‹ Lettres et opuscules inédits de LeibnizChapitre 45 sur 49 · POUR LES PERSONNES ÉCLAIRÉES · texte numérisé non relu

POUR LES PERSONNES ÉCLAIRÉES

BT DB BONNE INIBNIION (1).

1* Il est rare de rencontrer des personnes & qi4 C9 Mémoire soit propre ; il y en a, pourtant et peutêtre i^lus qu'on ne pense (quoiqu'on n'ait pas tou- Î9urs I st pour elles

que je

2* i éclairés «t

tàva il le plus sou-

vent p lérale, et ne

M livrent pas avec assez de force aux moyens de s'en tirer et de faire du bien.

3* Deux choses en sont causes : le défaut de l'attention ou de l'application dans chacun en particulier et le défaut de l'intelligence ou communicatiop mtre eux. On est diverti par les soios ordinaires de 1» vie et lors même qu'on a assés de force ou assés d'application d'esprit pour voir ce qu'il faudrojt faire On ne trouve que rarement les gens auxquels on oseroit s'ouvrir là-dessus. Les hommes ne songent

(1) Ce mémoire Inédit, écrit en entier de la main de LeilMiis, est tiré de ta UbDotbËqiie de BannoTer.

ordinairement qu'à la bagatelle, et il est tellement hors â*usage de penser au solide que cela passe presque pour ridicule.

&* Ce Mémoire est fait pour représenter comment il faudroit remédier à ces deux défauts de T application et de la communication, et si Dieu y donne sa bénédiction, j^espère encor d*y contribuer quelque chose, pourveu que j'aye le bonheur de rencontrer des personnes qui prennent à oeeur ce qui est le plus important et le plus solide.

6* Je soutiens donc que les hommes pourroi«nt estre inoomparablenjent plus heureux qu^ils ne sont et qu^ils pourroient faire en peu de temps des grands progrès pour augmenter leur (bonheur, s'ils vouloient s'y prendre commo il faut. Nous avons en mains des moyens excellens pour faire en dix ans plus qu'on ne feroit sans cela en plusieurs siècles, ai nous noua appliquions & les faire valoir et ne fai*ûons pas toute autre chose que ce qu'il faut faire*

6^ Cependant, il n'y a rien de si aisé que de contribuer aux biens solides des hommes, et sans atten*dre la paix générale ou l'assistance des princes et Estats, les particuliers ont déjà le moyen de le faire en partie* Et ce qu'on dit communément : (xlntnagnU whme stU^H x> est encore autrement véritable qu'on ne r^ntind vulgi^iremant ; car la bonne volonté m-

276 rilAGIlBNTS DIVBR&

cère et ardente suffit non-seulement pour s*aquitter de son devoir et pour estre estimable lorsqu^on ne réussit pas, mais même pour réussir effectivement. 11 est vray que pour cela le meilleur sera que cette volonté se trouveda ns plusieurs qui soyent d'intelligence : rien n*est plus fort que la société.

T Pavoue qu*on parle assez souvent de nos maux ou manquemens et des moyens quMl faudroit pour y remédier, mais ce n'est ordinairement que par manière de discours et comme par divertissement ou par coustume et sans la moindre intention de prendre des mesures pour y remédier, et c'est pourtant ce qui devroit estre Tobjet de tous nos soins, pour ne point perdre le temps prétieux de nostre vie en souhaits impuissans et en plaintes inutiles.

S"" Je trouve que la principale cause de cette négligence, outre la légèreté naturelle et inconstante de Tesprit humain, est le désespoir de réussir dans lequel le scepticisme est compris. Car comme ces soins de remédier à nos maux et de contribuer au bien commun, ne peuvent guères tomber que dans les esprits au-dessus du vulgaire, il se trouve par malheur que la^ plupart de ces esprits, à force de penser aux difficultés et à la vanité des choses humaines, commence à désespérer de la découverte de la venté et de l'acquisition d'un bonheur solide. Ainsi, se

FAAGMKNTS DIVBRS. S77

contentant de mener un train de vie aisée, ils se moquent de tout, et laissent aller les choses, ce qui vient de ce qu'ils ont assez d'esprit et de pénétration pour s'appercevoir des défauts, mais non pas assez d'application à trouver les moyens de les surmonter.

