LEIBNIZ FEUILLETONISTE
Premier arlicJe. Thésée, tragédie par M* Delafosse, A Paris, ches Pierre Rilx>n, 1700, in-i2 (mars 1703).
L'auteur dit dans la préface, qu'après avoir donné au théâtre deux tragédies dont les dénoûments sont lamentables, il a voulu en faire une qui finit heureusement, malgré Favis d'Aristote qui donne la préférence à celles du premier genre, et qui croit qu'un dénoûment funeste convient mieux au théâtre et est plus capable de remuer le cœur, puisqu'il va même jusqu'à prétendre que les poètes qui recherchent des dénoûments heureux ne le font que pour
(i) Il y avait une lacune. M. Guhrauer proposait semblable d, qui est bien lourd, ou tel que, qui ne vaut pas mieux. Le vers est de douze syllabes ; dans un cas il n'en aurait eu que onze, et dans Tautre, dix.
(1) Nous donnons sous ce titre la traduction de deiit articles écrits par Leibniz en allemand et qui nous ont été communiqués par M. Guhrauer. lis étaient destinés à une gazette allemande où il rendait compte des publications nouvelles. On trouvera avec plaisir, dans ce premier article, quelque chose des opinions de Leibniz en poétique, et dans le second, quelques détails sur cette cour de Louis XIV, où l'ascendant de madame de Maintenon avait détrôné Tamour et remplacé Bajazet par Absalon.
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plaire aux spectateurs, parce qu'ils ne leur croient pas assez de courage pour trouver du plaisir dans un dénoûment funeste.
M. Dacier se base, dans ses notes à la Poétique d'Aristote, et dans la préface d'Electre qu'il a trar duite, sur ce principe que les pièces qui finissent si bien ne peuvent exciter ni terreur, ni pitiés M. Delafosse répond qu'elles peuvent exciter Tune et l'autre par le danger où se trouvent les premiers personnages, et que les larmes que la joiô de les voir heureusement échapper, au danger tirç de nos yeux l'emportent sur celles qu'arracherait le chagrin de les voir y succomber. Il en donne pour preuve la représentation du Cid et d'Iphigénie^ et il ne peut s'imaginer qu'il y ait plus de Iftcheté ou moins de courage à pleurer de joie que de douleur.
C'est une belle question et digne d'être plus sérieusement examinée ; il y a des arguments pour et contre. Le sentiment de l'auteur parait être le plus raisonnable, et on pourrait se ranger aux motifs qu'il en donne. Il dit d'abord qu'il ne peut comprendre quelle sorte de courage il y a à se délecter du malheur et de la misère ; que c'est un penchant inhumain et sauvage dont on ne saurait justifier même le peuple romain, si curieux de ces combats de gladiateurs (}ui s'entr'égorgeaient pour ses plai-
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sirs; qu'il y aurait bien une espèce de fermeté Btolque à ne ressentir ni joie ni douleur de riorélicité d*autrui ; mais qu'il vaut mieux qu'une pareille insensibilité ne se rencontre pas chez les hommes, parce (Qu'elle les rendrait de marbre au malheur d'autrui. Car les hommes ne prennent pas pour guide la pure raison ; et comme il faut y joindre nécessairement quelque émotion du cœur, il vaut mieux que cette émotion soit conforme à la raison et à ce qui lui convient. Il n'est donc pas bien de leur apprendre à rejeter ces mouvements que la nature leur a donnés pour le bien du genre humain. Il S'ensuivrait qu'il est louable de ne pas s'émouvoir de la mort d'un père ou d'une mère ou d'iin frère. Car la différence n'est que dans le degré, et tous les hommes sont frères. L'auteur dit qu'en conséquence, dans certaines rencontres, il faut éprouver de la compassion pour son prochain, bien qu'au fond cela soit plutôt nécessaire qu'agréable.
Il vaut donc mieux se ranger au sentiment des modernes qui préfèrent les tragédies dont le dénoûment est heureux, c'est-à-dire où la vertu est incompensée et le vice puni ; ainsi que nous voyons tous les romans, toutes les histoir^es d'amour de quelque importance suivre cette règle. Quand on élève Un édifice dont on a choisi le plan, il faut
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avant tout donner la symétrie convenable. Et de même quand l'action est en nos mains, il faut lui donner] un dénoûment que puisse avoUer un homme de cœur. Toutefois, il faut entendre ce conseil des événements ordinaires ; car il y a telles cirbonstauces où Ton pourrait bien, pour amener une péripétie, représenter des lieux désolés et des événements funestes.
L*auteur paraît reconnaître, dans la préface, que la Médée de sa tragédie ne se conduit pas en Médée : car elle eût été mieux dans son rôle, si elle àvaît contribué quelque peu par son industrie à la captivité de Sténélus, si elle avait conseillé au roi de le faire périr par le poison pour venger sur lui le meurtre commis sur son fils ; il feût atissi mieux valu que le roi, au moment où on Tamèhe devant lui, le reconnaisse à son épée ou àurtanneaui C'eût été plus conforme au récit des anciens.
Deuxième article. Ahmlony tragédie tirée de l'Écriture sainte. • (-i février 1702.)
On commence maintenait en France à faire des drames d'où l'on bannit l'amour, tandis que jusquMci le théâtre lui avait appartenu sans contrôle (1). Cela vient de ce que le roi marque son intention
(1) A ce sujet Leibniz disait que \t Mercure galant devrait s'intituler le Mercure dévot
de voir éviter tout ce qui peut même indirectement engager à mal sans être mal en soi. C'est dans cet esprit qu*a été composé VAbsalon^ qui n'est pas encore imprimét dont M. Duché est Fauteur, et qui a été représenté devant le roi par de grands personnages pour la plupart. Le duc de Chartres faisait le rôle de David ; mademoiselle de Melun faisait la femme de David; le comte d'Ayen, fils du duc de Noailles, Absalon ; la duchesse de Bourgogne, Thamar qui passe dans la pièce pour la fille d' Absalon ; le frère du comte d'Ayen, un Israélite qu'y introduit Fauteur. Baron, le célèbre comédien et auteur, s'acquittait du rôle d'Achitophel le conseiller d'État L'auteur M. Duché a pris l'emploi de Jamri, officier des gardes et ami intime d'Achitophel. Les deux autres personnages, celui du chef Joab et du conseiller Ezrai, avaient été distribués à d'autres.
On doit reconnaître que les vers sont gracieux ; mais, quant à l'invention, l'auteur ne craint pas de s'écarter de l'Écriture sainte. C'est une coutume de permettre aux poètes , dans les romans et les poésies, d'ajouter quelques fictions, mais on ne leur permet pas de manquer les traits essentiels. Combien moins devrait-on se . donner de telles licences quand il s'agit de l'Ecriture sainte que tout le monde connaît, et que par conséquent il ne faut pas altérer!
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Tout le monde sait qu'Achitophe! s*est pendu pour un tout autre motif» et dans des circonstances bien différentes de cell,e3 imaginées par Fauteur. On sait . aussi qu'Âbsalon n'a pas été tué de la main de Joab par hasard^ et ainsi des autres. Je laisse à ceux qui sont connaisseurs dans Tart poétique à juger si Tbistoire, et surtout l'histoire sainte, ^peut subir de telles altérations, et sMl ne vaut pas mieux les éviter çt choisir un autre sujet, si telui-là ne va pas à la scène.
BoÈCB, De consolationej résumé par leibniz (1).