DE L'USAGE DE LA MÉDITATION
Je voy que peu de gens méditent, soit parce quMls sont plongés dans les plaisirs des sens^ ou parce quMls se trouvent embarassés dans les affaires. Mais il est aisé de leur faire voir quMls s'en repentiront un jour, et que tous ceux qui ont négligé de méditer , s'en sont repentis. Car méditer est faire des refluions générales sur ce qu'on est, et sur ce qu'on deviendra ; faire pour ainsi dire une confession générale de sa vie à soy-méme ; calculer souvent la recette et la dépense de nos talents, et imiter un marchand sage qui rapporte toute la substance de tous ses journaux dans un livre secret, afin d'y voir d'un coup d'œil tout Testât de son négoce. Or, il est manifeste que celuy qui ne le fait pas fera une infinité de fautes, que le temps et les événemens luy découvriront trop tard, et il en sera d'autant plus fâché.
(1) Ge morceau, malheureusement trop court, où le métaphysicien sublime descend aux simples règles de direction, est tiré de la bibliothèque de Hannover.
DE l'usage de L4 MÉDITATION.. 237
quMl connoistra de les avoir peu éviter par la méditation»
Mais ce chagrin sera sans égal, quand il s'agira de mourir, parce qu'on se trouvera hors d'estat et d'espérance de réparer sa faute, et qu'on sera allarmé terriblement par la juste crainte d'un avenir inconnu.
Car c'est alors que les plaisirs des sens nous abandonnent, et que nous abandonnons les affaires.
Ainsi l'ame sera réduite en elle-même, mais trop tard et malgré elle ; les pensées seront confuses et mal asseurées, les résolutions vagues et précipitées ; et .l'esprit déchiré par des inquiétudes mortelles, pourra porter le caractère de son malheur jusque dans une autre vie.
Les plus libertins, qui souhoiteroient peut estre d'estre anéantis, ne sçauroient se dépouiller de cette crainte; sans entrer dans les grandes raisons de la philosophie solide, ils ne laissent pas d'être frappés par des apparences très fortes, augmentées par la crainte de la mort présente, et par les paroles tou^ chantes des assistans.
On peut juger par là, que ceux qui ne méditent pas, s'en repentiront à mesure qu'ils auront laissé "écouler plus de temps.
' En échange, d'autant plus qu'une personne aura
2S8 DB L^USAGS DB LA lliDlTAllO!!»
mécfité eomme il fatit^ d*autant plus ta^»*t^Ue en estât d*éviter les péchés et fautes pour s*épargiier dcBrepeûlirs inutiles et des regrets f&cbeuxi
Gat ayant une fois pris des mesures^ que la pru-^ denee peut donner après une reveue générale^ et ayant mis bon ordre poui^ rèsécution dé la résolution prise ; on sera doresnavant content de tout ce qui arrivera conformément à ûette f ésolutiotot quôy qtl^on tombe quelques fois dans des fautes et erreurs f parce qu'on reconnoistra en même temp^ que ces fautes estoient inévitables dans Testât où Ton esteit alors I à cause de la foiblesse de la nature humainoi qui ne nous permet pas de songer beaucoup tout à la fois» ny de nous souvenir de tout k point nommée
Or, ceux qui sçavent de n'avpir pu mieux faire sont contents, s'ils tont sages ; et ceux qui sont content» sont heureux. « Ceux qui ont dessein de médi*^ » iet^ c'est-à-dii'e de faife une roYeue générale des s rencontres ou circonstatices de la vie^ à fin de s mettre ordre à Tavenir, doivent surtout chercha » quelque assulrance de ce qu'ils doivent croire m » suivre, à Tégard de Z)teu, de TAme et du préy » bénheuu Car c'est de là que dépend la résoliltîon * qu^ils doitrent prendre poiir le reste de le6r ïie^ » et nous voyons que beaucoup de {tersikinel très au^M et cTiind fiMte v^rtu^ ont chaiigé entîdre-
DB L'USAGB DB la MÉDITATIOPI. 2S9
» ment leur manière de vivre après avoir fait des » réflexions sur cecy. d
Mais comme une délibération de cette importance a besoin d'une grande exactitude^ et qu'il est difficile de distinguer les raisons solides de la vraye piété d'avec quelques sopbismes fardés de superstition^ si on n'a point de goust encor de la\ray pbilo- Sophie; je conseilierois à celuy qui voudra méditer' sérieusement, d'exercer auparavant son raisonnement dans des matières où il est moins dangereux de tomber, et plus aise de s'asseurer de ta vérité.
