IX INTRODUCTION
théiste qui ne sont que les voiles menteurs de l'égoïsme humain.
Qu'en résulte-t-il? Spinoza a cru faire une éthique.
Gurrente rota cur urccus exit ?
En dernière analyse, son Éthique, je l'ai prouvé (1), n'est qu'une physique pure, où tout repose sur la base grossière de la conservation de soi-même; où, conformément à celte loi physique, la nature travaille seule, sans que l'âme y participe que d'une manière tout idéale et tout abstraite, à produire des mœurs, des vices et des vertus; où cette forme même de la démonstration tant vantée comme un prodigieux effort^ ne vient là que pour
musicà, ludis exercitatoriis , theatris et aliis hujusinodi. Eth,, prop. XLV, p. 4. Cet honnête idéal, qui lui eût été commua avec plus d'un bourgeois d^Àmsterdam, Spinoza ne l'a pas suivi. Sa vie fut recueillie et retirée, plus que simple et frugale, assez semblable» par sa teinte uniforme et le côté dévasté, à la seconde partie de celle de M. de La Mennais. Colérus y a relevé quelques particularités singulières au sujet du divertissement favori de son héros, qui, sans rappeler les goûts de Domilien, a quelque chose de puéril et de déplacé. Il consistait à mettre aux prises des mouches avec des araignées, et à suivre d'un œil curieux les victimes et leurs bourreaux. On se souvient alors involontairement de Leibniz se promenant avec un sage dans les jardins d'Herrcnhausen, et replaçant sur la tige d'où elle s'était détachée une belle mouche qu'il en avait fait tomber pour mieux l'admirer, (i) Ré fut. iné(L de Spinoza par Leibniz, Ladrange^ édiL
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donner le tour scientifique à une thèse grossière, pour intellectualiser par la forme logique nos joies» nos amours^ nos passions, nos désirs, pour rendre enfin abstrait et idéal et convertir en raison le travail de la nature, dont TÉthique s'annonce comme la reproduction fidèle. C'est que Spinoza avait en* trepris une œuvre impossible. Il a prétendu transformer la morale; il a cru, à force de dédain, de sarcasmes, qu'il aurait raison de ce qu'il appelle avec mépris les moralistes. La morale a été plus forte que Spinoza ; elle s'est vengée de lui en se dérobant à ses prises ; elle manque à son œuvre et le condamne par les lois qu'il a voulu détruire.
En présence de ce résultat négatif de l'Ëthique de Spinoza, il y avait lieu de signaler dans les simples aperçus de Leibniz un double retour au ,bon sens et à la morale, qui ne sera pas contesté, je pense, après examen. Une question resterait toutefois, qui est un grand problème et qui fait pressentir de graves objections. Je ne puis que la poser. Spinoza a échoué dans sa tentative de reconstituer la morale, à partir de l'unité de substance ; Leibniz n'eûl-il pas échoué à son tour s'il eût cherché dans la monadologie ou les substances individuelles et séparées les fondements de la moralité? Il semble, en effet, qu'une morale basée sur les natures individuelles de monades, douées de perception et d'appétit^ ne pourrait être qu'une science
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purement expérimentale et inclinerait à devenir une sorte de médecine, appropriée à son objet infiniment plus noble que le corps^ mais ne pouvant s'élever au-dessus de Tempirisme. Il semble aussi qu'un tel système^ par réaction même contre le gpinozisme, devait être porté à mettre la liberté de rhomme et sa moralité dans un point métaphy^ :sique appelé Monade^ de même qu'il y mettait déjà son individualité, sa nature et sa force. N'était-ce pas trop présumer de ce raccourci d'atome que d'y faire couler les deux sources de la vie et du bonheur? Contre ces dangers très réels^ Leibniz était prémuni par un sens moral que n'avait point Spinoza, Il Tétait par ces principes d'ordre ^ de convenance et de sagesse qu'il a toujours défendus. Il s'est montré, dans Tensemble djoses œuvres et de sa vie, un grand sectateur de -la morale commune. On n'a point à l'absoudre de ce qu'il n'a point fait^ mais à le louer de ce qu'il a MU faire.
m. — ORTHODOXIE.
Edward Stillîngfleet(l), évêque de Worcester, fut un des plus grands théologiens de l'Église an-
(1) Edward Stiliingfleet (i635--i699), auteur desOrigine8 sacrœ or a rational account ofthe Christian faith, Loud., 1663, in-A, Tune des défenses les pluseslimées delà relîKion révélée, et du DiseoufB» in vindicationof the doctrine of the Trinityf etc« Lond.,
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glicane au xyii* siècle. Les déistes anglais, qui étaient nombreux et puissants, n'eurent pas d'adversaire plus redoutable. Et prenant un essor qui annonçait de grandes et précoces facultés, Stillingfleet y à l'âge de vingt-sept ans, composa un livre qui le mit à la tête du clergé d'Angleterre. On raconte à ce sujet que le jeune Stiliingfleet s'étant présenté chez l'évéque Sanderson, et la similitude du nom ayant frappé celui-ci, il lui demanda avec bonhomie s'il était parent du grand Stiliingfleet, dont la défense de la foi faisait tant de bruit. A quoi le futur évêque de Worcester répondit modestement qu'il en était Tauteur. Le pri-^ mat fut renversé.
