‹ Lettres et opuscules inédits de LeibnizChapitre 6 sur 49 · IL — MORALE · texte numérisé non relu

IL — MORALE

Passons à la morale. Je sais qu'il n'a pas manqué de gens en Allemagne qui ont fait de Leibniz un partisan de l'Eudœmonisme, de la morale du bienêtre, de l'art d'être heureux. C'est une erreur : Leibniz travaillait au bonheur des hommes, mais

(i) Voyez, par exemple, la lettre de Foucher à Leibniz, p. 8^. (2) C'est la deuxième lettre de la correspondance, p. 39.

^lij UVTRQDUCTiON.

G était en les rendant meilleurs. Sa belle définition de l'amour^ qui n'est que le charme que Ton prend au bonheur d'autrui^ son ardeur pour procurer le bien général; la tendance constante de sa philoso-* phie, qui est d'enseigner aux hommes les lois «idmirables du royaume des cieux et la grandeur de la suprême félicité que Dieu prépare à ses élus : toutes ces raisons métaphysiques que l'histoire confirme en nous le montrant vigoureux défenseur des principes de la morale contre Hobbes^ Puffendorf et Spinoza ; toutes ceis preuves sont déjà suf-fisantes pour le ranger parmi les adversaires et non les sectateurs des systèmes égoïstes. Une anecdote qu'amèneront naturellement les circonstances dans lesquelles il écrivit le troisième manuscrit dont il nous reste à rendre compte ne laisr sera point de doute à cet égard.

Il y avait à Paris, à l'Académie française et dans le salou de madame de Sablé, un personnage mobile et divers dont M. Cousin nous a rendu la singulière physionomie avec le charme et l'originalité dej'auleur des Portraits. t)ans sa jeunesse, il s'était fait une certaine réputation de bel esprit, et là protection du chancelier Séguier lui avait ouvert TÂcadémie. Tombé en disgrâce, il suivit madame de Longueville à Munster, puis il se mit dans l'oratoire, puis il en sortit et se maria. L'abbé Esprit, car c'est ainsi qu'on le nomme, était dans Tinti-

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mité de madame de Sablé et très janséniste. Personne plus que lui ne s'occupa de maximes et de pensées» Il en faisait en prose, il en feisait même en vers (1). Quand on saura que la Rochefoucauld fut presque son disciple, qu'il n'en parle jamais qu'avec une déférence marquée, qu'il loue ses maximes et qu'il le consulté sur les siennes, on prendra sans doute une grandeidée de l'abbé Esprit. Mais si l'on se procure le livre qui lui fit tant d'honneur dans la coterie janséniste dont ils étaient tous les deux, et qu'on lise cet ouvrage qui est le développement de leurs communs principes encore exagérés par le jansénisme, il y aura beaucoup a rabattre sur l'estime singulière qu'on en faisait dans les entours de Port-Royal. Et, à vrai dire, le mérite de l'abbé Esprit est pieu de chose.

Toujours est-il qu'il eut de la réputation, et qu'à cinquante ans de là, en Allemagne (les nouveautés arrivent tard au delà du Rhin), une grande princesse, qui joignait aux grâces de sa personne un peu de ce scepticisme qu'on respiré en naissant dans les cours, voulant se délasser par la lecture de quelque auteur, choisit le livre de l'abbé Esprit, dont le litre satirique et séduisant promettait de lui apprendre à connaître les hommes et la fausseté de leurs vertus. Cette grande

(1) Cousin, Revue des deux mondes, février lS5à. '