Car une personne qui aura compris quelquéâi démonstrations» admirera la force et la clarté de la' vérité, et tâchera en toute autre matière de par^ venir à quelque chose de semblable, autant que la nature de la chose le permettra. Il se verra méta^" morphôsé en un instant, et il remarquera luy-mémé la différence entre les Jugemèns passés et présens.- Les Sentimens ne seront plus chaneelans, les itt-^ quiétudes se changeront datis un Vray repos, ôt lé moment qu'il aura commencé à prendre goust aux vérités solides, sera celuy de sa conversion.
La plupart des bommeë sont accoutumés auX idées confuses : les plus belles véritez ne les touchent pas : mais ils ignorent que les connôissànces claires sont nécessaires à la sagesse et que la sagesse seule est
S/tO DB l'USAGB DB la MEDITATION.
capable de nous rendre parfaitement heureux.
Je conclus que celuy qui veut naéditer sur des choses relevées dont dépend son bonheur et dont Texpérience est difficile (ou impossible icy bas) doit surtout s*exercer quelque temps dans les questions aisées où il n'est pas dangereux de se tromper, ny difficile de se détromper. Et y ayant réussi, il sera en estât de prétendre à des connoissances claires de Dieu, de Tâme et de la félicité. ,
Il ne faut qu^un an au plus pour ces préparatifs, — et cette année suffira à nous rendre contents pendant le reste de notre vie. — Car après avoir mis ordre aux deuvoirs de nostre vocation, nous ne songerons qu*à nous perfectionner dans Texercice des vertus, et dans la découverte des véritez et connoissances propres non seulement à soulager nos maux et ceux des autres hommes, mais encore capables de nous faire admirer la perfection de Fauteur des choses, dont la contemplation ravissante est Tunique moyen de nous satisfaire. — Et de cette manière on passera le reste de la vie dans une profonde tranquilité et avec un contentement qui surpasse tout ce qu'il y a de doux dans ce monde.
DB LA viB HBURBUSB (fragment) (1).
La vie heureuse icy bas consiste dans une ame tout à fait contente et tranquille ; pour y arriver, il faut observer les points suivants :
[1.] Il faut se servir de la raison autant qu*il est possible pour connoistre les biens et les maux, et pour discerner les grands des petits, et les faux des véritables ; à fin de juger ce qu'il faut faire ou obmettre durant le cours de cette vie. En un mot, il faut apprendre ce que la raison ordonne, d'où vient
la SAGBSSB»
[2.] Il faut se proposer fermement d'exécuter les commandemens dala raison, sans qu'aucun trouble ny passion nous puisse divertir d'un dessein si noble. En un mot, il faut s'efforcer de suivre éxac-
(i) Extrait de la bibliothèque d^ Haiinover. Voyeï Préface, p. XVII, et introduction, p. li et s<}.
S4â FRAGMENTS DIVERS.
tement dans la pratique, ce que la droite raison nous a appris en théorie, d'où vient cette habitude que nous appelons la vertu.
[S^JEnfiii, ayant fait nostre possible pjour çonnoistre les vrays biens et pour y parvenir^ il faut estre content quoy qu'il en arrive, et il faut estre persuadé que tout* ce qui est hors de notre pouvoir, c'est-à-dire tout ce que nous n'avons pas pu obtenir après avoir fait nostre deuvoir, n'est pas du nombre des vr^ys biens. Et par conséquent, il faiitenrun mot avojr tousjours l'esprit en repos, sar^s sp plaindre d'aucune chose. Et cette assiette de Tespril; jest ce qui fait la félicite, ou tranquillité dç J'âme.