9"" Pour moi, je mets en fait ce grand principe de la métaphysique aussi bien que de la morale ; que le monde est gouverné par la plus parfaite intelligence qui soit possible, ce qui fait quMl le faut considérer comme une monarchie universelle dont le chef est tout puissant et souverainement sage, et dont les sujets sont tous les esprits; c'est-à-dire toutes les substances capables d'intelligence ou de société avec Dieu, et que tout le reste n'est que l'instrument de la gloire de Dieu et de la félicité des esprits, et par conséquent tout l'univers est fait po.ur les esprits, en sorte qu'il puisse contribuer à tout bonheur le plus qu'il est possible.

i O"" Il s'ensuit de cela un autre principe qui est purement de practique, c'est que plus les esprits sont de bonne volonté et portés à contribuer à là gloire de Dieu, ou, ce qui est la même chose, au bonheur commun , plus ils prendront part à ce bonheur eux-mêmes; et s'ils y manquent, ils se trouveront punis indubitablement ; car dans une monarchie ou cité parfaitement bien gouvernée, il faut qu'il n*y ait point de

178 FEAeilBNTS DIVBRS.

bonne aôtion interne ou externe qui n'ait sa récûm* pense proportionnée, et point de mauvaise qui n'ait son cbastiment. Nous n'en pouvons pas expliquer le ëétaii par le secours de la seule raison, ny dire commant il devroit faire surtout dans une autre vie ; Mais il nous doit suffire en général que cela est ainsi, ai que c'est une chose seure et indubitable.

-'- iV Cela estant establi, toute personne éclairée doit juger que le vray moyen de s'asseurer pour tousjours de son vray bonheur particulier, c'est de chercher 1& éatisfaction dans les occupations qui tendent au bien généra! ; car l'amour de Dieu sur toutes choses et les lumières nécessaires ne manqueront jamais à un esprit qui sera animé de cette manière, Dieu nt refusant jamais sa grâce à ceux qui la cherchent d6 bon cœUr. Or, ce bien sincère, autant que nous y pouvons contribuer, est l'acheminement à la perfection des hommes, tant en les éclairant pour conholtré les merveilles de la souveraine substance qu'en lés aidant à lever les obstacles qui empêchent le pro« grès de nos lumières.

Il est vray que Dieu n'a point besoin de nous, ti quand nous négligerions notre devoir, les choses ne laisseront pas de se faire parfaitement bien ; mais alors ce Sera sans que nous y prenions assez de part tbijà-'tnèm^i èl Cette perfection générale se trouvera

en partie dans la justice de notre chaetiment» qui sans ôela se seroit trouvée dans notre bonheur par-* ticulier.

IS"" Pour contribuer véritablement au bonheur des hommes^ il faut leur éclairer Tentendement ; il faut fortifier leur volonté dans rexercice des vertusi c'est* à-dire d&ns Thabitude d'agir suivant la raison, et il faut tâcher enfin d'oster les obstacles qui les empêchent de prouver la vérité et de suivre les véritables biens»

13"* Pour éclairer Tentendement, il faut perfec-* tionner Tari de raisonner , c'est-à-dire la méthode de juger et d'inventer qui est la véritable logique et comme la source de toutes les connoissances» De plus, il faut faire enregistrer comme dans un inven* taire général les vérités de conséquence qui sont déjà trouvées et qui se rencontrent non seulement dans les livres, mais encor parmy les hommes de toutes sortes de professions. Et il faut enfin prendre des mesures propres à faire faire des recherches et des expériences pour avancer à l'avenir autant qu'il est possible. Chacun de ces points mérite un éclaircissement particulier. J'ay assez médité là dessus pour pouvoir entrer dans un grand détail s'il estoit lieu icy de le faire. '

ik!" Pour rendre la volonté des hommes meilleure! on peut donner de bons préceptes, mais il n'y a que

280 FRAGIIBNTS BIVmS.

8011S rautorité publique qu*on les peut mettre en practique. Le grand point est le redressement de réducation qui doit consister à rendre la vertu agréable et à la faire tourner comme en nature ; mais quand on y a manqué dans la jeunesse, il faut avoir recours à la bonne compagnie et aux exemples, à une représentation vraie du bien et du mal pour faire aimer Tun et haïr l'autre ; à des examens de soymême et à des réflexions fréquentes en se disant souvent à soy-même die cur hic, hoc âge, respice finem ;

item k certains règlements qu'on se fait à soy-même, ^ et où Ton entre avec d'autres : enfin au châtiment et à la récompense qui sont les derniers remèdes et les moins propres à donner une vertu solide : ils sont nécessaires néantmoins pour y disposer.

