INTRODUCTION. XCV
nérable (àyevviotov)^ est incréée comme Fidée de Platon. Rien n est moins conforme aux textes de Leibniz. Leibniz insiste continuellement sur ce point, que ses monades n'ont pu commencer que par création, et c'est une reconnaissance explicite du miracle deleur origine. Con tinuellementi d'ailleurS; il dit, en parlant de ses monades : Monades creatœ seu derivatœ : Mes monades sont créées ou dérivées. Et il va même jusqu'à comparer ledr conservation à une création continuée comme si Dieu les créait à chaque instant de nouveau, en leur donnant de nouvelles forces et un nouveau commencement. Il n'y a qu'une monade qui soit incréée, c'est la Monade primitive, celle dont dé« rivent toutes les autres, c'est-à-dire, Dieu.
La conséquence naturelle de ce premier carac-tère, c'est que les monades sont limitées; elles reçoivent avec leur constitution des limitations originelles conformes à leur nature d'êtres créés, c'est-à-dire d'êtres qui n'étaient pas (ovra U (xrj ovtwv). Quelles sont ces limites, quelles soni ces bornes? Si l'on cherche à se bien rendre compte de la pensée un peu obscure de Leibniz sur ce point, on ne saurait nier qu'il est très porté à considérer les limites qu'il impose à la créature comme des espèces de points ou d'indivisibles, et l'on se trouve amené à demander quel sera le rapport de ces points à ces autres points indivisibles, véritables atomes
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de substance qu'il appelle ses monades. Or^ d'une étude attentive des différents textes, voici pour nous, du moins, ce qui semble résulter. C'est aax mathématiques que Leibniz emprunte l'idée et le caractère de ses limites; c'est à la métaphysique, au contraire, qu'il emprunte celle de ses monades. Il en résulte que les limites sont pour lui des points mathématiques qui renferment la négation d^un progrès ultérieur, mais qui ont, il faut bien le reconnaître, quelque chose d'idéal, ou mieux encore, et d'après lui-même, aliquid privativum. Les monades, au contraire, sont des points métaphysiques et vivants qui contiennent quelque réalité, aliquid positivum (1). Évidemment les uns ne sauraient se résoudre dans les autres, puisque les uns sont les limites des autres; mais cela ne suffit pas, et si les mathématiques lui servent à établir la possibilité des limites, il faut autre chose qui les rende actuelles. Lui-même le reconnaît dans un texte précieux que nous avons donné : ce quelque chose, ce sont les accidents particuliers ou propriétés du sujet, par lesquels il procède, pour
(1) « Fines seu limites sunt de essentin creaturarum, limites » autem sont aliquid privativum consistuiitque in negatione pro j» gressus ulterioris. Intérim falendum est creaturam, postqaam jam » valorem à Deo nacla est qualisque in sensus incarrit, aliquid etiam » positivum conlinere, seu aliquid habere ultra fines neque adeo in » meros limites sou indivisibilia posse resolvi. » {Lettre à Shulenburg, tin.)
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ainsi dire, à la circonscription effective de son propre territoire (1). Les indivisibles mathématiques par lesquels il cherchait à se rendre compte avec exactitude de la possibilité qu'un être ait ses limites, ne sont donc, comme il le reconnaît luimême avec esprit, que les points de vue pour limiter les êtres (2), et non pas les points vitaux dont il constitue ses monades. Ce ne sont que des modalités, dit-il encore, et dans une lettre à Fontenelle que nous donnons plus loin, il ajoute : « Ma métaphysique les bannit de ses terres et je ne leur donne retraite que dans les espaces imaginaires du calcul géométrique (3). » Si donc Leibniz prend aux mathématiques l'idée de ses limites et la fait
(1) « Haec propria accidentia faciant fimites magnitudinisfiganeqae actuales, prius ante possibiles. » (RéfuU inéd. de Spinoza par Leibniz^ p. 28.)
