‹ Lettres et opuscules inédits de LeibnizChapitre 5 sur 49 · XXXVJ INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXVJ INTRODUCTION

les voies de Malebranche, quand on passe si près de ses doctrines ? Qui n'admirerait cette admirable philosophie cartésienne qui profite à l'esprit humain, même par ses excès? Qu'est-cej en effet, que ce système de la vision en Dieu, si ce n'est le fruit naturel du dualisme cartésien poussé jusque 5es dernières conséquences? Quand vous avez mis d'un côté la pensée et de l'autre l'étendue, ici l'âme, plus loin le corps, dans un isolement et une indépendance absolue l'un de l'autre, quand vous avez déclaré complètement impossible tout rapport de l'âme au corps ou du corps à l'âme et aboli toute influence naturelle de Tesprit de l'homme sur la matière^ afin de sauver l'âme de toute contagion de la matière sur l'esprit, ainsi dépouillé de tout ce qui fait l'éclat de grandeur, de force et de richesse, l'esprit, qui n'a plus rien à attendre de la terre et qui voit bouchées toutes les ouvertures des sens, se retourne foixément vers Dieu ; il lui demande et il en reçoit sa forme, son achèvement, sa perfection dernière; il reconnaît en lui son principe et sa fin, l'objet immédiat de sa connaissance et de son amour ; il attend de lui tout ce qui lui manque, et il sait que du repos de sa substance Dieu fera sortir, quand il lui plaira et d'une ma-^ nière immédiate, des créations merveilleuses et y produira des mouvements sublimes.

Telle est la doctrine cartésienne un peu étendue

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par son premier disciple immédiati. Leibniz, qui ne saurait l'accepter de Descartes, plus sec et plus dur, et qui fait trop violence aux esprits, ne peut s'empêcher de l'aimer dans Malebranche, qui la fait entrer par les douces ouvertures de la piété dans les cœurs. C'est que Leibniz, plus juste envers Malebranche que Tabbé Foucher et qu'Arnauld, très attiré d'ailleurs par la doctrine de la vision en Dieu, penchait évidemment par les ten^ dances de son génie et les instincts de sa philosophie en faveur de Malebranche ; si d'ailleurs, par lengagementd'un commerce épistolaire avec Tabbé Foucher, il éprouvait peut-être à son insu plus de sympathie pour ce dernier, plus affable, plus pré* venant, plus poli, ce que n était pas toujours Malebranche, plus rigide ou plus fier. 11 eut dans ce débat le double mérite d'éclairer et de compléter la doctrine malebranchienne des idées sur le point en litige, sans jamais en suivre l'auteur sur cette pente du mysticisme et d'une sorte de quiétisme . intellectuel essentiellement contraire aux habitudes vigilantes et actives du génie de Leibniz.

Ses conclusions sont en général favorables à Malebranche :

i"" Malebranche a raison, suivant lui, de ne pas accepter la définition de l'ic/ée, prise exclusivement pour la qualité ou la forme de la pensée. Elle est aussi l'objet immédiat de la perception de l'âme;

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et Leibniz pense que c'esl là le sentiment de Platon comme celui de Malebranche.

2* Outre l'idée image, il y a Tidée, qui est le fondement de la connaissance. De ce genre, sont les idées de l'être, de la pensée, de la durée y de l'identité.

S"" Le tort de Malebranche est de ne pas prendre le mot idée dans un sens fixe et de donner lieu à de dangereuses équivoques.

4* Son tort le plus grave est de nous refuser la connaissance de notre âme, ce qui serait ouvrir, comme le remarque fort bien l'abbé Foucher, une porte de derrière au scepticisme impitoyablement exclu d'ailleurs.

5* Le mysticisme de Malebranche consiste à croire qu'il y a des unions naturelles de l'âme avec Dieu qui la dispensent d'avoir des idées, tandis que de telles unions constituent des'feits essentiellement de Tordre Surnaturel et étrangers à la philosophie.

Sur ce point, l'abbé Foucher qui a tort sur les' autres, a raison contre Malebranche. Quelle que soit en effet, l'union de l'homme avec Dieu ici^bas, et même plus cette union est intime, plus les idées nous sont nécessaires pour connaître. Elles sont les eflets mêmes de cette union dans notre âme ; et c'est par leur impression vive et permanente en

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nous-môme que nous sentons vivre et se mouvoir notre intelligence (1).