15* Les obstacles de nostre bonheur, c'est-à«dire de la raison et de la vertu qui viennent de Tesprit même, cessent par les remèdes déjà marqués ; mais les empéchemens qui sont hors de nostre esprit viennent de nostre corps ou de la fortune, et pour rendre les hommes les plus heureux qu'il est possible, il faut chercher encor les moyens de conserver leur santé et de leur donner les commodités de la vie. Ainsi, il faut examiner la natuVe des corps de l'univers, tant pour y trouver les merveilles de la sagesse divine que pour reconnoistre en quoyils peuvent ser-

vir à nostre conservation et même à nostre plus grande perfection. Ainsi T avancement de la, science naturelle et. des beaux-arts est d'une très grande importance.

: 16" Mais outre l'histoire de la nature corporelle, il estencor important de connoistre l'histoire humaine et les arts et sciences qui en dépendent. Elle comt prend l'histoire universelle des temps, de la géographie des lieux, la recherche des antiquités et des anciens monumens^ comme médailles, inscriptions, manuscrits, etc., la connoissance des langues et ce qu'on appelle la philologie qui renferme encore les origines étymologiques ; j'adjoute encore l'histoire littéraire qui nous apprend les progrès de nos con^ noissances, et ce que nous devons aux autres aussi bien que le moyen de trouver chez les auteurs les notices dont on a besofn dans les rencontres pour profiter des travaux d' autrui.

17* Je tiens même que l'histoire humaine comprend celle des coustumes et des loix positivés dont les principales sont les loix romaines qui servent de fondement à la jurisprudence privée et publique receue aujourd'hui. Outre les loix fondamentales des Estais avec les généalogies et controverses ou prétentions des princes- dont il est bon d*estre informé, non pas tant parce qu'elles soyent bonnes en elles-

98S PAAQllltNTS DIVBRâ.

mêmes, mais parce qu'elles causent des grandes révolutions qui nous enveloppent et intéressint les sociétés dont nous faisions partie*

18* Enfin, j'y comprends encor l'histoire des ro« ligions et surtout de la véritable religion révélée avec rtiistoire ecclésiastique. Comme cette histoire est la plus importante pour notre salut, on peut dire avec raison que le plus grand usage de la connolssance des antiquités et des langues mortes est celuy qu*on en tirepour la théologie, tant à l'égard de la vérité de la religion chrétienne etdel'autoritédes livres sacrés que pour expliquer ces mêmes livres et leur mille difficultés^ et pour connoistre enfin la doctrine et la practique de l'église de Dieu et les loix ou canons dô la jurisprudence divine^

Le moyen le plus grand et le plus efficace de parvenir à toutes ces chosels et d'augmenter le bôn^ heur général des hommes en les éclairant, en les tournant au bien et en les exemtant des incommodités fâcheuses, autant qu'il est faisable, seroit de pouvoir persuader aux grands princes et aux prin*** eipaux ministres, de faire des efforts extraordinaires pour procurer de si grands biens et faire jouir nos temps des avantages qui, sans cela, ne seront réservés qu'à la postérité assez éloignée. Et il est Con^stant qu'outre la gloire immortelle, ils en retireroient

FftAOMBNTS mYBRfi. 28S

deg utilité» immenses et travailleroient même à leuîr propre perfection et satisfaction ; car rien n'est plus digne des grandes &mes que la coniioissance et Téxé^ ôution de ce qui fait le bonheur des hommes, et dé*^ eouvre les grandeurs de Dieu qui nous donnent de Tadmiration et de Tamour pour luy ; mais, outre cela, les grands, par ces moyens, auroient des sujets plus vertueux et plus propres à les bien servir ; et les personnes de loisirs et de moyens, au lieu de é* amuser à des bagatelles, à des plaisirs criminels ou ruineux, et à des cabales, trouveroient leur satisfaction à estre curieux de ce qu'on appelle vertuosi; et les grands mêmes, ou leurs enfans et proches, seroient souvent Sauvés dans les maladies dangereuses et délivrés des maux qui nous paroissent maintenant invisibles, à cause du peu d'application qu'on fait paroistre encor pour l'avancéftient de la médecine et de la physique d'usage. Enfin, les arts de paix et de guerre fleuri^ roient merveilleusement dans leurs Estats, tant pour mieux résister aux ennemis par terre et par mer, que pour cultiver et peupler le pals par la navigation, le commerce, les manufactures et la bonne police ou éeononûe, outre les missions et colonies propres à porter la piété et la vertu parmy les barbares et les infidèles, 19'' Mais en attendant les conjonoturea favorabléA

