‹ Lettres et opuscules inédits de LeibnizChapitre 41 sur 49 · DB L*USA6U DB LA M^DITATIOM · texte numérisé non relu

DB L*USA6U DB LA M^DITATIOM

» Oient leur jfnanière de vivre après avoir fait d^8 » réflexions sur ceoy. »

Mais cpmme une délibéra^ioi) de cette iiDpqrtance a besoin d'une grande exactitude, et qu'il est difficile de distinguer les raispns solides 4e la vraye piété d'avec quelques sophismes fardés de superstition, si on n*a point de goust encor de la vray philosophie; je conseillerois à celuy qui voudra méditer sérieusement, d'exercer auparavant son raisonnement dans 4es matières où il est moins dangereux de tomber, et plus aise de s*asseurer de 1^ vérité.

par une personne qui aura compris quelques démonstrations, admirera la force et la clarté de la yérité| et tâchera en toute autre matière de par* venir h> quelque chose de semblable, autant que la natpre de }a chose le permettra. Il se verra méta« morphosé en un instant, et il remarquera luy-méme la différence entre les jugemens passés et présens. Les ^entiniens ne seront plus chancelans, les inquiétudes se changeront dans un vray repos, et le moment qu'il aura commencé à prendre goust aui[ yériteï soljdeç, sers, peluy de sa conversion,

La plupart des hpn[)mes sont ^cooptumés au3^ idées confuses : les plus belles véritez ne les touchent pas : mais ils ignorent que les connoissances claires sont nécessaires à la sagesse et que la sagesse seule est

2/iO D£ L'USAGB DK la MépITATION.

capable de nous rendre parfaitement heureux.

Je conclus que celuy qui veut méditer sur des choses relevées dont dépend son bonheur et dont l'expérience est difficile (ou impossible icy bas) doit surtout s'exercer quelque temps dans les questions aisées où il n'est pas dangereux de se tromper, ny difficile de se détromper. Et y ayant réussi, il sera en estât de prétendre à des connoissances claires de Dieu, de Tàme et de la félicité.

Il ne faut qu'un an au plus pour ces préparatifs, — et cette année suffira à nous rendre contents pendant le reste de notre vie. — - Car après avoir mis ordre aux deuvoirs de nostre vocation, nous ne songérons qu'à nous perfectionner dans l'exercice des vertus, et dans la découverte des véritez et connoissances propres non seulement à soulager nos maux et ceux des autres hommes, mais encore capables de nous faire admirer la perfection de l'auteur des choses, dont la contemplation ravissante est l'unique moyen de nous satisfaire. — Et de cette manière on passera le reste de la vie dans une profonde tranquilité et avec un contentement qui surpasse tout ce «qu'il y a de doux dans ce monde.

DE LA VIE HEUREUSE (fragment) (1).

La vie heureuse icy bas consiste dans une ame tout à fait contente et tranquille ; pour y arriver, il faut observer les points suivants :

. [!•] Il faut se servir de la raison autant qu'il est possible pour connoistre les biens et les maux^ et pour discerner les grands des petits, et les faux des véritables ; à fin de juger ce qu'il faut faire ou obmettre durant le cours de cette vie. En un mot, il faut apprendre ce que la raison ordonne, d'où vient

la SAGESSE.

[2.] Il faut se proposer fermement d'exécuter les commandemens de la raison, sans qu'aucun trouble iiy passion nous puisse divertir d'un dessein si nobîe^r En un mot, il faut s'efforcer de suivre exac-

(i) Extrait de la biblioihèque de Hannover. Voyez Préface, p. xvir, et introduction, p. li et sq.