Ces conclusions n'empêchaient pas d'ailleurs Leibniz de professer une estime singulière pour l'abbé Foucher. L'abbé Foucher, sans avoir la lar» geur des vues, l'universalité, les qualités d'un grand philosophe, avait toutes celles de l'esprit critique. Il ne faudrait pas le juger d/après le titre d'académicien qu'il s'est donné, ou plutôt ce titre lui-même ne fait que mettre davantage en relief cette tendance critique qui l'attirait vers une question d'histoirç de la philosophie dans un temps où l'histoire de la philosophie était encore à naître, qui lui faisait ouvrir des vues assez neuves sur Platon, sur le Sophiste, sur le Parménideet sur les sentiments de l'ancienne Académie, qui lui dictait enfin un jugement sévère^ mais presque confirmé sur les deux plus fameuses hypothèses de son temps, la vision en Dieu de Malebranche et l'harmonie préétablie de Leibniz. D'ailleurs, et malgré ce titre, comme malgré l'opposition qu'il fait au réalisme de Malebranche et aux principes métaphysiques de Leibniz, il ne représente tout à fait ni le nominalisme, ni le scepticisme. On pourrait, avec quelque raison, l'appeler le père du criticisme, que Kant a exposé plus lard avec une vigueur

(1) Ces conclusions sont en partie extraites de notes inédites de Leibniz à la critique de l'abbé Foucher, qu'on trouve à TAppendice.

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étrangère à l'abbé Foucher. Cette nuance du scepticisme, qui n'est que de la méfiance au lieu d'être une négation hardie de tous les principes , qui refuse de se mêler de théologie par excès de prudence et de réserve, qui prend les allures et les formes de l'Académie (1) afin de se mettre à couvert sous l'autorité d'une ancienne école de philosophie, tous ces traits distinctifs et curieux méritaient bien d'attirer quelque peu Tattention sur l'auteur estimable de la meilleure critique de la Recherche de la vérité qui ait paru au xvii" siècle (2). Sa correspondance avec Leibniz montrera mieux encore le prix qu'en faisait ce dernier. Il y a parmi ses lettres quelques pièces de \i plus haute

(1) Leibniz, trop habile pour ne pas voir ce qu'il y avait de chiméiique à vouloir nous rendre réellement Pancienne Académie» écrivait à Bauval : « M* Foucher, qui travaille à foire revivre la secte des académiciens, m^a envoyé son quatrième livre sur leur philosophie. Il tâche de donner un bon sens à leurs pensées et de faire voir qa*ils ne doutaient pointpour douter, mais pour apprendre. Mais il ne paroit pas qu'ils aient appris grand'chose, et M. Tabbé Foucher est obligé de leur prêter beaucoup du sien pour nous foire croire qu'ils ont eu de bonnes connolssances. » Feder, p, 64. — Voy. note à la fin du volume, un jugement plus sévère et moins vrai sur Tabbé Foucher.

(2) Il en fout excepter l'entretien d'Ariste et de Philarète, que M. Erdmann a cru devoir intituler Examen des principes du P. McMranche, et qui est en effet la critique du malebranchisme, mais non la critique spécule de la Recherche de la vérité, Voy« M> Ërdmann, p. 690.

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importance (1). Leibniz^ qui le savait assez opi* niâtre pour ne pas aisément modifier ses opinions particuIièrejSy avait aussi trop de perspicacité pour ne pas voir qu'après tout la réforme de l'Académie ne conduisait à rien et ne feisait pas avancer Tesprit ; croyant toutefois l'abbé Foucher encore assez retenu surla pente du nominalisme et du scepticisme pour rester supérieur à ces deux formes du doute^ il voulut lui en montrer , une fois pour toutes, le néant et la stérilité. C'est ainsi que, sans le blesser par une réfutation trop vive, il cherche à l'éclairer par cette admirable revue qu'il consent à faire avec lui dans sa lettre n^" 1 . Il y discute les fondements de nos connaissances et les bases du savoir humain (2) ; c'est un monument inconnu de la philo* Sophie leibnitienne, et pourtant décisif et concluant sur la question vitale de toute science, celle de la certitude»

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