‹ Lettres et opuscules inédits de Leibniz. Précédés d'une introductionChapitre 26 sur 42 · DISCOURS SDR LA GÉNÉROSITÉ · texte numérisé non relu

DISCOURS SDR LA GÉNÉROSITÉ

La générosité, suivant la propre signification du mot, est la vertu qui nous élève à faire des actions dignes de noire genre, nature, extraction ou origine qui est céleste comme dit saint Paul avec un po&te grec quMl cite lui même (nous sommes du genre ou de la race de Dieu, qui est la fontaine des esprits). GVst dans ce sens qu'il convient à tous les hommes d'estre généreux et d*agir suivant la noblesse de la' nature humaine pour ne pas dégénérer n'y s^abaisser jusqu'aux bétes, ce qui a été fort bien touché dans ces vers de BoSce, sénateur romain :

Si primordia aostra ântoremque Deum qunrimi», nnllus degener eiuu

Nous sommes toas bien nés et de haute origine SI nous nous ressentons de la source diYine*

Ainsi la générosité qui signifie originairement la vertu de la vraye noblesse est prise généralement pour la vertu par laquelle nous nous portons à faire des actions qui sont en même temps élevées et raisonnables. Car sans les lumières de la raison et de la justice, cette élévation n'est qu'ambition et vanité.

Il faut donc que le vrai généreux fasse voir par

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ses aetions qu'il possède des perfections et des vertus quMI est difficile de practiquer et qui ne se ren^ contrent pas dans les hommes vulgaires, et il i^ura le courage de Pompée qui, s' embarquant pour une affaire pressante au péril de faire naufrage , dit à ceux qui Tep vouloient détourner : Il est nécessaire que j'y aille, mais il n*est pas nécessaire que je vive : i^voEt ôvo^Y^v), Çtiv odx fltvoeyxt) (i) ; il aura la tempérance d'Alexandre qui, ayant en son pouvoir la femme de Darius, quiestoit peut estre la plus belle personne de l'Asie, fit céder ses passions à sa gloire. Quant à la justice, c'est elle qu'il se doit proposer principalement dans ses actions, de quoy je parleray par après.

Le généreux doit garder inviolablement certaines manières propres à régler sa conduite :

Premièrement il doit éviter tout ce qui est bas et tout ce qu'il ne voudroit pas estre sçeu de tout le monde.

Secondement , lorsqu'il est en doute de ce qu'il doit faire, il prendra le party qui paroist estre le plus h couvert de tout soubçon de péché et d'injustice. Et autant qu'il doit estre hardi quand il s'agit de bazarder ses commodités et même sa vie, autant il doit estre craintif lorsqu'il y a danger de commettre un crime. C'est en cela seulement qu'il doit estre timide.

(1) Ces mots sont écrits dans Toriginal en caraetèrés français.

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Troisièmement, il aura pour suspect tout ce qui est le plus aisé, et que le moindre homme de la lie du peuple, s'il estoit à sa place, seroit aussi bien que lui.

Quatrièniement , il aura pour suspect tous les partis et toutes les voyes où Tintérest domine, et c'est par un principe plus noble qu'il doit agir.

Or, comme la fausse gloire tse voile souvent d'un masque qui l'a fait ressembler à la générosité ; il faut considérer que toute action qui va contre la justice, c'est à dire contre le bien public, et en un mot tout ce qui est contre la vertu n'est pas glorieux ; que toutes les actions qui seront justement blâmées et même punies si elles ne réussissent point, et que le seul hasard peut justifier, ne sont jamais glorieuses, quelques succès qu'elles puissent avoir; au contraire toute action qui sera louée quand même elle seroit malheureuse , est digne de celuy qui cherche une gloire véritable. En effet, on peut juger que le bien que nous recevons de la gloire ne consiste que dans notre esprit; car qui se soucieroit de la gloire s'il ne devoit jamais rien apprendre luy-même de sa renommée ; par là on peut juger que la gloire nous plait parce qu'elle nous fait faire un jugement avantageux de nous mesmes par le témoignage des autres qui augmente notre satisfaction. Mais si nous

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sçavons que ces gens se trompent, et que notre conscience dont nous sommes bourrellés nous force de confesser intérieurement nos crimes et nos imperfections, quelle part y pourrons nous prendre et quelle douceur pourrons nous trouver dans ces vains dehors pendant que Tamertume intérieure qui nous remplit Tesprit s*y mesle? Et c'est pour cela qu*on a tousjours plus estimé Tapprobation de quelques hommes excellens que d'une foule d'ignorans et de vitieux. Surtout il faut se garder des actions qui parpissent glorieuses aux hommes corrompus, mais qui eneffect sont détestables à cause des maux qu'elles produisent dans le monde, comme font les guerres injustes et peu nécessaires, les séditions, et tout ce qui entraîne les meurtres, les incendies, les désolations publiques. Car toutes ces choses ne peuvent jamais estre excusées que lorsqu'elles serventà éviter des plus grands maux.

Il ne reste donc que de dire quelque chose de la justice qui est l'âme de la générosité : c'était autres fois la profession des héros de chastier les méchans et de protéger l'innocence ; et jamais ce qui sera injuste ne passera pour généreux.

Or le principe de la justice est le bien de la société, ou pour mieux dire le bien général ; car nous sommes tous une partie de la république universelle dont Dieu

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