2ft2 FRAGMENTS DIVERS.

tement dans la pratique» ce que la droite raison nous a appris en théorie, d'où vient cette habitude que nous appelons la vertu,

[3.] Enfin, ayant fait nostre possible pour connoisire les vrays biens et pour y parvenir^ il faut estre content quoy qu'il en arrive, et il faut estre persuadé que tout ce qui est hors de notre pouvoir, c'est-à-dire tout ce que nous n'avons pas pu obtenir après avoir fait nostre deuvoir, n'est pas du nombre des vrays biens. Et par conséquent, il faut en un mot avoir tousjours l'esprit en repos, sans se plaindre d'aucune chose. Et cette assiette de l'esprit est ce qui fait la félicite, ou tranquillité de l'âme.

Comme ces trois points sont importants et d'une grande étendue, il sera à propos de les expliquer distinctement chacun à part. Mais les paroles seront inutiles, si celuy qui les lyra n'y apporte pas toute l'attention dont il est capable, et s'il ne fait pas k chaque mot réflexion sur ce qu'il a fait jusqu'icy, et gur ce qrfil doit faire à l'avenir. Ce qui est le vray tnoyen d'en profiter. Car s'il croit de pouvoir lire eecy comme un discours passager, fait plus tôt pour plaire que pour instruire^ il sera mieux de ne pas passer plus avant dans la lecture qui ne servira qu'à le rendre plus coupable.

PEAGMENTS DlYEUS. 24^

BB YiTA BBATA (autre fragment) (i).

Yita beata est animo perfecte contento &q tran* quillo frui.

Béatitude, summum bomim, finis ultimus quo^ modo différant.

Summum bonum est id quo obtento beati sumu8^ id est virtusy seu firma volùntas ratione utendi. Beatitudo est satisfactio animi solida et duratura quae non nisi ex virtute oritur. Finis ultimus seu meta votorum est summa perfectio cujus homo est capaXy seu perfectionum humanarum complexio.

ItaqaeSteIci virtutem seu summum bonum, Epicurei beatitttdinem seu tranquiliitatem animi, Peripatetici collecta animi corporis et fortunée bona seu metam votomm praeposuere.

Summum bonum ea quae in potestate. Summum bonum est maximum eorum quse in nostra potestatQ sunt (nam de bis sermo est) ; id est maxima perfectio quam oblinere possumus, si velimus. Perfectiones autem qu» tempore longo indigent ab extremis causis impediri possunt* Solum bonorum quœ prorsu$ io

(1) Communiqué par M. Guhrauer, qui Pa décou?ert dans la bttrtîoUièqiie impériale de YleBM,

24/i FBAGMBNTS DIVERS.

nostra poteslate sunt est nunc quidem agnoscere se egisse quidquid cum ratione fieri poterat, id est de se contentum esse. Sed [eùçpovwv] summum prsBsentium bonorum diu possidebît etiam cœteras perfectiones tempore indigentes nanciscetur et eas quae [serius] obtinguntur, adbuc facilius obtinebit quam alii. Nam et qui cuçi ratione atea ludit saepius lucratur.

DÉMONSTRATION QU'iL n't A POINT DE FIGURE PRÉCISE ET ARRÊTÉE DANS LES GOEPS A CAUSE DE LA DIYI* PION ACTUELLE DES PARTIES A L'iNFINI.

Il n*y a point de figure précise et arrestée dans les corps h cause de la division actuelle des parties ijinfmi,

JBC. Soit par exemple une droite ABC. Je dis qu'elle n'est pas exacte. Car chaque partie de Tunivers sympathisant avec toutes les autres, il faut nécessairement que si le point A tend dans la droite AB, le point B ait une autre direction. Car chaque partie A tâchant d'entraîner avec elle tout autre, mais particulièrement la plus voisine B, la direction de B sera composée de celle d'A et de quelques autres, et il ne se peut point que B indéfiniment voisine de A, soit précisément exposée de la même

FRAGMENTS DIYBRS. SA 5

façon & tout r univers que À, en sorte que A6 composent un tout qui n*àit aucune sous-division.