Comnïe ces trois points sonjt importants et d'une
jgrande étendue, i) sera à propos de les expliquer
(distinctement chacun à part. Mais les paroles seropt
inutiles, si celuy qui les lyra n'y apporte pas toute
l'attention dont i| est capable, et s'il ne fait p^^ ^
chaque mot réflexion sur ce qu'il a fait jusqu'ïcy, et
.sur ce qu'il doit faire à l'avenir. Ce qui est le yray
inoyen d'en profiter. Car s'il croit de pouvoir lire
jpecy comme un discours passager, fait plus tôt pour
, plaire jquç pour instruire, il sera mieux dç né pas
passer plus avant dans la lecture qui ne servira qu'à
le rendre plus coupable.
FRAGMENTS DiVEUS. ;^4^
DE viTA BEATA (autre jfragment) (1).
Vita beata est animo perfecte contente ac tranquille frui.
Béatitude, summum bonum, finis ultimus que-, modo différant.
Summum bonum est id que obtento beati sûmus, id est virtus, seu firma voluntas ratione utendi. Béatitude est satisfactio animi solida et duratura quae non nisi ex virtute oritur. Finis ultimus seû meta; votorum est summa perfectio cujus homo est capax, seu perfeclionum humaiiarum complexio. Itaque Stoïci yirtuteni seu summuin bonum, Epicqrei beatitudinem seu tranquiilitatem ^.nimi, Peripatetici collecta animi corporis et fortunse bona seu roetaip yptorum prseppsuere. .
Summum bonum ea quae in potestate. Summum bonum est maximum eorum quae in nostra potestate sunt (nam de his sermo est) ; id est maxima perfectio quam obtinerepossumus, si velimus, Perfectiones àutem quae tempère longe indigent ab extremis causis împediri possunt. Solum bçnorum quae prorsus in
(1) Ck>mmuDiqiié par M* Ouhrauisr, qui Pa (fécoiavert <)ans in biblipllièque impériale de Vienne^
2&& FAAGUBNTS DIVKRS*
nostra poteslate sunt est nunc quidem agnoscere se egisse quidquid cum ratione fieri poterat, id est de se contentum esse. Sed [eùçpovwv] summum praesentium bonorum diu possidebit etiam caeteras perfec* tiones tempore indigentes nanciscetur et eas quae [serius] obtinguntur, adhuc facilius obtinebit quam alii. Nam et qui cum ratione alea ludit ssepius lucratur.
DÉMONSTRATION QU*IL n't k POINT DE FIGURE PRÉCISE ET ARAÊTÉE DANS LES GOAPS A CAUSE DE LA DIVI* SION ACTUELLE DES PARTIES A l'iNFINI.
Il n'y a point de figure précise et arrestée dans les corps & cause de la division actuelle des parties à Tinfini.
• JBC. Soit par exemple une droite ABC. Je dis qu'elle n'est pas exacte. Car chaque partie de l'univers sympathisant avec toutes les autres, il faut nécessairement que si le point A tend dans la droite AB, le point B ait une autre direction. Car chaque partie A tâchant d'entraîner avec elle tout autre, mais particulièrement la plus voisine B, la direction de B sera composée de celle d'A et de quelques autres, et il ne se peut point que B indéfiniment voisine de A, soit précisément exposée de là même
FBAGMBNTS DIVERS. ^^b
façon à tout T univers que A, en sorte que ÂB composent un tout qui n^ait aucune sous-division*.
11 est vray qu'on pourra tousjours mener une ligqè imaginaire chaque instant, mais cette ligne dans les mêmes parties ne durera que cet instant, parce que chaque partie a un mouvement différent de tout, aussi parce qu'elle exprime autrement tout l'univers. Ainsi il n'y a point de corps qui ait aucune figure durant un certain temps quelque petit qu'il puisse être. Or, je crois que ce qui n'est que dans un moment n'a aucune existence, parce qu'il commence et .finit en même temps. J'ay prouvé ailleurs qu'il n'y a pas de moment moyen ou moment de changement.
