‹ Lettres et opuscules inédits de LeibnizChapitre 43 sur 49 · LITRE PREMIER · texte numérisé non relu

LITRE PREMIER

Boëce assisté des Muses, seules fidèles compagnes de sa fortune, déplore son malheur par des vei's lamentables; lorsqu'il voit tout d'un coup une matrone d'une apparence toute céleste ; mais, dont les habits paroissoient déchirés comme ceux d'une personne que plusieurs veulent tirer à eux. Cette dame chasse les muses poétiques, qui ne font qu'aigrir les

(1) Ce joli résuûié des livres I et II de 6o€ce est-il de Leibniz? Il est en entier écrit de sa main et dans un français qui n^a paa tellement Tieilli qu^on n^y reconnaisse le toor habituel de son style. LVdlleur ne croit pas que Taulbenticité de ce morceau puisse être contestée»

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douleurs des infortunés, par leurs plaintes trop touchantes et chante elle-même d'un ton plus grave, la cause du mal de son ami qui ne venoit pas de la fortune mais de luy-même, parce qu'en fuyant le siège de la tranquillité, établi dans son ftme , il s'estoit abandonné aux passions pour les choses périssables, puis voyant qu'il ne la recontioissoit point qùoy qu'il avoit esté élevé chez elle et qu'il estoit comme hors de soy, elle lui essuyé les yeux couverts de larmes, et luy rend la lumière. Ce fut alors qu'il se reconnut et qu'il reconnut la Sagesse, sa chère nourricière. C'est donc vous, madame, luy dit-il, qui venés du de! pour me consoler dans ma misère, sans craindre qu'on vous accuse avec moy, comme on vous accusa autrefois avec Socrate. Ce n'est pas à la Sagesse, répondit-elle, d'abandonner l'innocence. Ny tnoi ny les miens ne sçauroient manquer de déplaire aux méchants. Mais, quelque grand que soit le nombre et la fureur de nos ennemis, ils ne sont pas en estât de nous nuire, nous sommes hors de leur portée et quand nous ne nous trahissons pas nousmêmes, ils peuvent bien nous prendre quelques babioles; mais ils ne nous sçauroient ravir nos véritables biens. Non seulement les Titans, maislestremblemens de la terre et les foudres du ciel, ne peuvent rien sur nous. Le destin même est sous -nos

FAAGMËINTS DIVERS. 267

pieds, puisque c'est une loy éternelle que tout doit tourner au bien des bons. Après avoir chanté cela d'un ton digne de la grandeur du sujet, elle se tourne vers son malade et lûy demande s'il ne ô*aperçoit pas de cette supériorité des sages. Maïs le pauvre homme étoit trop âbbatu pour s*eslever si haut. Les larmes luy revenoient à tous moments. Elle s'informe de son mal pour le guérir. Il luy fait donc un ample récit de son désastre, et monstre comment ses bonnes actions âvoient esté enfin récompensées par le bannissement et la confiscation de ses biens, et même par la sentence de mort sur des accusations frivoles, dont la plus 'apparente avoit esté d'avoir sauvé le Sénat, que des délateurs vouloieht rendre suspect au Roy. Il se plaint surtout que le comble du malheur d'un homme d'honneur, estant d'estre crû coupable lorsqu'il est innocent, rien ne luy estoit plus sensible que de voir son honneur môme en danger d'estre flétri.

Je ne m'étonne pas, adjoute-t-il, que les méchahs tâchent de faire du mal, mais je m'étonne qu'ils y réussissent sous les yeux de Dieu ; de sorte qu'on a raison de demander avec un ancien sage : S'il y a un Dieu, d'où vient le mal ? S'il n'y en a point, d'où vietit le bien ? Après cela,, Boêce s'adressant en vers au Souverain maistre des choses, le prie de jetter

ses yeux pitoyables sur nous, et d^établip icy bas le même bon ordre qui paroist dans le gouvernement des corps célestes. La Sagesse sans s'émouvoir, de ces plaintes: j* ai bien remarqué d'abord, lui dit* elle, en vous voyant, que vous estiés infortuné et exilé ; mais je ne sçavois que votre exil alloit si loin. Car je voy que vous estes sorti de la véritable patrie, dont la plus ancienne loy, est que personne en est chassé que parce qu'il ne veut pas y demeurer. Ainsi, je ne sçaurois vous guérir tout d'un coup. Là dessus, elle se met à chanter des vers, qui disent agréablement que tout veut avoir son temps et sa saison. Puis, retournant à celuy dont elle veut guérir Tesprit, elle lui applique des remèdes en luy faisant des interrogâtions. Elle demande donc s'il croit encor que l'univers est gouverné par la souveraine sagesse de Dieu, ous|il s'est abandonné, jusqu'à s'imaginer que le hazard est le maistre des choses. Boëce luy asseure, quelque mal qui luy puisse arriver, qu'il n^doutera jamais de l'existence et de la providence de Dieu ; je m'étonne donc (luy réplique la Sagesse) que vous ayés l'esprit si malade avec de si beaux sentiments. Mais, je m'apperçois de ce qui vous manque. Vous ne connoissés pas les fins de Dieu, ny les desseins 011 tendent toutes choies, et c'est ce qui fait que vous estimés heureux ou malheureux ceux qui ne le sont

point, mais c'est assez que vous reconnoissés la providence. Cette étincelle de raison suffira pour vous rendre la lumière et la chaleur vitale. Puis ayant chanté quelques vers qui marquent que les passions nous empêchent de bien juger, elle se prépare à attaquer la maladie de plus près.

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