11 est vray qu'on pourra tousjours mener une ligne imaginaire chaque instant^ mais cette ligne dans les mêmes parties ne durera que cet instant, parce que chaque partie a un mouvement différent de tout» aussi parce qu'elle exprime autrement tout Tunivers. Ainsi il n'y a point de corps qui ait aucune figure durant un certain temps quelque petit qu'il puisse être. Or, je crois que ce qui n'est que dans un moment n'a aucune existence, parce qu'il commence et finit en même temps. J'ay prouvé ailleurs qu'il n^y a pas de moment moyen ou moment de changement.

Mais seulement le dernier moment de Testât précédent et le premier moment de Testât suivant parce que cela suppose un estât durable. Or, tous les estats durables sont vagues et il n'y a aucun de précis. Par exemple, on peut dire qu'un corps ne sortira pas d'une telle place plus grande que luy durant un certain temps, mais qu'il n'y a aucune place précise ou égale au corps où il dure.

Ou peut donc conclure qu'il n'y a aucun mobile d'une certaine figure, par exemple, il n'est pas possible qu'il se trouve dans la nature une sphère parfaite qui fasse un corps mobile, en sorte que cette sphère puisse estre mue par le moindre espace. On

240 FRÂ6IIBNTS PIVBftft.

pourra bien concevoir une sphère imaginaire^ qui dans un tas de pierres passe à travers de toutes ces pierres» mais on ne trouvera jamais aucun corps dont la surface soit précisément sphérique.

SDR L^EXISTBNCB DE DIBU (1).

Presque tous les arguments qu'on allègue pour prouver l'existence de Dieu ont du bon, mais on les voit rarement poussés à bout. On se contente ordinairement d'insinuer la chose» et cela ne laisse pas d'être utile selon la portée et la disposition du lecteur. Votre abrégé, Monsieur, peut servir à réveiller les esprits et à leur donner de l'attention. Je vous mar* queray cependant des endroits où il me semble qu'il y auroit à suppléer.

Quant à la première partie^ on doit vous accorder^ Monsieur, qu'aucune partie de la matière ne sauroit être indépendante et en voicy la raison. C'est que chaque partie de la matière est un tout composé d'autres parties. Or, un tout ne sauroit estre indépendant. Car il dépend de ses parties. Mais on ne

(i) LcibnijB avait reçu de France un Traité sur l'existence de Pieu dont nous n'avons pu découvrir Fauteur. Le fragment que nous publions est un extrait de la réponse que ce traité lui •oggèrt.

FEAGMBNTS DIVERS» 94?

doit pas accorder sans preuve qu'un être nécessaire et indépendant, est nécessairement le souverain des autres ; et par conséquent, qu'il n*y a qu'un sei|} être indépendant. Il n'y a dende si vray, nmisil faut le prouver. Il faudroit prouver aussi cette con<* séquence, qui est dans la seconde partie que cet uy qui tire une fois quelque chose de rien, d<mne l'être à tout. Vous demandés pourquoy il seroit borné. J^ réponds qu'il se pourroit borner par sa propre nature ou volonté. Comme en effet Dieu n'a point produit tout ce qu'il pouvoit.

11 me semble aussi qu'on peut faire quelque difficulté sur ce raisonnement : que celui qui ne saurait se procurer l'être^ peut eneor moins se procurer la manière d'être, par exemple, le mouvement. Si la manière d'être étoit plus que l'être, la conséquence seroit plus reCevable.

Dans la troisième partie vous insistes fort bien, Monsieur, sur l'ordre et sur la régularité qui se remarque dans les mouvemens des corps connus. Epicure a tâché d'affaiblir cet argument, en disant, que dans un univers infini il y avoit toute sorte de combinaisons, et qu'ainsi il falloit bien, qu'il y eût aussi des endroits bien réglés, cpmme pourroit estre notre monde. On lui peut répondre, qu'en effet, si les lettres d'une imprimerie étoient jettées à l'aven*

3A8 FRAGMENTS DIYBfiS.

ture durant je ne say combien de millions de siècles^ il ne seroit pas impossible que le hazard les fist quelques fois composer un sens raisonnable ; mais qu*une telle voye de produire de Tordre est si rare et si peu apparente, que moralement on doit présumer le tout contraire.