Mais seulement le dernier moment de Testât précédent et le premier moment de Testât suivant parce que cela suppose un estât durable. Or, tous les estats durables sont vagues et il n'y a aucun de précis. Par exemple, on peut dire qu'un corps ne sortira pas d'une telle place plus grande que luy durant un certain temps, mais qu'il n'y a aucune place précise ou égale au corps où il dure.
On peut donc conclure qu'il n'y a aucun mobile d'une certaine figure, par exemple, -il n'est pas possible qu'il se trouve dans la nature une sphère parfaite qui fasse un corps mobile, en sorte que cette sphère puisse estre mue par le moindre espace. On
pourra bien concevoir une sphère imaginaire, qui e pierres passe à travers de toutes ces pierres, mais on ne trouvera jamais aucun corps âôrit la surface soil précisément sphérique.
SDR l'existence DE OIED (l).
- Presque tous les arguments qu'on allègue pour prouver l'existence de Dieu ont du bon, maïs oh les voit i'arement poussés à bout. Ôh se contente ordinairement d'insinuer la chose, et cela né laisse pas d'être utile selon la portée et la disposition du lecteur. Votre abrégé. Monsieur, peut servir à réveiller les esprits et à leur doiiner de l'attention. Je vous mar- (Jueray cependarit des endroits où il me semble qu'il f auroit à suppléer.
Quailt à la première partie^ on doit voiis accoraér, Monsieur, (Qu'aucune i)artie de la matière ne sauroit être indépendante et en voicy la raison. C'est que chaque partie de la matièi-e est un tout cdrhpdsé d'autres pàf ties. Or; un tout ne sauroit estre îridépettdant Car il dépend dé ses parties. Mais on ne
(IJ Leibniz avait reçu de France un Traité sur P^xislence de Diiu dent néus n'avons pu découvrir ]*iiOteut'. Le fragmeot aut nous publions est ui^ extrait de la réponse que ce traité lui suggère.
FRAGMENTS DIVISRS. ^47
doit pas accorder sans preuve qu'un être nécessaire et indépendant, est nécessairement le souverain des autres; et par conséquent, qu'il n'y à qii'uri seiil être indépendant. Il n'y a rien de si vray, mais If faut le prouver. Il faudroit prouver aussi cette conséquence, qui est dans la seconde parité que celuy qui tire urie fois quelque chose de rien, donne rètrc i tout. Vous demandés pourquoy il seroit borné. Je réponds qu'il se poùrroit borner par sa propre nature ou volonté. Comme en elîet Dieii ii'a point prbdiiîf tout ce qu'il pouvoit.
11 me semble aussi qu'on peut faire quelque difficulté sur ce râisonhemctit : qile celuf qui ne sauroit se procurer l'être, peut encoir moins se procurer la manière d'être^ par exemple, le mouvement. Si la manière d'être étoit plus que l'être, la conséquence seroit plus recevable. ; / y
Dans la troisième partie vous insistes fort bien , Monsieur, sur l'ordre et sur la régularité qui sç remarque dans les mouvcmens des corps connus. Epicure a tâché d'affaiblir cet argument, en disant^ que dans un univers infini il y avoit toute sorte de combinaisons, et qu'ainsi il falloit bien, qu'il y eût aussi des endroits bien réglés, comme poùrroit estre notre monde. On Lui peut répondre,, qu'en eifet^ si les lettres d'une imprimerie étôîént jettées à l'àVen-
ture durant je ne say combien de millions de siècles, il ne seroit pas impossible que le hazard les fist quelques fois composer un sens raisonnable ; mais qu'une telle voye de produire de Tordre est si rare et à peu apparente, que moralement on doit pré« sumer le tout contraire.
Votre quatrième partie est contre le hazard. Mais pour le réfuter entièrement par quelque chose de plus que la presomtion morale, il faudroit des raisonnemens poussés plus loin.
SUR l'imuortalité de l*amb.
J madame l'Électrice de *** (1).
J*avoue quMl paroit d'abord fort naturel et fort raisonnable, suivant la lettre du 2 d'aoust que V. A. C. vient de recevoir, que nostre âme est mortelle par nature ; et immortelle par grâce suivant ce que la foy nous apprend. Car il semble que les parties des choses retournent dans les élémens pour estre employées à d'autres générations.