(2) « On les pourrait appeler points métaphysiques (les monades). Us ont quelque chose de vital et une espèce de perception, et les points mathématiques sont leur point de Tue pour eiprimer ruoi« vers. Ainsi les points physiques ne sont indivisibles qu'en apparence ; les points mathématiques sont exacts, mais ce ne sont que des modalités. Il n'y a donc que les points métaphysiques ou de substance qui soient exacts et réels.» (T. Il, p. I, p. 53.)— Il est facUe, dans ce texte, d'apprécier la distinction que fait Leibniz du point mathématique {punctum visus) au point métaphysique {punctum vitœ). Le point mathématique est le : Tu n'iras pas plus loin de la métaphysique, ce que Leibniz appelle la négation d'un progrès ultérieur.
(3) Voyez Correspondance inédite de Leibniz avec Fontenelie, dans ce volume, p. 23â.
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valoir d'une façon tout idéale à propos de la création, il reconnaît explicitement, d'ailleurs, que ces limitations idéales ne sont rien tant qu'elles ne passent pas de la puissance à Tacte, et il sait très bien que la science de l'âme ne se réduit pas à une combinaison de points.
Le second caractère des monades leibni tiennes qui les distingue non moins profondément des idées de Platon, c'est qu'au lieu que ces dernières courent grand risque de rester à l'état abstrait, et d'être prises, comme le veut Arislole, pour des nombres, les monades leibni tiennes ont toutes un principe d'action ou entéléchie (1). Ce ne sont point des idées, mais des sources d'idées. Elles ont la force d'agir ; et Faction qui dérive de cette force devient ainsi leur principal caractère. Très certainement en progrès sur Aristote, pour la clarté, comme il l'était sur Platon pour la précision, la doctrine de l'entéléchie ne le conduit pas à resserrer les liens de l'ftme et du corps organique à ce point de faire de la première une forme inséparable (â^^coptcTov) du second (2).
(i) « Il semble quechez Aristote Pentéléchie en général ait uoe réalilé positive où l'actualité opposée à la possibilité nue ou à la capacité— w (Feiler, p. 353.)
(9) Mail il (Aristote) ne donne pas le moyen de rendre ces choses aiiei intelligibles. Il Tavoue lui-même quand il parle de l'âme ud peu après sa déGniiion, qu'il n'en donne qu'une description légère.)» (ffUer, ibid.)
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L'harmonie préétablie qui vient après pour être le lien des monades, n'est qu'une suite de la théorie des idées dans le système de Leibniz. G*est dans rinnéité ou spontanéité naturelle qi^'a le sujet pensant de ramener tout ce qui est du corps à un point métaphysique indivisible par une des opérations intellecluelles les plus simples, les plus faciles, et presque machinale, la perception (1), aue consiste Texplication de tout le mystère des idées. Ce point fait centre (2) et est un foyer de vie qui rayonne sans être alimenté du dehors, mais son origine est toute céleste, et cela suffit à le rendre exact et réel, de môme que son incommunicabilité en fait un être original et individuel (3). Ainsi, unité de vie (4), individualité de caractère (5), incommunicabilité de substance,
(1) «Dans la perception naturelle et dans le sentiment, il suffit que ce qai est divisible et matériel et se trouve dispersé en plusieurs entres soit eiprin^é ou représeoté dans un aeqi Mtr« indivisibiCt ou dans la substance qui est douée d'une véritable unilé. » {Lettre â Amauld.)
(2) « Chaque substance simple ou monade qui fait le centre d*une substance composée et le principe de son unité est environnée d^une masse composée par une infinité d'autres monades qui constituent ce corps propre de cette monade centrale. » (T. H, p. I, p. 32.)
(3} « Una quaeque est velut separatus quidam mundus. » (T. Il, p. I, p. 207.)
(û)« Ce sont des unités de substance... descentres qui expriment une circonUrence infinie. » (T. II« p. I, p. 86.)