Votre quatrième partie est contre le hazard. Mais pour le réfuter entièrement par quelque chose de plus que la presomtion morale, il faudroit des ru* sonnemens poussés plus loin.

sua L^IMUORTALITÉ DE L'AUE.

ji madame VÉlectrice de *** (1).

Ta voue quMl paroit d* abord fort naturel et fort raisonnable, suivant la lettre du 2 d'aoust que V. A. C. vient de recevoir, que nostre âme est mortelle par nature ; et immortelle par grâce suivant ce que la foy nous apprend. Car il semble que les parties des choses retournent dans le.s élémens pour

estre employées à d'autres générations.

(1) Ce morceau est précieax, parce qae le nom de Van Heliuont 8^y rallache, et qu'il fut même provoqué par une discussion tout amicale de Leibniz avec le théoscopc belge au sujet de rimmorla* lilé de Tâme. Leibniz faisait un assez grand cas de ses doctrines» mais il avait trop de pénétration pour ne pas voir ce qu'elles avaient detloltant et de vague sur la question de Timmortalité. De là ses

JPRAGHENTS DIYBR5. S&d

Il semble aussi peu raisonnable de vouloir juger des actions de Dieu par des loix ou règles de justice et d'ordre que nous concevons ; et par conséquent, il senoble que la justice de Dieu ne prouve point quMl y a des chastimens ou des récompenses après cette vie»

Neantmoins, si on se donne la peine de. méditer avec plus d'attention, on trouvera que la dissipation des parties de nostre masse corporelle, ne suffit point pour conclure que Tâme se dissipe aussi.

quelques remarques à madame Télectrice de Brunswic, qui venait de recevoir une lettre de Van Helmont.

Nous devons à feu M. Gubrauer une nouvelle preuve des rajh ports de Leibniz avec Van Helmont. La voici :

{Copie de la lettre que je 'pris la liberté d'écrire à madame l'éketrice de Brunswic, le 3 septembre 1694 , à l'occasion ét$ livres que son altesse Électrice avait reçu de M. van Helmont*)

« Quant à la perfection des choses, en ne considérant que la raison toute seule, on peut douter si le monde avance toujours en perfection, ou s'il avance ou recule par périodes, ou sHl ne se maintient pas plutôt dans la même perfection à Tégard de tout, quoiquMl semble que les parties font un échange entre elles, et que tantôt les unes, fatitôt les autres, sont plus ou moins parfoiies. On peut donc mettre en question si toutes les créatures avancent toujours, au moins au bout de leurs périodes, ou s'il y en a qui perdent et reculent toujours, ou enfin sMl y en a qui font toujours des périodes au bout desquels ils trouvent de n'avoir pas gagné ni perdu, de même qu'il y a des lignes qui avancent toujours, comme les droites, d'autres qui tournent sans avancer ou reculer, comme les circulaires, d'autres qui tournent et avancent en même temps, comme les spirales, d'autres enfin qui reculent après avoir avancé, ou avancent après avoir reculé, comme les ovales, i>

850 f AàGMBNTS mVfiBBb

Et quant à Tordre et à la justice, je croiroifi qu'il

y a des règles universelles qui doivent avoir lieu tant

à regard de Dieu qu'à l'égard des créatures intelli--

gentes, car les vérités sont de deux sortes : il y a

des vérités de sentiment et des vérités d'intelligence.

Les vérités de sentiment sont pour celui qui les sent

et pour ceux dont les organes sont disposés comme

les siens. . *

C'est pour cela qu'on a raison de dire qu'il ne faut point disputer des gousts.