(1) Ce morceau est précieux, parce que le nom de Van Helmont s'y rattache, et qu'il fut même provoqué par une discussion fout amicale de Leii>niz avec le tliéoscope belge au sujet de Pimmorta* lilé de rftme. Leibniz faisait un assez grand cas de ses doctrines, mais il avait trop de pénétration pour ne pas voir ce qu'elles avaient de flottant et de vague sur la question de rimmortalilé. De là ses
FBAGlf ENTS DIVBRS, 2/|9
Il semble aussi peu raisoi^nable de vouloir juger des actions de Dieu par des loix ou règles de justice et d'ordre que nous concevons ; et par conséquent, il semble que la justice de Dieu ne prouve point qu*il y a des chastimens ou des récompenses après cette vie.
Neantmoins, si on se donne la peine de méditer avec plus d'attention, on trouvera que la dissipation des parties de nostre masse corporelle, ne suffit point pour conclure que Tâme se dissipe aussi.
quelqaes remarques à madame Télectrice de Brunswic, qai venait de recevoir une leure de Van Helmont.
Nous devons à feu M. Guhrauer une nouvelle preuve des rap« . ports de Leibniz avec Van Helmont. La voici :
{Copie de la lettre que je 'pris la liberté d'écrire à madame l'électrice de Brunswic^ le 3 septembre 169/^ , à l'occasion des livres que son altesse Électrice avait reçu de M. van Helmont.)
« Quant à la perfection des choses, en ne considérant que la raison toute seule, on peut douter si le monde avance toujours en perfection, ou s*il avance ou recule par périodes, ou s*ll ne se maintient pas plutôt dans la même perfection à Pégard de tout, quoiquMi semble que les parties font un échange entre elles, et que tantôt les unes, tantôt les autres, sont plus ou moins parfaites. On fiteut donc mettre en question si toutes les créatures avancent toujours, au moins au bout de leurs périodes, ou s'il y en a qui perdent et reculent toujours, ou enfin s*il y en a qui font toujours des périodes au bout desquels ils trouvent de n*avoir pas gagné ni perdu, de même qu'il y a des lignes qui avancent toujours, comme les droites, d'autres qui tournent sans avancer ou reculer, comme les circulaires, d'autres qui tournent et avancent en même temps, comme les spirales , d'autres enfin qui reculent après avoir avancé, ou avancent après avoir reculé, comiÂe les ovales, n
ZSÔ i>'RAGMÊNTS DIVERS.
Et quant S Tordre et à (a justice, je croirois quMI y à des règles universelles qui doivent avoir lieu tant à l'égard de Dieu qu'à l'égard des créatures intelligentes, car les vérités sont de deux sortes : il y à âes vérités de sentiment ei des vérités d'intelligence. Les vérités de sentiment sont pour celui qiii les séiit et pour ceux dont les organes sont disposés conime lès siens.
C'est pourcèià qu'on a raison de dire qu'il ne faiii point disputer des goùsts.
Mais je crois que les vérités d'intelligence sont universelles, et que ce qiil est vfay la ilessiis k l'égàfâ de nous, l'est aiissi pour les anges et pour Dieu même. Les vérités éternelles sont le point fixe et îrfîihùable siir lequel toiit roule. Telles sôiit les vérités des nombres, dans l'arithmétique, et celle des mouvemëns ou poids dans la mécanique et dans l'astrotiomie. C'est pour cela qu'on dit avec raison, que Dieu fait tout par nombres, par mesure et par poids.
Cela posé, il est bori de considérer qiiè l'ordre et l'harmonie sont aussi quelque chose de mathématique qdi consisté eh certàiries proportions. Et (\\ie ^la justice n'estant autre chose que l'ordre qui s'observe à l'égard du mal et du bien des substances jntelligenteSj il 3' ensuit que Dieu qui est la souyeraiïie- substance gardé immdableniërit là justice et
Tordre le plus parfait qui se puisse t)bserver. Tellement que je crois que si nous connoissions bien Tordre de la Providence, nous trouverions quMl est capable de femplii- et xhèitie de passer nos souhaits èi qu'il n'y a rien de plus désirable ni de plus satisfaisant pour nous en hostre particulier.
