité qui s'y trouve.

De la bùniéi

L'homme est si bon, dit-on^ qù*il envié aux autres leurs bonnes qualités. Mais ce h'èst pas toujours par envie qu'on est fâché d'être surpassé; quand on est Raisonnable, ce n'est pas le bien d'autruy, mais notre peu de bien ou de mérité qui fait notre déplaisir. Cet effet est naturel, et quand il nous excite à l'émulation, il est louable. Il est permis dans une course de faire des efforts pour vaincre les autres, mais non pas de les supplanter. Il est vray qu'on est tenté à nuire à un concourant, quand ori peut avancer considérablement par ce moyen^ et j'ai déjà reconnu que les vertus ordinaires ne sontgueres h répreuve des grandes tentations. Mais il ne s'ensuit point que la bonté est une vertu chimérique

SUR l'art de CONNAITRE LBS HOMMES. VU

ûdmme Ton dit icy* L'on allègue ceux qui s'empressent à rendre service à bien des gens, taschent de se faire beaucoup de créatures; ou du moinSy s'ils sont comblés déjà de biens et d'honneurs, ils cherchent l'approbation publique, et de se faire estimer et aimer de tout le monde. Mais ces deux motifs me paroissent fort beaux et fort compatibles avec la véritable bonté*

De Phumilité.

On débute par Vorgueil^ qui est opposé à cette vertu, et on prétend que c'est le principe de la pluspart des mouvemens intérieurs. Il excite du trouble en t*endant l'homme sensible à une injure, et par une puissance miraculeuse il calme ce mouvement, lorsqu'il s'apperçoit que l'emportement deshonnore. Mais pourquoy attribuer à l'orgueil ce qui peut venir d'un sentiment raisonnable de la dignité de Vkomme^ sentiment qui fait fuir des actions viles, basses deshonnétes, flétrissantes. On a raison cependant de blâmer les faux humbles, et il n'y a rien de si bas que les manières des gens, qui sont rampans devant les grands et insupportables envers les petits» comme étoit ce Gurtius Rufus dans leis Annules de Tacite : Âdversus superiores tristi adulatiùne, errogans minoribus^ Mais il ne faut point

148 HÉFLEXIONS T)E lETBNIZ

bl&ilier les gens qui avouent leurs fautes, de ce qu'ils ne s'accusent point d'être voleurs et traîtres; ce seroit joindre l'impudence au crime.

De la pudeur.

On ne rougit pas de la laideur des actions vicieuses mais de ce qu'on est surpris en faute. Je l'avoue. Mais cela même ne laisse pas d'être utile. Il donne quelque idée désavantageuse d'une action indigne, et sert quelques fois à nous faire avoir honte de nous-mêmes.

De la débonnaireté.

Uauteur trouve que la débonnaireté est ordinal^ rement sincère; mais qu'elle est l' effet de la mollesse d'un tempérament qui souffre tout. II remarque pourtant qu'elle est affectée quelques fois, lorsqu'on n'est pas en état de repousser les injures. Je trouve que la débonnaireté est un vice lorsqu'on souffrant les mauvaises actions on les fait continuer.

De Vindulgence.

La science est {suivant notre auteur) le principe <îe l'indulgence. A mesure que nos lumières s'augmentent, nous devenons plus doux et plus indulgens, nous entrons dans les senlimens des autres»

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