Mais je crois que les vérités d'intelligence sont universelles, et que ce qui est vray la dessus à l'égard de nous, Test aussi pour les anges et pour Dieu même. Les vérités éternelles sont le point fixe et immuable sur lequel tout roule. Telles sont les vérités des nombres, dans l'arithmétique, et celle des mouvemens ou poids dans la mécanique et dans l'astronomie. C'est pour cela qu'on dit avec raison, que Dieu fait tout par nombres, par mesure et par poids.

Cela posé, il est bon de considérer que l'ordre et l'harmonie sont aussi quelque chose de mathématique qui con«ste en certaines proportions. Et que la justice n'estant autre chose que l'ordre qui s'observe à l'égard du mal et du bien des substances intelligentes, il s'ensuit que Dieu qui est la souveraine substance garde immuablement la justice et

Tordre le plus parfait qui se puisse observer. Tellement que je crois que si nous connoissions bien Tordre de la Providence, nous trouverions qu'il est capable de remplir et même de passer nos souhaits et qu*il n'y a rien de plus désirable ni de plus satisfaisant pour nous en nostre particulier.

Mais comme on ne scauroit remarquer la beauté d'une perspective, lorsque Tœil n'est point placé dans la situation propre à h regarder, il ne faut point trouver étrange que le même nous arrive dans cette vie si courte à l'égard de Tordre général. Cependant il y a lieu de croire que nous serons plus près un jour du véritable point de vue des choses pour les trouver bonnes, non seulement par la foy, ny seuler ment par cette scienôe générale que nous en pouvons avoir à présent ; mais par l'expérience même des détails et par le sentiment vif de la beauté de l'univers, même par rapport à nous ; ce qui seroit ime bonne partie de la félicité qu'on se promet

Pour ce qui est des difficultés qui semblent naîstre de quelques passages de T Ecriture sainte, et de nos articles de foy, j'oserois dire, que si nous y trouvioiis quelque chose de contraire aux règles de la bonté et de la justice, il en faut conclure, que nous n'employons pas le véritable sens de ces passages dé T Ecriture, et de ces articles de la foy^

252 FAAGMJSNTS DIVBRS,

LBTTBU A LA ABIf{JB, SUR l'ART DB BIBN PBNSBR, DU

P. BOUaOURS(l),

Madame, quoique j*aye Thonneur d^estre auprès de y. M, , un rhume me réduit à ne pouvoir point parler que par écrit. C'est pourquoy ayant trouvé denièrement dans mon cabinet VÂrt de bien penser^ qu'un auteur célèbre a écrit en forme de dialogue, livre fort superflu à vostre égard, puisque Y. A. possède naturellement cet art, et qu'on pourroit tirer les plus beaux préceptes des exemples qu^elle fournit tous les jours sans y songer, je me suis avisé de marquer quelques endroits du traité qui m'ont point satisfait. Je n'aime point à critiquer que ceux qui critiquent injustement les autres.

L'auteur de Vjért de bien penser est de ce nombre.

C'est un habile liomme sans doute et qui a bien du mérite, mais il fait trop le Caton et le censeur en matière d'éloquence, il semble mémo que l'envie de critiquer a eu bonne part à son ouvrage. Il blâme le rafinement dans les pensées, et moy je trouve qu'il n'y en a que trop dans ses jugeraens, et bien souvent on ne s'apperçoit des défauts des

(i) Sophie-Charlotte, fille d'Ernest-Aiignste >t de la duchesse Sophie, née en 1668, mariée à Frédéric 1'% roi de Prusse, 168â, morte à Hannover le 11 février 1705.

expressions '. qu'il blâme que lorsqu'on les regarde de trop près. A mon avis, quand il ne s'agit que de plairOj c'est assez qu'on soit frappé et même trompé agréablement, je pardonne à ce qui me charme du premier coup quelque faute médiocre que j'y pourrois découvrir à force de réflexions. Ceux qui ont Tesprît si pénétrant qu'ils remarquent d'abord les défauts cachés, ont le malheur de perdre les agrémens des choses, comme il arrive aux personnes trop sensibles, à qui la moindre senteur donne des vapeurs. .