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princesse était madame Télectrice de Brunswic* Lunebour{; , femme de Rodolphe-Auguste^ bellesœur d*Anloine Ulrich de Wolfenbuttel el bellefille d'Ernest-Auguste et de la princesse Sophie. Leibniz^ directeur naturel des plaisirs et même des amusements de l'esprit dans la maison de BrunswiCy fut consulté. L'électrice lui demanda son avis sur cet art de connaître les hommes^ qui avait fait du bruit en France. C*est Toccasion du troisième manuscrit (1) que nous donnons au public. Leibniz, empressé de satisfaire aux moin* dres désirs de la princesse, mais aussi soucieux de mêler quelque antidote à ce poison venu de France, analyse et critique les désolantes pensées de labbé Esprit. Il y joint les directions nécessaires pour faire bien juger de cette provenance janséniste. Et ses simples remarques, meilleures que le livre, suffisent à réfuter la Rochefoucauld lui-même. Elles témoignent dans Leibniz d'un égal soin de la morale et de l'esprit, d'un égal désir de rendre tout à la fois les hommes meilleurs et plus sages en les ramenant doucement à l'optimisme, en leur offrant, à côté des exagérations de l'égoisme, les aimables compensations d'une honnête vertu. Il n'appartenait qu'à Voltaire d'en rire.

Au reste, veut-on savoir en détail ce que pensait Leibniz du livre de l'abbé Esprit? Lisez M. Cou-

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sm(l). M. Cousin entretient les grandes dames de son temps qui ont hérité de madame de Sablé et de madame l'électrice la curiosité de l'esprit et le goût de la morale, des mêmes choses dont Leibniz entretenait ses grandes princesses d'Allemagne ; et par une rare bonne fortune, tous deux sont d'accord dans la critique d'un livre qui compromet^ suivant eux, le but de la morale et corrompt les vertus humaines.

Je citerai M. Cousin, qui résume en maître et sans le savoir, le manuscrit tout entier de Leibniz.

ce Nous pouvons recommander cet ouvrage, ditii (2), à ceux qui, sans doute pour s'absoudre euxmêmes, s'instruisent à mépriser la nature humaine, à considérer la liberté des actions comme une chimère, tout ce que les hommes ont honoré et admiré comme n'étant au fond que mensonge et hypocrisie ou légèreté et sottise, et l'amour-propre et l'égoîsme comme les seuls sentiments vrais et. permanents. Par-dessus cette belle doctrine vient celle de la grâce, à la fois gratuite et irrésistible, qu'on ne peut pas même invoquer efficacement s'il ne lui plaît de nous prévenir, qui nous emporte invinci- ' biement lorsqu'elle nous visite, et hors de laquelle toutes les lumières de la raison, toutes les inspi-

(1) Revite des deux mondes, février iS5&.

(2) Ibid,

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rations du cœur, tous les enseignements de Texpérience; tous les efforts de l'éducation, en un mot tout le travail de la volonté humaine n'aboulit qu'à de fausses vertus. De là le titre du livre d'Esprit: La fausseté des vertus humaines (1). Qu'est*ce, à ses yeux, qtic le désintéressement? C'est l'intérêt qui a change de nom, afin de ne pas être reconnu^ et qui ne parait pas sous sa figure naturelle, de peur d'exciter l'aversion des hommes. C'est un chemin contraire à celui qu'on tient ordinairement, par lequel les plus fins et les plus déliés parviennent à ce qu'ils désirent ; c'est le dernier stratagème de l'ambition, c'est la plus effrontée de toutes les impostures de l'homme. Voulez-vous du la Rochefoucauld terni, effacé, lisez l'abbé Esprit. »

Telle est la remarquable appréciation que fait de ce livre M. Cousin. Il lui appartenait plus encore qu'à Leibniz d'en rechercher l'esprit vicié dans sa source par cette maxime janséniste qu afin que personne ne s'y trompe, il porte sur sa première page : De la fausseté des vertus humaines.

Lé salon de madame de Sablé, de précieuse

(1) Le Hyre a deax titres : M. Cousin ne le connaît que sousie premier, « De la fausseté des vertus humaines. » Leibniz ne parle que du second : « Vart de œnnoitre les hommes. » C'est que Leibniz n'a connu que la réimpression de 1702, qui parut sous une forme un peu différente de la première : L'art de oomnoitrê les hommes^ par L. D. B., Paris, 1702.

