‹ Lettres et opuscules inédits de LeibnizChapitre 27 sur 49 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

est le monarque, et la grande loy establie dans cette république est de procurer au monde le plus de bien que nous pourrons. Gela est infaillible (supposé quMI y ait une providence qui gouverne toutes choses) quoyque les ressorts qu*elle fait jouer soyent encore cachés à nos yeux. 11 faut donc tenir pour asseuréque plus un homme a fait du bien ou au moins tâché de faire de tout son pouvoir (car Dieu qui connoist les intentions, prend une véritable volonté pour l'effect mesme), plus il sera heureux ; et sMl a fait ou m^e voulu faire des grands maux, il en recevra de très grands chastimens.

Et pour connoistre cette grande maxime, il n*est point besoin de foy, il suffit d'avoir du bon sens. Dans un corps entier ou parfait comme est par exemple une planté ou un animal, il y a une structure merveilleuse qui marque que l'auteur de la nature en a pris soin et réglé jusqu'aux moindres parties^ par plus forte raison le plus grand et le plus parfait de tous les corps qui est l'univers, et les plus nobles parties de l'univers, qui sont les âmes, ne manqueront pas d'estre bien ordonnées, quoyque cet ordre ne nous paroisse point encor ; tandis que nous n'en pouvons envisager qu'une partie; comme nous voyons que les pièces ou fragmens de quelques cristaux de roche rompus ou de quelque machine

SUR LA GtNiROSITi. â?i

EFtificieile ou naturelle déjointe considérés à part et hors de leur tout, ne donnent pour connoistre la figure régulière ny le dessein du corps entier.

Nous ne sommes donc pas nés pour nous mesmes^ mais pour le bien de la société, comme les parties sont pour le tout ; et nous ne nous devons considé^ rer que comme des instrumens de Dieu ; mais des instrumens vivans et libres, capables d'y concourir suivant nostre choix: Si nous y manquons, nous somines comme des monstres, et nos vices sont comme des maladies dans la nature , et sans doute nous en recouvrons la punition afin que Tordre des choses soit redressé, comme nous voyons que les maladies affoiblissent et que les monstres sont plus imparfaits. — Par là nous pourrons juger que les principes de la générosité et de la justice ou piété ne sont qu*une même chose, au lieu que IMntérest (quand il est mal réglé) et l'amour propre sont» les principes de la lâcheté. Car la générosité, comme j*ay dit au commencement, nous approche de l'auteur de nostre genre ou estre, c^est à dire de Dieu autant que nous sommes capables de Fimiter. Nous devons donc agir conformément à la nature de Dieu qui est luy même le bien de toutes les créatures ; nous devons suivre son intention qui nous ordonne de procurer le bien commun autant qu'il dépend de

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nous, puisque la charité et la justice ne consistent qu'en cela. Nous devons avoir égard à la dignité de nostre nature dont Texcellence consiste dans la per^ fection de Tesprit ou dans la plus haute vertu. Nous devons prendre part au bonheur de ceux qui nous environnent comme au nostre, ne cherchant pas nos aises ny nos intérests dans ce qui est contraire à la félicité commune ; enfin , nous devons songer à ce que le public souhaitte de nous et que nous souhaittenons nous mesmessi nous nous mettions à la place des autres ; car c'est comme la voix de Dieu et la marque de la vocation.

Mais si nous méprisons ces grandes raisons du bien général pour lequel nous sommes faits, en cherchantnos avantages particuliers au hazard mesme de la misère publique, nous ne sçaurionsestre généreux, quelque profession que nous fassions de ne suivre dans nos actions que la gloire. Et même nous ne sçaurions estre heureux quelque succès que puissent avoir nos entreprises, parce que les lois de T univers sont inviolables, et il faut tenir pour asseuré quMl n'y a point de crime qui ne recevra son chastiment à proportion des maux qu'il a faits ou qu'on doit juger qu'il pourroit faire.

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