pour intéresser le public dans ces bons desseins, les particuliers doivent fairele leur, et chacun doit satisfaire à son devoir sans se rapporter aux autres. Car on est obligé, en conscience, de faire en sorte qu'il puisse rendre compte à Dieu du temps et des forces qu'il lui a prestes. Ainsi, le temps qui nous reste au delà du nécessaire après nos affaires, les relàchemens que notre santé demande, doit estre employé à des occupations utiles, non-seulement à nous, mais encor aux autres, et ceux qui ont de quoy faire des dépenses considérables ne doivent pas se borner aux seules vues du plaisir, de Tambition et de Tintérest, mais «n mettre encor une partie à ce qui peut procurer des avantages solides au bien public, car c'est une charité qui vaut autant et souvent mieux que les aumônes.

Et pour ce qui est des sçavans capables de contribuer à l'accroissement de nos connoissances, ils doivent songer à des travaux qui ne servent pas seulement à se faire connoistre et applaudir, mais encor à produire quelques nouvelles lumières. Ces travaux peuvent consister dans des recherches pour nous et dans des enseignemens pour les autres. Ces recherches peuvent consister en méditations et en expériences ou observations, et ces enseignemens peuvent être, de vive voix ou-par écrit, communiqués en par-

ticulier ou donnés au public. En tout cela, il faut regarder au fruit réel qu'on peut retirer, car écrire pour écrire n*est qu'une mauvaise coutunie, et écrire seulement pour faire parler de nous est une vanité qui fait niéme du tort aux autres en les faisant perdre leur temps.

20» Ce n'est pas que je méprise les compositions» lorsqu'elles sont faites sur des sujets utij^es et d'une manière propre & nous faire gagner la peine de chercher au besoin ; car j'ai dit cy*dessus que je souhaitterois des bons inventaires de nos connoissances ; j'approuve même les livres d'amusement, comme romans, poésies, harangues, éloges, satyres, pièces galantes, car si des habiles gens et des personnes vertueuses s'en mêlent, on s'en peut servir pour faire estimer la vertu et ppur rendre le vice haïssable et ridicule, pour rendre justice au mérite, pour immortaliser quelque belle pensée , en la mettant en épigramme bien fait, et pour enseigner même les arts et les sciences d'une manière qui excite la mémoire agréablement suivant la méthode des anciens, qui estoit de donner les préceptes importans en chansons ou en vers. Je ne m'oppose pas qu'on épluche les antiquités romaines, grecques hébraïques^ égyptiennes, arabesques, scythiques, celtiques, indiennes, car tout cela peut avoir son

â86 PRAGliBNTS DIVERS.

usage» et il importe au publie quMl y ail des personnes qui fassent leur affaire de ces choses là ; quMI y ait des poètes, des antiquaires, des médaillistes, des grammairiens, desétymologistes, des lexicographes, des compilateurs et faiseurs de répertoires, des jour* nalistes qui servent de secrétaires à la république des lettres ; car tout a son usage, et nous avons besoin des antiquaires, par exemple, à peu près comme les juges ont besoin des notaires experts, qui se font une affaire de discerner les écritures toutes faites. Enfin, il ne méprise rien dont on peut apprendre ; mais je voudrois que tout cela fût fait d*une manière à nous en faire tirer le profit sans nous faire perdra du temps et sans ik)us accabler d*une inûttité de

mauvais livres qui étoufferont enfin les bons et ng^

ramèneront à la barbarie.

31* Mais, quoyque les particuliers qui ent du mé^ rite et de la bonne intention puissent nous donner des. choses fort belles et fort utiles, il est pourtant vray qu'ils feroient infiniment mieux et plus, et plus tost, s'il y avoit entre eux beaucoup d'intelligence et de communication. Car, maintenant que chacun pense à soy, il arrive que différentes personnes font la même chose, ce qui est autant de perdu ; il arrive que oeij^ qui entreprennent quelque travail man^ quent de lumières, matériaux ou autres aides ^ue

FRAGMENTS DIVBRS. ^87

éim personnes hsibiles ou instruites leur pourroient fournir, et, ce qui est le plus important, mille choses se peuvent faire par deux ou trois, ou même par plusieurs qui s'entendent, et que chacun à part m fera jamais, ou ne fera jamais bien.