Nous lie raconterons pas l'origine et les circonstances de sa querelle avec John Locke.
Ce fut John Toland qui la provoqua par l'impudence de son déisme (1). Comme Locke jouissa/ de la réputation d'être un grand philosophe, il ne
1697. n ne faat pas confondre ce discours de I^évéqae de Worcester avec celui de William Slierlock, qui avait paru à Londres en 1690. Vindicàlion of the Doctrine of the Trinity and the son of 4}od. Ce sont deux traités distincts Voir sur StillingOeet Duteos ^ T. V, i/i9, VI, 241, 263. Voir aussi les lettres à Burnet, V. 223—59. (1) Jolin Toiand est Tauteur du livre intitulé : « Christianity notmysterious « que Tévêque de Worcester réfute avec une grande force dans sa vindtcation. On trouve dans les œuvres de Leibnfz, édition Dutens, quelques pages de notes consacrées à rexamen de ce même livre. Des recherches nouveUeB nous ont proQvé qôe le
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put se refuser à entrer en lice avec le premier Ihéologien de son temps et de son pa^s. On se battit à arines courtoises par-dessiis lalêtedeTotaDd; et rien n'est à reprendre dans le ion général des discussions.
Leibniz, rapporteur fidèle, impartial, en rend compte avec uoe précision lumineuse dans un des manuscrits qu'on trouvera plus loin et qui ouvre la série de ceux que nous publions. En présence de cette remarquable analyse, notre l&che est facile, et nous nous bornerons» après quelques mots sur la pbilosopbie de Locke, à expliquer comment le mystère de la Trinité se trouvait intéressé dans la question, et pourquoi t'évéque de Worcester avait intitulé son livre, dont Leibniz aaalyse le dernier chapitre : Vindicaiion de la Trinilé, nous réservant de justifier dans les conclusions la devise que nous avons adoptée : Orthodoxie.
Locke n'avait pas échappé à cette son temps et de son pays, qui sembl philosophe à faire l'application de ses
natoralismepanthéUtique, dont Toland, toal en se noza, paraissait TOuloIr propager le cjlie par son Pantheisticon seu forma eetebrandœ sodatitalis Socratieœ, avait surtout attiré t'atlenllon de LeiboiE. Nouvelle et bien remarquable preuve de cette T^aoce qu'il exerçait d'Allemagne sur les pri^i'Ës ou les manœuvres du pantliéisme, de quelque cOté qu'il vint à se produire, et aOssi du lien étroit qui nnit cette forme de sopbislique h l'irrëll' gloa et même i l'aitiéisme.
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TÊglise et à TËlat. Les tendances pratiques de son système devaient d'ailleurs Tamener naturellement aux questions politiques et religieuses. Et pour ne parler que des secondes^ il écrivit, en effet, une dissertation sur les miracles et des lettres sur le christianisme raisonnable. L'épreuve n'était pas sans danger pour l'auteur d'une philosophie sensualiste. Il semble qu'il lui fût interdit de s'élever si haut et que les mots de Christianisme et de Raison dussent échapper à ses prises. Locke entreprend cependant de les définir, et il commence par les confondre. 11 feit de la Raison une révélation naturelle et de la Révélation une vérité raisonnable. Sans doute, dans un sens sublime et vrai, la Raison est une sorte de révélation naturelle, en tant qu*éclairée d'en haut, tenant à Dieu par ses racines et retrouvant dans la substance de ses idées ridée de la substance diYine, elle est l'image et le reflet de l'infini. Si Locke veut reconnaître avec Platon et saint Augustin une telle Raison comme le flambeau naturel qui éclaire tout homme venant en ce monde , nous serons avec Locke contre le sensualisme de tous les temps et de toutes les écoles , à commencer par la sienne. Mais est-ce bien là la pensée de Locke? En vérité, on a droit d'en douter. Cette Raison condamne Toland et tous les déiste» qui veulent substituer un Christianisme sans mystères, Christianity not
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mysteriousj au Christianisme mystérieux et réel, que maintient raccord de tous les grands docteurs et de tous les grands philosophes. Je sais bien que Locke désavoue Toland et les rationalistes anglais; qu'il se montre même également l'ennemi des naturalistes ou athées qui nient Dieu, et de ces enthousiastes ou fanatiques dont le zèle dégénère en manie. Toutefois, dans sa défense de la religion révélée, le scepticisme a encore sa part; et c'est en nous montrant la faiblesse de notre certitude qu'il établit la foi, après avoir paru d'abord soumettre la révélation au libre examen de sa raison. On peut trouver à ces inconséquences une excuse dans la modération, d'autres diraient la faiblesse du caractère qui le retint sur le versant du doute et de Terreur.