(5) tt Monades omnia ex penu suo ducunt. » (T. II, p. 311).
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exactitude de représentation et réalité d'existencei telle est la monade ou force native de l'être créé.
Comment devient-elle un principe d'harmonie ? Le vftci. C'est que cette même représentation, sans laquelle la monade ne serait rien, fait elle-même le lien des choses , le nexus rerum. Par elle, les monades , exacts miroirs de l'univers y ou même expression de la divinité, multiplient à l'infini et avec une force de reflet prodigieuse, suivant leur nombre , les représentations , les expressions, et jusqu'aux simples vestiges de Dieu dans les êtres créés. Cette force d'harmonie, harmoniœ vis , dit Leibniz , conserve le monde , le maintient, en fait l'accord, et témoigne du Dieu qui l'a créé en nous révélant quelques unes de ses lois , ou conditions de stabilité. Or, cette réduction de tout aux harmonies est donnée par Leibniz lui-même comme un trait commun au Pythagorisme et au Platonisme, et que , nous dit-il finement , il s'est contenté de mettre en perspective* (1).'
Sans doute , un tel système peut être attaqué , combattu , et il serait même difficile aujourd'hui, après tout ce qu'on a atnassé d'objections à rencontre, d'en trouver de nouvelles. Nous avons dît un mot de celles dont Bayle et l'abbé Foucher sont les auteurs. Mais ce n'était là que le prélude des objections futures. Et de nos jours, en Allemagne,
(i) Voy. le texte de Leibniz,
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Tattaque s'est faite en deux sens, et deux ordres de critiques assurément bien diverses ont été adressées à ce seul et indivisible système. Les uns y ont vu le panthéisme ; les autres, pourquoi ne le dirais-je pas? une sorte à'atomismef ou même » pour employer les mots allemands , mais exprèssife , un réalisme pluralistique, i^ïuraHjlic (Realiômuê. Cette attaque à deux visages {Jani bifrontis imago) porte tous les caractères de la critique allemande, thèse^ antithèse, synthèse. La synthèse appartient à Feuerbach , qui l'accomplit en ces mots : « Hegel dit {Logiquey IB., 96, n« 108) que les monades sont tout pour soi (î)ie SSejlimmung bcr gurfid^fein, tp cinc iDefentli^e ©ejiimmung bcr SKonabc) et rien pour autrui (gâ iji in biefem S^jicm baô Stnbevôffin u6cr^aiU)t aufge^o- 6en). L'auteur (Feuerbach) soutient tout le contraire ($Daô (Sntgci3ensffefetc W}aui3tet). Hegel a pourtant raison (J&egeï^at aUerbingô (Retint). Voici comment. Hegel considère le système de Leibniz comme objet de critique (dô OBjeciber «dtif). L'auteur en donne le développement génétique {^mtti^tfft (gnttoitflung). Le système varie suivant la diversité des points de vue. Ce qui est vrai » au point de vue critique^ est faux au point de vue génétique, et réciproquement.
Quoi qu'il en soit , Mendelsohn et d'autres ont cru retrouver dans l'harmonie préétablie la voie du panthéisme. Or , Hegel , qui connaît cette voie-là ,
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reproche au système de Leibniz de conduire à un atomisme complet. Tout ce qu'il dit de Vatome, il l'applique indifféremment à hmonade. La monade conduit de même à une pluralité sans lien, à l'isolement des êtres, à la séparation absolue des pouvoirs. Mova; , ^)rbatijlrt » o^ iroXireueTai , disait-il avec bonhomie. Les monades sont trop particulières ; on n'en fera jamais les membres d'un même corps politique , les citoyens d'une même ville ; et il en désespère. Ces petites personnes, qui tiennent la fenêtre fermée , qui ne reçoivent rien du dehors', et qui vivent au dedans, lui paraissaient faire une très pauvre figure et même être déplacées dans un aussi grand royaume. Il ne les avait pas reconnues pour être d'origine grecque. Arrièrepetites-filles de Platon, et petites -nièces d'Aristote , elles avaient eu cependant la main dans le gouvernement d'Athènes, et quoi qu'en dise Hegel : Movac '7ro>.iT6U8Tai. La monade^est le fondement des Ëtats.