[Il examine son jugement sur le Tasse, Voiture et divers apophthegmes des anciens; la traduction d'une épigramme d'Ausone (1)].

On remarque entre autres : « Il exalte trop le badinage galant de Voiture, et il abaisse trop le sublime brillant de Balsac. C'est un défaut ordinaire des puristes de prendre parti contre l'élévation où ils ne sçauroient atteindre. Il croit que Balsac a trop rafiné en disant d'un petit bois assez sombre qu'il y entre du jour autant qu'il en faut pour n'être

(1) LVditeur regrette de ne pouvoir pas donner tout au long ces jugements littéraires, assurément fort précieux, venant d*un Allemand très mêlé au mouvement des lettres en France, et très capable de faire assaut de bel esprit avec les plus babiles;

S5& PRAGMBNTft DIVBR8.

pas nuit, et môy je ne trouve rien de plus juste ny de plus naturel.

Dfi LA NATURE DE L* AMOUR.

Madame» je n'ay vu que deux ou trois pièces du procès qu'il y a entre deux illustres prélats de France, et avant d'avoir lu toutes les autres, je n'aurois garde de me mêler d'en juger. Laissops ce soin au pape, pour moy, je meltray seulepient icy les idées que j'ay eu autres fois sur ce sujet, et dont quelques unes n'ont point déplu à Y. A. E.

De toutes les matières de théologie, il n'y en a point dont les dames soyent plus en droit de juger, puisqu'il s'agit de la nature de l'amour, mais s'U n'est point nécessaire pour cela qu'elles ayent les hautes lumières de Y. Â. EL dont la pénétration va presqu'au delà de celle des plus profonds auteurs Je ne voudrois pas qu'elles fussent comme on dépeint Madame Guy on, c'est-à-dire des dévotes ignorantes. J'en voudrois qui ressemblassent à mademoiselle de Scudery (!}, qui a si bien éclairci les caractères et les passions dans ses romans et dans ses conversations de morale, ou du moins qui fussent comme

(i) On trouvera dans une noie ci-après quelques détails curiess sur les rapp^MTis de Leibniz avec nadenioiselle de Scodéff.

cette mistriss Norris, dame anglaise qu^on dit avoir si bien écrit depuis peu sur F amour désintéressé. Mais venons au fait.

Aimer est trouver du plaisir dans les perfections ou avantages, et surtout dans le bonheur d*autruy. C'est ainsi qu'on aime les belles choses et surtout les substances intelligentes dont le bonheur fait nostre joye. C'est ainsy que ceux qui ont Thonneur de connoistre les incomparables vertus de V, A. E. se trouvent animés à la chérir.

Entre tous les ouvrages de dévotion qui mériteroîent d'estre mis en usage parmy le peuple (!), je n'en trouve guesres de la force du livre du P. Frédéric Spée, jésuite, intitulé Guldeness Tugendbuch. Il y a des pensées tout à fait admirables et solides. 11 n'y a principalement que les vers que je voudrois qu'on eût retranchés, parce que le P. Spée n'avoit aucune idée de la perfection de la poésie allemande, et apparamment n'avoit point ouï parler de l'incomparable Opitz (2) à qui nous la devons. Aussi, trouve-

(i) Voy. CQfrTtS'^(mâxk'Mi$ avec le landgrave Ernest de HesHf iome I.

(2) Opitz, réformuteur de la poésie allemande, fendatear d^nne école nationale et classique, qui eut aussi sa pléiade, et qui flearltttt commencement du xtii* siècle. Leibniz, qui était poftie lui amtl^

256 FUÂGMBNTS DIVERS. /

i'On qu*eacor à présent, les catholiques romains nés dans celte religion, ne sçavent presque point ce que c'est qu'un bon vers allemand ; de sorte qu'on peut dire qu^ils se sont aussi peu réformés à Tesgard de notre poésie qu'en matière de culte, et que cette différence de nos vers est une marque du culte pour eux (1).

