FRAGMENT D'UNE LETTRE DE LEIBNIZ
Il n'y auroît point de multitude s'il n'y avoit dès véritables unités. Or, les véritables unités ne doivent point avoir des parties, autrement elles ne seroient que des amas de ces parties, et par conséquent dés multitudes et nullement des véritables unités. On peut même dire que les seules unités sont des estrés entièrement réels; puisque les amas ou aggrégés sont formés par la pensée qui comprend à la fois telles et telles unités et toute la réalité des choses ne consiste que dans ces unités.
Cela estant, puisqu'il y a quelques modifications et quelques changemens de modification dans les choses, il faut que cela résulte des modifications et changemens qui sont dans les unités. Et il faut bien aussi que ces unités contiennent quelque réalité, autrement ce seroient des riens. Il faut aussi qu'elles ayent des prédicats qui les fassent différentes les unes des autreset susceptibles du changement.
Or, la variété dans l'unité ou dans l'indivisible est
(1) Cette lettre, écrite sur une grande feuille double, porte au verso les noms de Ba|le et Beauval i c-est le motif qui Ta fait ranger parmi les papiers qui concernent Bay|e, où elle ^ trouve* L^éditeur croit quelle est le complément de la suivante et qu^elle M\ CQrpn avec eUe»
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justement ce que nous opposons aux modifications de rétendue, c'est-à-dire aux figures et mouvemens, et par conséquent c'est ce que nous appelions perception et quelques fois pensée, lorsqu'il est accompagné de réflexion» De sorte qu'on voit bien que ces unités ne sont autre chose que ce qu'on appelle ame dans les animaux ou principe de vie dans les vivans, et entéléchie primitive dans toutes pour les corps organiques ou nôachines naturelles qui ont quelque analogie avec les animaux.
Or n'y ayant point moyen d'expliquer comment une unité a de l'influence sur l'autre, et n'estant point raisonnable de recourir à une direction particulière de Dieu comme s'il donnoit tousjours aux âmes ou unités des impressions qui répondent aux passions du corps ; il ne reste que de dire, que chaque unité exprime par sa propre nature, et suivant son point de veue tout ce qui se passe dehors, de sorte que l'union de l'ame avec son corps où elle est dominante, n'est autre chose que l'accord spontanée de leur phénomène.
Et puisqu'on peut tousjours expliquer dans le corps, par les loix mécaniques, le passage d'une impression à l'autre, il ne faut point s'étonner que l'ame passe aussi d'elle-même en vertu de la nature représentative d'une représentation à l'autre, et par
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conséquent de la joye à la douleur. Tout comme la situation du corps et de Tunivers à Tégard de ce corps le demande. Aussi a-t-il esté bien remarqué par Socrate, chez Platon, que le passage ou trajet du plaisir à la douleur est fort petit.
Il s'ensuit encor de tout cecy que les âmes ne sçauroient périr naturellement, non plus que l'univers, et qu'ils leur doivent tousjours refléter des perceptions comme elles en ont tousjours eues lorsqu'elles ont esté puisque rien ne leur vient de dehors, et que tout se fait en elle dans une parfaite spontanéité.
Cependant il faut avouer qu'elles sont bien sou-vent dans un estât de sommeil où leurs perceptions ne sont pas assez distinguées pour attirer l'attention et fixer la mémoire. Mais comme chaque unité est le miroir de l'univers à sa mode, il est raisonnable de croire qu'il n'y aura point de sommeil éternel pour elle, et que ses perceptions se développent datfs un certain ordre, le meilleur sans doute qui soit possible. C'est comme dans les crystallisations des sels qui se confondent, qui se séparent enfin et retournent à quelque ordre. Il faut dire encor, suivant l'exacte correspondance de l'ame et du corps, que le corps organique subsiste toujours et ne sçauroit jamais estre détruit; de sorte que non seulement l'âme, mais môme l'animal doit demeurer. Cela vient
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de ce que la moindre partie du corps organique edt encor organisée ; les machines de la nature estant repliées en elles-mêmes à TinAni. Ainsi, ny le feu, ny les autres forces extérieures n'en seauroient jamais déranger que Técorce.
On ne sçauroit toujours déterminer al certaines masses sont animées ou entéléchiées, parce qu'on ne sçauroit toujours dire si elles forment un corps organique, ou si es ne sont que des âmes, comme par exemple je ne sçaurois rien définir du 3elei|, du globe de la terre, d'un diamant*
Il y a de Tappai'ence que toutes les substances intelligentes créées ont un corps organique qui leur est propre. Ce seroit pourtant une question s'il n'est pas possible qu'il y en ait qui passent de corps eii éorps dans un certain ordre et d'autres qui sonttouÉjours attachées à un même corps.
Mais je doute qu'on puisse expliquer distinctement ce changement, et par conséquent je doute qu'il est conforme à l'ordre. Car il faudroit supposer la destruction d'un corps organique pour le priver dd Fâme, car tout corps organique en a par la raison qu'il en peut avoir sans inconvénient. Et tout cotpû organique de la nature estant infiniment replié est indestructible. Et la preuve qu'il est infiniment re* plié est qa'il Biprimë tout ; de plus, le corps d^t
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exprimer l'état futur de Tâme ou de Tentéléchie qtf il a, et cela en exprimant son propre état futur. Supposé qu'il ne se forme point de nouveaux corps organiques, et que les vieux tie se détruisent point/ quelle marqué aurons nous pour dire que Tàme d'un corps organique est allée dans Taulre, outre que deux âmes ne sont point dans un même corps organique, et qu'il faudroit ainsi un échange d*âmes? De pluS; cet échange d'ames se remarque dans led corps ou non ; s'il ne s'y remarque pas, il est contre l'ordre, car le corps doit tout exprimer» S'il s'y doit remarquer, il faudroit voir comment cela se peut faire. Quel moyen d'exprimer le passage d'une ame par les loix d emécanique.
On pourroit pourtant excepter les esprits, ou ce ne seroient pas les loix mécaniques mais des loix morales qui marquenoient la translation et l'identité d'une âme avec l'autre, car j'appelle esprit les entéléchies ou âmes qui sont susceptibles des vérités éternelles, sciences et démonstrations, et qui peuvent estre considérés comme sujets: d'un gouvernement tel.qu'est celuy de la cité de Dieudônt le monarque est la souveraine intelligence* Or, il se pourroit faire qu'une mémo intelligence passât d^un corps dans l'autre, en ce que les loix mécaniques mesmes fissent renoistre ailleurs une vie.qm continuât la mieiuid