‹ Lettres et opuscules inédits de LeibnizChapitre 44 sur 49 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

La Sagesse après un petit silence pour commencer par des remèdes moins forts, déployé les charmes de réloquence^ et de la poésie, qui ne sont jamais mieux employés, que lorsque la vérité les anime. Quelle raison avés vous, mon ami (dit- elle), de vous plaindre? est-ce qu'il vous est arrivé quelque chose de nouveau? ne sçavés-vous pas que c'est la manière de la fortune, d'abandonner ceux qui s'attachent à elle? Quand vous vous estes confié à la mer, avés vous droit de vous plaindre de la tempête. La fortune

est semblable en instabilité au fameux Euripe, et cette comparaison est touchée dans des vers que la Sagesse y mêle pour égayer la conférence, puis (ditelle), imaginés- vous que la fortune vienne icy pour plaider sa cause ; ne vous dira-t-elle pas, avec raison, quelle a le droit de reprendre ce qu'elle vous avoît preste, et que toute l'histoire des peuples et toutes les tragédies des théâtres, vous dévoient

270 FEAGMBNTS DIVERS.

apprendre qu'elle ne donne rien en propriété. Elle pourra se plaindre, môme par ces vers, qu'elle aura sujet de réciter contre Tinsatiabilité des mortels; sans que vous ayiés le mot à dire contre ses raisons (1). Vous me dites des jolies choses, Madame (lui répondit Boëce), elles plaisent tant qu'on les entend, mais elles disparoissent avec le son des pal^oles, et le mal demeure. Vous avés raison (lui dit la Sagesse), cependant je n'en use pas ainsi sans sujet, ces . confidences ne laissent pas de presparer vostré esprit à des remèdes plus solides. Je vous prie cependant de considérer avec combien de profusion et combien longtems la fortune vous a esté favorable, combien ses faveurs sont allées loin de ce que vous aviés droit de prétendre. Yostre première jeunesse est parvenue à des dignités, où presque point de vieillards arrivent. Et tous vos autres avantages ont esté si grands, que même les présens malheurà n'en sçauroient effacer le souvenir agréable. Pesés les bienfaits de la fortune, contre vos disgrâces, et vous trouvères que vous luy demeurés redevable. Les mawç ne semblent l'emporter présentement, que parce qu'ils sont présens ; mais ils ne dureront guères, et du moins ils dureront moins que les biens. Et quand les uns seront passés aussi bien que les autres, il faudra

(1) Ces vers se trouTent insérés. Voy. TAppendice.

avouer que les biens remportent sans difficultés. Quand la fortune ne vous auroit point quitté, vous Tauriés bien tost quittée, car rien n'est stable dans Je monde, et toute la nature consiste dans un changeaient: c'est le sujet des vers entrenaôlés. Ouy (dit Boëce), j'avoue d'avoir esté fort heureux, c'est ce qui m'afflige davantage, et les maux me sont d'autant plus sensibles. Votre fausse opinion (répond la Sagesse), soutenue de l'inoagination du mal prér sent, né change point la nature dçs choses, ny la véritable balance de vos biens et de vos maux, qu'on doit estimer d'un esprit qui regarde le présent et le passé d'un éloignement égal. Avec tout pelai vous n'estes pas si malheureux que bien des gens ne se croiroient heureux, s'ils se pouvoient mettre à vostre place. Yostre beau-père et vostre femme se portent bien. Vous sçavés ce qu'ils valent; vpus avez des enfants parvenus au consulat» Et je vous trouve bien délicat de vous plaindre avec tant d'advantages que la fortune vous a laissés. Où trouverés-vous un parfait bonheur icy bas? L'un est riche mais il est malheureux ; l'autre est noble mais il est pauvre. Les plus fortunés sont toujours les plus sensibles aux maux ; ils se plaignent d'un estât où bien d'autres souhoiteroient arriver. On n'est donc jamais malheureux que parce qu'on croit de l'estre, ce qui estant,

272 FAÀGtfENTS DtVBRS.

6 mortels, pourquoy cherchez-vous hors de vous la félicité qui est en vous-même. C'est une perfection du bien d*estre stable; autrement, le possesseur sçachant qu'il le peut perdre est en crainte, ou s*il ne le sçait pas, son ignorance est une imperfection. L*un et Tautre est incompatible avec le souverain bien. [Un bien n'est d'aucun prix] quand il est périssable (1), donc le souverain bien ne sçauroit estre osté. La Sagesse adjoute ici des vers^ dont le sens est, que le plus seur pour la tranquillité, est de ne se point embarrasser des biens passagers. Mais (poursuitnelle) puisque que je voy que mes raisons commencent à estre goûtées, considérons un peu les biens de la fortune. L'argent n'est bon que par son employ, la beauté le fait perdre, il n^çst donc bon que pour s'en défaire. La beauté de l'or et des pierres précieuses est leur perfection et non pas de celuy qui les possède. Les belles couleurs des fleurs de vos jardins vous embellissent-elles ? le nombre des laquais vous fait-il plus robuste ou plus sain ? leur force ne vous sert qu'à acquérir ou à main* tenir d'autres avantages également imaginaires. Pourquoy prenez-vous donc les biens étrangers pour les vostres? C'est l'imagination qui vous les attribue, et cela vous rend insatiables et inquiets. Contentez-

(i) Voyec la restitution da texte à l*Ap]^ndice.

VOUS des véritables biens et vous ne vous souciérés point de la fortune. Vous voulez chasser vostre indigence, et au contraire vous l'augmentés, car, plus vous avés de choses et plus vous aves besoin d'aides pour les retenir. Et au lieu d'estre maistre de vos prétendus biens, vous vous assujettisses à eux, en augmentant vos soins et vos peines. Aus(^, il ii*y a* guères de biens de cette sorte, qui n'ayent rendu leurs possesseurs malheureux. Suivent des vers, qui sont la peinture de Ja félicité du siècle d'or, où les hommes vivoient dans la simplicité naturelle. Quant aux honneurs, ce n'est qu'un gouffre de mi- ^sères que l'ambition fait naistre : les méchants l'emportent ordinairement. Les dignités ne sont donc pas une marque fidèle de l'excellence. La véritable puissance est de doniiner sur les esprits et c'est l'effet de la Sagesse. Le reste est tyrannie et esclavage, et le tyran est lui-même l'esclave de ceux qu'il travaille, et dont il est travaillé à soji tour, parce qu'il s'en voit haï. Et souvent, il souffre plus qu'il ne fait souffrir ceux qu'il poursuit. Quelle puissance qui rie peut empêcher qu'on ne paisse autant contre elle.

97A FIAOHENTS DITUS.

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