32° On raconte que le fameux Dubel avoit Timagination bonne ; que , trouvant un morceau de pierre dans la rue, il se souvient d^untrou quMl avait remarqué dans un autre endroit, que oe fragment esteit capable de remplir exactement. C'est pour dire que les combinaisons des choses qui paroissent éloignées servent souvent & produire des effects extraordinaires , et c'est encore les raisons pourquoy ceux qui se bornent à une seule recherche manquent souvent de faire des découvertes qu'un Qsprit plus étendu, qui peut joindre d'autres sciences à celles dont il s'agit, découvre sans peine. Mais comme un seul ne sauroit bien travailler à tout, c'est l'intelligence mutuelle qiii y peut suppléer. Les sçavans se trouvent souvent court parce qu'ils ne savent pas les adresses des ouvriers, et les ouvriers demeurent dans leurs vieilles practiques faute de consulter les sçavans. Un homme du commun aura fait une jolie observation qui périra avec luy ; si elle estait conitue là où il le faut, ceseroitune source de nouvelles découvertes.

Un homme fort éclairé a une pensée quMI laisse poarrir parce qu'il est rebuté par les grands calculs, soit en nombres ou en espèces algébriques qu'il faudroit pour Texécuter, pendant qu'un habile calculateur, manquant de- matières importantes pour employer son calcul ; et celuy de ses écoliers s'amuse à des exemples inutiles qui coûtent autant de peine que les bons. Il y a des calculs et autres travaux qu'on peut faire une fois pour toutes ; mais faute de communication entre ceux qui en ont besoin, chacun le doit faire à part. Sans parler des contestations qui naissent entre les habiles gens, faute de s'entendre et de conununiquer ensemble. Enfin, il ne faut point s'étonner que les hommes font si peu d'effect ; ils sont comme les différens ingénieurs d'une même fortification, ils s'entr' empêchent et se décréditent, et un renverse les travaux de l'autre, seulement parce que ce n'est pas les siens ; et lorsque les ouvrages de l'un et de l'autre subsistent, ils ne nous satisfont pas assez ; mais si tous ces habiles hommes avoient travaillé sur un même plan bien arrêté, disperiiêis operibus^ on auroit gagné bien du temps et bien dés dépenses, et on auroit quelque chose de bien plus parfait.

23* La singularité fait encore ce méchant effect qu'elle donne occasion à des sectes et à des enteste-

FBÂ6HBNTS MVKRS. 389

mens de fausse gloire qui arrestent les progrès. Un scavant aura quelques vues grandes et belles. lAdessus il se veut ériger en chef de secte ; il travaille h ruiner la réputation des autres ; il se fait un grimoire étudié auquel ses disciples s'accoustument, jusqu'à n'eslre plus capables de raisonner au delà. ; il est bien aise de les aveugler pour avoir la gloire d*estre seul leur conducteur.

Et c'i car Des

Cartes, 'oit cette

vanité c t sur les

belles pi int ébloui

la vue ( ' souvent

qu'ils ne donnent presque rien que des paraphrases de leur maistre, et ne s'appliquent pas assez à fure des progrès, dans la fausse créance qui flatte également la vanité et la fainéantise de plusieurs ; qu'ils en savent assez, et qu'après ce que leur maistre a fait, il n'est pas nécessaire d'en demander davantage.

Cependant te public y perd tout ce que des bons esprits qui se peuvent rencontrer parmy eux auroient pu faire s'ils avoient conservé la liberiéet l'application dont ils manquent maintenant, dans la créance que ce qu'ils ont appris de leur maistre leur sufBt. La bonne intelligence et communication détruit ces entêtemens. On y reconnoist aisément qu'un seul

990 FRAGHBNTS DIVBKS.

homme est peu de chose au prix de l'union de plusieurs. Ainsi, on rendra & chacun la juBtice qu'il mérite.