Note Hir mademoiselle de Scudery^

A l'occasion de la mort de mademoiselle Scudery, Leibniz, dans une gazette où il rendait compte des étrénements liué'raires les plus considérables, dit quelques mots de Téloge qn*eir a, fait dans le Journal des savants l'abbé Bosqaillon. Il peint 4'après lui, et avec les couleurs dont il s*cst servi, les qualités de son âme, celles de sa raison et toutes les vertus qui furent l'ornement de sa longue vie. « Morte à l'âge de quatre-vingt*' quatorze ans, mademoiselle de Scudery, ajoute-t-il, étoit d'une

et même ua peu dé cette école, se rappelait eacore avec délices, en 1715, la représentation d'une tragédie de Léon TArménien, d'Andréas Gryphlus, contemporain d'Opitz, à laquelle il assistait encore enfant, li aimait les chants religieux de TAUemagne protes* tante ; lui-même en avait composé qui ne manquent pas de beauté, bien qu'il soit plutôt le Martial de celte pléiade dont Opiiz éuit l'Horace, Flemming l'Ovide, et Gryphias le Sénèqae tragique.

(1) Même reproche dans une lettre à un jésuite de Pàderborn, le P. Driesb, qui était poète, mais non de l'école d'Opitz. « Ger- » manici carminis leges apud vestros(fgnosce verbo) ignorari soient. » Neque enim emendatio pairiae poeseos, quam inde ab anno fere a trigesimo superioris seculi magna Germanise pars amplexa est « id collegio patrnm socieiatis Jesu quod sciam penetravit. « Op. Put., V. 430,

ancienne niaisp» d'une famille noble d'illustration guerrière originaire du royauuae de Naplcs, puiè, fixée depuis deux siècles environ en Provence. Son père fut célèbre par ses galanteries et SCS hauts faits : il servit avec considération sur mer et sur terre, et fut gouverneur du Havre sous l'amiral de Yillars. Sa mère, de l'illustre maison de Goustimenil-Martet» fut recherchée pour sa beauté, mais elleétoit vertueuse et briU loit non moins par l'esprit. Sa fille, blanchie sous trois rois dans l'usage des cours, fit sensation lors de son arrivée à Paris : mais des malheurs imprévus qui finrent frapper sa maison de ruines, et auxquelles elle voulut parer, lui mirent la plume en main et lui inspirèrent de composer des romans*

Elle sut y mettre la simplicité de l'histoire, la richesse de l'invention, l'élégance et la facilité du style, les grâces de la conversation, les bienséances des mœurs, la grandeur et la pureté des sentimens, l'élévation et les nuances des caractères, y joindre en un mol l'utile à l'agréable d'une manière surprenante. Elle se cachoit cependant : et son nom ne parut point mais celui de son frère , sous lequel elle fit paroistre Ibrahim Pacha en k volumes, les Harangues des femmes illustres ea deux parties, Cyrus en dix volumes, et h première partie de Clelie qui n'en compte pas un moindre nombre. Elle eut beau faire, on la reconnut bien vite, et depuis lors son frère qui avoit contracté alliance ^en Normandie avec une fille de l'ancienne maison de Martinvast, ne permit plus que son nom parût en tête des œuvres de sa sœur. C'est ainsi que la fin de Glélie, Gelinte, Mathilde et les Promenades de Versailles, qui sont des nouvelles, parurent sans nom d'auteur. Dix volumes de conversation où elle essaye de peindre le monde

et ses caractères, et d'animer les hommes à la vertu par lé

258 FBilGMENTS DIVERS.

plaisir, son beau (}iscours de la Gloire composé en 1671, qui remporta le prix de TAcadémie française, sont à joindre à la liste de ses oeuvres. Je ne parle pas de ses lettres et d*une quantité de beliux vers. Elle fut traduite dans toutes les langues de TEurope et même dans celles de TOrient. Les étrangers

qui visitèrent Paris, s'accordent à en parler comme d'une

merveille. D'illùstreà personnages tinrent à honneur de lui être présentés. Le savant prince Ferdinand, évoque de Paderborp et de Aiuuster, lui fît présent de son portrait gravé et de ses œuvres. La reine Ghrisftne lui donna son bustO) une pension, correspondit avec elle et fut, si je puis dire, son amie* L'Académie des Ricourati de Padoue la reçut au nombre de ses membres après la mort d'Helçna Çoruara et lui fit écrire une lettre élogieuse par Paul Patin. »