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devenue janséniste 9 ne pouvait pas redresser des erreurs aussi graves. Ce n'est pas là le foyer où pouvaient mûrir les grandes vertus, se former les grands dévouements, éclore les belles pensées et fleurir les bonnes actions. Cette morale de salon à Tusage des gens du monde, patronnée par une coterie janséniste, est mauvaise ; et Leibniz a bien raison, sauf qu'il lui fait trop d'honneur, de comparer l'homme de l'abbé Esprit au prince de Machiavel. « Machiavel, nous dit-il, ne peint qu'un méchant prince et nous donne son pourtrait pour celuy du prince en général. Et notre auteur, de même» voulant faire connoistre les hommes ne donne que le caractère des méchans. » Prenez, au lieu de l'abbé Esprit, son illustre collaborateur la Rochefoucauld, et le parallèle, gagnant en gran* deur par l'accession de ce grand personnage, ne perd rien en force et en vérité.

Machiavel est, en effet, la plus haute exprès-. Mon de la politique séparée de la morale et de la religion. 11 a sur la Rochefoucauld la supériorité que lui donnent le génie de Rome, dont il a foit son génie propre, et la conversation familière des plus grands hommes d'État de l'antiquité. Tour à tour courtisan de la république et des Médicia, et journellement employé aux plus difficiles missions, il a pratiqué sur le vif cet art de connaître les hommes dont l'abbé Esprit ne nous donne que

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les froides dissections. On a dit qu'il avait fait de Borgia son idéal. Rien n'est plus faux. Son idéal est plus vaste ; ce n'est pas un homme, mais un empire. Quant à Borgia^ ce n'est pour lui qu'un feit ; il l'a coulé en bronze comme la Judith de Donatello, et châtié par l'immortalité même qui s'attache à son œuvre, il a eu ce malheur que le fait manié par lui est devenu une idée, et l'idée une doctrine qui s'appelle de son nom le machiMé^ lisme.

La tendance de Leibniz est directement con^ traire. Au Heu d'être^ comme Machiavel , et dans toute la force du mot grec et païen , itoXirucoç, l'homme d'une ville, et de restreindre de plus en plus les affections et les plaisirs de l'homme^ Leibniz, cédant à de plus hautes inspirations, et les yeux fixés sur l'ordre universel, brise le ciel de plomb que l'égoisme fait peser sur nos destinées. Il déclare qu'à ses yeux il n'y a pas de plus grand intérêt particulier que d'épouser celui du général, et qu'on ne se satisfait soi-même qu'en se plaisant à procurer les vrais avantages des hommes (t). Ce n'est pas qu'il condamne à priori Tamour de soi. « L'amour de soy-même est une passion très bonne et très pure* que Tauteur de la nature nous a donnée (2). » Et Leibniz rejette hardiment les noms odieux qu'on

(1) Préface de la Théodicée.

(2) Lettre et opusc ci-après» p. 138»

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lui prodigue. Mais si Tamour de soi fait partie de notre félicité^ l'amour d'autrui y entre aussi pour beaucoup. Et c'est ainsi qu'il a pu définir Tamour: ^ « Le penchant de trouver du plaisir dans la félicité de ce qu'on aime fl).» Voilà ce que Tabbé Esprit et la Rochefoucauld lui-même ne sentaient pas. Gomment l'auraient-ils senti? L'abbé Esprit déclare la nature mauvaise et corrompue, incapable de tout bien, portée à tous les vices. Leibniz, au contraire, soutient que la nature, en ce qu'elle a de bon, est une grâce ordinaire de Dieu (2). Esprit, fidèle à son drapeau, qui est le mépris de l'homme, range, il est vrai, toutes les vertus sous les bandières des quatre vertus cardinales ; mais c'est pour les conduire à une défaite préméditée. Leibniz les rétablit toutes, en partant de quelques principes simples et féconds, qui préparent l'enchaînement des véri* tés morales. Jl ne fait pas de la science; il rappelle simplement quelques définitions. Qu'est-ce que lamour? qu'est-ce que la justice? la sagesse, le bonheur? L'amour, nous le savons, est le charme qu'on trouve dans le bonheur d'autrui. La justice est l'amour du sage : charitas sapientis. La sagesse est la science de la félicité. Le bonheur est un con-

(1) 76. , p. 139; et préf. du Codex diplomat. « Amare sive diligere est felicilaie alterius delectari vel qnod eodem vedit, félicitatem alienam asdscere in suam. »

(2) Leit. et op. ci*après, p. 13à.

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