ill' Nosti-e siècle a vu naistre des belles sociétés, et i) en a tiré dès grandes utilités ; mais il pourroit aller encore bien au delà. Il y avoit eii Allemagne une société considérable dont plusieurs membres estoient princes de l'empire, et autrement grands seigneurs, ou du II les dignités et

par le n m frugiferam ;

mais ik r la langue au

lieu de n ivoient. L'Aca-

démie fi e de leur plan

pour ne >rence, qui est

plus anc ngleterre a des

vues bien plus grandes et bien plus belles, et nous 1uy sommes infiniment redevables; mais un peu trop d'attachement à des menues expériences leur a nui dans l'opinion du vulgaire qui n'en pénètre point l'importance ; il afait même que le fruit a esté moindre qu'il auroitpuôtre. Cequi est encor plus vray dell'Academia delCemento de Florence. L'Académie royale des ^iences de Paris est un corps établi et entretenu par «onroy. Ëlleadonnéquelquescho&estrèsimportantes: mais les guerres l'ont obligée de se resserrer pour -ne parler d'autres considérations et changeraens. La

il'RiGMENTS DIVERS, 2^

société de plusieurs médecins en Allemagne, qui ont pris ]e nom de Curieux de la Natqre ^ est plus an<^ cienne que les ^.utres qui travaillent aux sciences. Son premier but estoit de donner des livres que chaque membre entreprenoit de publier sur quelques sujet» naturels, mais plustôt de curiosité que de practique, et suivant une méthode qui est plus propre à servir de Répertoire qu'à donner des ouvertures. Depuis ils se sont élevés davantage, et ils y ont joint un recueil d'observations annuelles, parmy lesquelles il .y en a beaucoup de très-utiles ; mais la communiça^ tiop entr^ eux est assea; resserrée. Enfin, toutes ces sociétés, se bornant à des çertaipssiijets, nescauroient jpuir assez des utilités qui résultent des combinaisons des sciences différentes et des veues générale^ de I9. perfection humaine.

25« Il y a un grand point qui manque à ces sociétés (excepté l'Académie royale des sciences de Paris) c'est qu'elles n'ont point de fonds. Ainsi, elles ne scauroient tenter des entreprises capables de faire un grand effect en peu de temps. Et cependant, c'est le principal à quoy l'on doit buter, car ce temps est la plus prétieuse de toutes nos choses ; c'est la vie en effect. Ainsi, si nous nous amusons à aller un petit pas, nous ne nous appercevons guères denosprogrès, et d'autres siècles, peut-estre assez reculés, commen-

ceront enfin de profiter de nos travaux. «T avoue que nous devons travailler pour la postérité. On bastit souvent des maisons où Ton ne logera- pas ; on plante des arbres dont on ne mangera pas les fruits ; mais lorsqu'on peut encore jouir luy-même de sa peine, c'est une grande imprudence de la négliger.

26* Je crois qu'il y auroit moyen de trouver ces fonds sans que le public fut obligé de faire des frais et sans que les particularités {sic) fussent obligés à des contributions entre eux. L'Angleterre m'y paroist propre surtout pour i>ien des raisons ; mais c'est une matière qui mérite un discours à part, et s'il y avoit quelque apparence de faire gouster ces desseins à des personnes considérables et éclairées, on pourroit s'y étendre davantage par des ouvertures qui sur* passeroient peut-estre ce qu'on en peut attendre.

Préface, p. îv.

Extrait de la leçon XII du cours de 1829 de M. Cousin.

« \oilà donc Leibnilz se séparant également da sensualisme de Locke et de Tidéalisme de Descartes, et ne rejetant absolu* ment ni Tun ni l'autre; c'est là, selon moi, l'idée fondamentale de Leibnilz, et vous sentez que j'y applaudis de toutes mes forces. Pourquoi ne le dirais-je pas? puisqu'on cherche à ces faibles leçons des antécédents, je le reconnais bien volontiers, c'est à Leibnitz qu'elles se rattachent, car Lelbnitz, ce n'est pas seulement un système, c'est une méthode, et une méthode théorique et historique à la fois, dont le caractère éminent est de ne rien repousser et de tout comprendre pour employer tout, telle est la direction que nous nous efforcerons de suivre, et celle que nous ne cesserons de recommander comme la seule, comme la véritable étoile sur la route obscure de l'histoire de la philosophie. »

Introduction, p. xxij, et Lettres et Opuscules, p. 131.

Pièces relatives à Foucher^ Malebranche et dom Robert des

Gabets.

Nous devons à la libéralité d'un savant bien connu par ses travaux sur Leibniz, M. Foisset, quelques tins des rensei-*

gaernenls C|ui vont suivre sur son compatriote l'abbé Fodcber. M. Foissela bien voula, snr notre demande, nous envoyer copie de l'article Simon Foucher, par Papillon (Bibliothèque des auleorg de Boui^ogiie], que nous donnons in exlento, avec la liste de ses ouvrages, mais que nous ferons précéder d'un trop court extrait de la lettre de H. Foisset , qui doub parait ouvrir une vue tout à fait neuve sur l'abbé Foucher.