Leibniz, toujours d'après Tabbé fiosquillon, rend compte de ses derniers instants : « Malade d'un rhumatisme qui la faisoit beaucoup souffrir, elle resta Gdèle jusqu'à la fin à ses amis, et leur garda jusqu'au bout ses vendredis. Le 2 juin 1701, après avoir reçu les sacremens , déjà très souffrante d'un rhume et d*une fièvre, mais pleine d'espérance et de foi dans les mérites du Christ, elle dit : « Il est temps de mourir. » Elle prit le crucifix et le tint embrassé jusqu'à la fin. Gomipe on voplut le lui retirer à cause de la pesanteur : « Laissez, laissez-moi mon Jésus, « dit^elle en le retenant d'une main mourante, puis elle rendit l'âme. Elle étoit âgée de quatre-vingt-quatorze ans. Elle fut une merveille du siècle et l'ornement de la société. L'Eglise de l'Hôpital royal des Enfans rouges, où eileavoit souhaité d'être ensevelie et celle de Saint-Nicolas des Champs, qui avoit été sa paroisse pendant cinquante ans, se disputèrent l'honneur de son tombeau. Le cardinal de Noailles décida en

faveur de sa paroisse, où elle fut enterrée le soir du 3 juin. » Leibniz fait suivre sa notice d'un catalogue de ses œuvres. On sait que Tauthenticité du Cyrus fut contestée ; Leibniz a placé devant le titre une courte remarque qui renvoie, pour l'authenticité du Cyrusi et celle de la Clélie^ à Ménage, dans le Menagiana, p. 207, t. L Une épigramme en vers latins adressée par. Leibniz à mademoiselle de Scudéry mérite de trouver ici sa place : il s'agit de son perroquet. Mademoiselle de Scudéry avait à l'âge de quatre-vingt-treize ans fait quelques vers en l'honneur du duc d'Anjou, qui venait d'être couronné roi d'Espagne. Leibniz lui envoie ces vers :

Psittace pumillo, docta sed magne loquela

Heu nuper Dominas cura jocique tus.

Si nunc Gyranidœ (1) quondam spectata volant!

Ad superos, avium maxlnia régna tenes; Ne genus humanum paucorum a crimine culpa,

Quels nuda in vobis machina, sensus abest ; £t natura parens, nobis, si credimus, unis

Prodiga, sed reliquis rébus avara fuit.

Mens melior Sapphûs per quam immortalis honore

Garminis, es socios jussus habere Deos; Et Dominae immensum parvus cornes ibis in aevum.

Nam Sappho, quicquid Musa et ÂpoUo, potest.

Mademoiselle de Scudéry répondit à cette épigramme, et adressa à Leibniz les vers suivants pour le remercier :

Le célèbre Leibniz, si savant et si sage,

D« petit perroquet a fait un grand tableau *"' \

Dont les traits sont si vifs, le coloris si beau,

Que nul phénix jamais n^eut un tel avantage ;

(i) Cyrano de Bergerac, dans son voyage au soleil, arrive dans le royaume des oiseaux, et ne doit sa délivrance qu*à un perroquet reconnaissant, (lieibniz.)

260 FAAGMBKTS DIVERS.

Car depuis le climat où naissent les phénix.

Il n'est point de savant [que n'efface] Leibniz (1). Tous ses vers sont divins, et leur puissance est telle, Que sans ie mériter ils me font immortelle.

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