Cette retenue naturelle d'un Anglais qui médite et qui éloigna toujours Locke des partis extrêmes en religion, il la porta dans ses investigations philosophiques, entreprises sans convictions arrêtées et poussées sans vigueur. On verra que Tévôque de Worcester, grand théologien, et des plus autorisés, lui reprochait de bannir la substance du monde raisonnable. Et, en effet, quoi de plus incertain et de plus vacillant que sa philosophie sur le point de la substance. Je n en veux pour preuve que la sceptique indifférence de Locke ^t les termes dans lesquels il en parle.
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. Mais d'abord, et pour mieux mettre ea scèae le personnage, rappelons-nous un moment avec quel art, Leibniz, dans les Nouveaux essais, lui a donné pour second, Pbilalèlhe, ce bourgeois philosophe, qui ayant fini ses affaires à Londres, reprend le chemin d'Amsterdam, tout fier d'avoir entretenu, à Oates, chez mitady Masham, le célèbre M. Locke. On ne saisit point assez ia fine ironie que Leibniz a cachée dans la plupart de ses écrits. Locke, exilé avec le comte de Shaftesbury, avait passé le temps de spn exil en Hollande. Puis, de retour en Angleterre, il avait vécu jusqu'à sa mort dans Tintimilé de la fille de Gudworth, la respectable milady Masham. Philalèlhe pourrait donc bien être Locke lui-môme, qui reprend le chemin de la Hollande pour venir jouer son rôle dans cette suite de dialogues instructifs, souvent agréables et charmants qu£ Leibniz a intitulés : Nouveaux essais.
Or, voici comme il parle de la substance :
« I confess, there is an other idea which would be of gênerai use for mankind to hâve, as it is of gênerai talk, as if they had it; and that is the idea of substance, w^hich we neither hâve, nor can hâve
by sensation or refleclion We bave no such
clear idea at ail and therefore signify nothing by the word substance, but only an uncertain supposition of we know not what, i. e. of some thing whereof we bave no particular distinct positivé
Ixviij INTRODUCTION.
idea , which we take to be the substra tu m or support of those ideas we do know (!)• »
We know not what I Nous ne savons pas ce que c'est I Telle est la pensée dernière de Técole anglaise, personnifiée par Locke ou par Philalèthe, dans les Nouveaux essais sur le point de la sub- I s tance.
« Nous parlons de la substance comme des enfants, lesquels étant interrogés sur un sujet qu'ils ne connoissent point donnent cette réponse fort satisfaisante que c'est quelque chose (2). »
Ou bien encore on peut la comparer a à la supposition d'un philosophe indien qui fut obligé enfin d'avoir recours à un je sçay quoy qui porte la tortue, qui porte l'élefant, qui porte la terre (1). »
Voilà comment Locke s'exprime sur le sujet de la substance.
Il en résulte qu'elle n'est rien de fondé dans les âmes, rien de durable dans les corps, rien de certain en Dieu lui-même.
Qu'elle ne soit rien de fondé dans les âmes suivant lui, cela né m'étonne pas. Locke n'est pas cartésien puisqu'il est sensualiste; il le prouve en se refusant à l'évidence de sa propre substance.
(1) Ess, concern. hum.und., I, i!i, 18*
(2) Lettres et opuscules^ p. 4, Gt Nouveaux essais^ édit. Erdmaon, p. 272.
(3) /rf., ibid.
I INTRODUCTION* Ixix
Celte idée, qu'il voudrait bannir, n'a d'obscurité que pour les esprits grossiers qui ne se fient qu'au témoignage des sens , que pour les yeux qui ont leur pointe érnoussée et tournée vers la terre. Ceux qui la nient prouvent qu'ils sont incapables de s*élever à la première connaissance, au connais''toi toi-même de Socrate. Ils s'arrêtent avant le seuil de la première philosophie.
Mais que ce même homme qui est l'auteur d'une philosophie sensualiste traite les corps aussi mal que les âmes, qu'il admette sans contestation qu'ils n'ont rien de la substance qu'un je ne sais quoi indéfinissable et incompréhensible, qu'après avoir à peu près rejelé les substances spirituelles , il rejetle à peu près les corporelles ; voila ce qui doit surprendre les sensualistes eux-mêmes, et être un grand sujet de désappointement pour ses disciples.
11 y a deux erreurs en philosophie, toutes deux dangereuses bien que d'inégal danger, mais auxquelles on ne saurait refuser des droits à une discussion sérieuse. C'est Terreur de ceux qui tout pleins de la pensée de la grandeur et de retendue de l'âme, résolvent par de puissantes analyses tous les corps de la nature et les réduisent à rien afin de nous dégoûter pour toujours de l'intolérable chimère du corps sans âme, et nous ramener de plus en plus à la pensée de Tâme sans le corps, de