Trop intérieures et retirées en soi, suivant Hegel , les monades sont trop coulantes , et faciles suivant d'autres. C'est un jeu de les faire évanouir, et Leibniz lui-même y a presque réussi par ses analyses. Ce sont les notes fugitives d'un concert, où tout vient se fondre dans un seul et même choeur. Nous ne saurions être dupes, nous dit-on, de ces invisibles musiciensqui font chacun leur partie sans
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âe voir; et 1er chef d*orcheslre, qui les met tous d'accord et dont on ne parle pas j a trop bien disposé les instruments, puisqu'ils jouent tout seuls. Sous une forme légère , Tobjeclion est sérieuse. ' Elle tendrait à établir que la réduction de tout aux harmonies n'est qu'une formp de la doctrine mensongère et périlleuse du Dieu qui fait tout dans les âmes et dans les corps , du panthéisme enfin.
Mais ceux qui la font me paraissent bien près d'un malentendu , et oublient ce que nous disions tout à l'heure ; c'est qu'à travers des analogies singulièresy'le Platonisme et le Leibnitianisme se distinguent par des nuances ] délicates sans doute » mais réelles. Celle que je signalerai en terminant, et qui me dispensera d'insister davantage y est assurément bien remarquable.
On objecte à Leibniz comme à Platon qu'il réduit tout aux harmonieSy nombres ou idées : c'est ainsi qu'il définit lui-même le Pythagorisme et le Platonisme^ dans un passage déjà cité où y rendant à chacun ce qu'il lui doit, il fait la part du Platonisme assez belle. En effet , la réduction de tout aux harmonies devait plaire au génie de Leibniz ; mais deux voies pouvaient l'y conduire, et il n'est pas indifférent de savoir laquelle il a choisie. Cette réduction peut s'opérer en partant du général (to îcaô' SXou) OU en parlant du particulier (to xaÔ'ïxaGrbv). Si l'on prend pour point de départ le général , les universaux (Taxafl' oXou) et qu'à priori on s'y fixe
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comme étant les seules substances véritables, on a bien Tunité^ mais Tunité toute nue» sans prédicats (tov oùîèv xa-myopaîrai), sans différences sensibles («t>v â^iaipeTOv to el^oç xarà t^v ai<rOYi9tv), râ(api(TTov Ti de Platon, les â^iatpopà (1) d'Aristote. Or, je le demande, sans prédicats , sans limites, sans différences, que reste-t-il? L'un, le évident rien n'est affirmé, dont rien ne diffère , par qui rien n'est limité et qui n'est limité par rien. Pour en foire sortir quelque chose » il faut recourir au moyen que voici : Il faut y introduire les contraires, faire valoir ainsi quelque apparence de variété, de contrariété même dans les formes de Tun, puis, en dernière analyse, il faut que tout y rentre. Si c'est ainsi que Leibniz entend tout réduire aux harmonies, il est facile de nous en convaincre^ et les caractères du système nous sont donnés d'avance. En logique, suppression totale du principe de la diversité et de celui de la contradiction pour y substituer celui de Tidentité absolue de toutes choses. En physique, point de départ et origine des choses placées dans une matière homogène , propre à tout, indifférente à tout, et qui ne forme de tout qu'une substance. Or , les analyses de Leibniz ont-elles ce caractère
(i) Aristote, Catêgoriœ^ cap. v : De substantia de qua nihil prœdicatuTftUu^OrganonfédiU Waitz. Lipsis, p. 386etsuiT.