Extrait d'une iettre de M, Foisset i-elativement à la correspondance de Leibniz avec Foucher,

Dijon, S anil ISSi {!).

" L'abbé Foucher, au svii' siècle, était avec Huet (plus érudit encore, mais moins philosog^e que lui) le porte-drapeau de ce scepticisme chrétien, qui crut servir la foi en rabaissant la raison. Leibniz, qui avait un faible contre Descaries, leur savait gré de tenir bon contre l'e e1 pour ce

do-nier. Il y a lï un petit coin iractère de

Leibniz et de l'histoire de l'espri '

Nous nous rangeons entièreme le M. Fois-

set, et nous sommes heureux de nous trouver d'accord avec lui dans notre manière de considérer le scepticisme de l'abbé Foucher, tout eit lui laissant l'honnenr de ce rapprochement avec Huet qui est assurément très ingénieux.

(1) Cerie date sera noire eicuie ti la remarque pleine de justesie de M. VoiBsct se trouve rejelée â l'oppendice. Le corps du Tolume élail déji pT^t 11 [larallre, quand ta lellre tlu MvanI membre de l'Académie de Dijfp DOBB eW parresue.

Simon Faucher (1).

Il est triste qu*un écrivain qui a fait tant d'honneur è sa t)âtrié et à la république des lettres ne soit presque plus connu que par ses écrits. -Voici totit ce que j'ai pu apprendre sur son sujet. Simon Foucher,.fil6 de Nicolas Foucher, marchand, et d^Ânne Richot^ fut baptisé dans la paroisse Notre-Dame de Dijon, le 1" mars 16^4. Il avait donc environ deux ans de plus que Leibniz. Après qu'il eut reçu l'ordre de prêtrise, il entra en la sainte chapelle de Dijon, en qualité de chanoine honoraire. A peine garda- t*il cette place deux ou trois ans. Il se rendit à Paris, où il crut pouvoir satisfaire plus aisément son inclination pour les lettres. Il y acquit l'estime d'un grand nombre de savants qui l'honorèrent aussi de leur amitié. Il prit le degré de bachelier de Sorbonne. Baillet m'apprend (2) que Foucher se chargea, à la prière de Aohault, de l'oraison funèbre de Descartes. Le même Baillet appelle Foucher (3) le restaurateur de la philosophie académicienne, et il lui donne d'autres éloges. La philosophie académicienne faisait les délices de Foucher. Il avait dessein de la rétablir, la croyant la plqs conforme à la raison et la plus utile à la religion. L'histoire qu'il en a composée est admirable, au sentiment de Ménage, c'est-à-dire, de l'un des plus savants hommes de son temps, sur l'histoire et sur les dogmes de l'ancienne philosophie. Les éditeurs du Menagiana (U) nous assurent que Ménage disait

(1) Bibliothèque des auteurs de Bourgogne.

(2) Vie de Descartes^ in-4o, part. II, p. 439.

(3) Vie de Descarte$^ p. 492.

(4) SoyA^Menagianûy t. II, p. 359,377 et suiv., édit. de 1715; Bayle, Dictionnaire critique^ art. GAftnéADs, et le U III de ses ^^Hres, p«4dO. ' ,

ordinairement que M. Foucber et M. Huet étaient les plus versés qu'il y eût dans l'histoire des sectes différentes des philosophes. Parallèle qui fait un honneur inGnià notre .auteur, venant surtout d'un juge aussi habile ^ue Ménage. La grande application à l'étude nuisit extrêmement à la santé de Fqucher. Elle lui causa la mort dans un âge peu avancé; ce fut à Paris, on vendredi 27 avril 1696. Il fut enterré dans le cimetière de Saint-Micolas des Champs.

Oftlalo^e de sm pQvragef.

1* Pùème sur la nwrt d'Anne d'Autriche. Paris, 1666» in*/i% 21 pages. Poar le poëme, qui est en stances élégiaques, comme parle l'auteur. L'Épitre dédicatoire (à la reine Marie* Thérèse) est contenue en 12 pages.

2' Nouvelle façond'hygromètres^fdirS. F. (Simon Foucher), 1672, brochure in-12. — Lettre du 15 décembre 1672, 18 p.

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