Mais comme on ne scàuroit remarquer la beauté d'une perspective, lorsque Tœil n'est point placé daiis \à situation propre à la regarder, il ne faut point trouver étrange que le même iious arrive dans cette vie si courte à Tégard de Tordre général. Cependant il y a lieu de croire que nous serons plus près un ]à\it du véritable point de vue des cHdses pour les trouver bohiies, non seulement par la foy, ny seulement par cette science générale que nous en pouvons avoir à présent ; niais par Té)^périencë même des détails et par le sentiment vif dé la beauté de Tunivers, même par rapport à hoù^ ; ce qiii setbit une bonne partie de la félicité qu'on se promet.
Pour ce qui est des difBcultés qui semblent naislf-e de (Quelques passages de TEci'iture sainte, et de nos articles de foy, j'oserois dire, que si nous y trouvioiis quelque chose de corilf-aire aux règles dé la bonlê et de la justice, il en faut conclure, que nous n'employons pas le véritable sens de ces passages de l'Ecriture, et de ces articles de la fdy.
LBTTRIi A LA REINE, SDR L*ART DE BIEN PENSER, DU P. BOUaOURS(l).
Madame, quoiqae j'aye Thonneur d'estre auprès de y. M., un rhume me réduit à ne pouvoir point parler que par écrit. C*est pourquoy ayant trouvé denièrement dans mon cabinet VJrt de bien penser^ qu'un auteur célèbre a écrit en forme de dialogue, livre fort superflu à vostre égard, puisque Y. A. possède naturellement cet art, et qu*on pourroit tirer les plus beaux préceptes des exemples qu'elle fournit tous les jours sans y songer, je me suis avisé de marquer quelques endroits du traité qui m*ont point satisfait. Je n'aime point à critiquer que ceux qui critiquent injustement les autres.
L'auteur de l'^r^ de bien penser est de ce nombre.
C'est un habile homme sans doute et qui a bien du mérite, mais il fait trop le Gaton et le censeur en matière d'éloquence, il semble même que l'envie de critiquer a eu bonne part à son ouvrage. Il bl&me le rafinement dans les pensées, et moy je trouve qu'il n'y en a que trop dans ses jugemens, et bien souvent on ne s'apperçoit des défauts des
(l) Sophie-Charlotte, fille d'Ernest-Auguste 'et de la dachçssc Sophie, née en 1668, mariée à Frédéric I*^, roi de Prusse, 168^, morte à Hannoverle il février 1705.
expressions qu'il blâme que lorsqu'on les regarde de trop près. A mon avis, quand il ne s'agit que de plaire, c'est assez qu'on soit frappé et même trompé agréablement, je pardonne à ce qui me charme du premier coup quelque faute médiocre que j'y pour- , rois découvrir à force de réflexions. Ceux qui ont l'esprit si pénétrant qu'ils remarquent d'abord les défauts cachés, ont le malheur de perdre les agrémens des choses, comme il arrive aux personnes trop sensibles, à qui la moindre senteur donne des vapeurs • .
[Il examine son jugement sur le Tasse, Voiture et divers apophthegmes des anciens; la traduction d'une épigramme d'Ausone (1)].
On Remarque entre autres : « Il exalte trop le badînage galant de Voiture, et il abaisse trop le' sublime brillant de Balsac. C'est un défaut ordinaire des puristes de prendre parti contre l'élévation où ils ne sçauroient atteindre. Il croit que Balsac a trop rafiné en disant d'un petit bois assez sombre qu'il y entre du jour autant qu'il en faut pour n'être
(i) L'éditeur regrette de ne pouvoir pas donner toat au long ces jugements littéraires, assurément fort précieux, venant d*un Allemand très mêlé au. mouvement des lettres en France, et tr^s capable de faire assaut de bel esprit avec les plus habiles.
pas nuit, et moy je ne trouve rien de plus juste ny de plus naturel.
D£ I.A NATDRE D£ L AHOPR.
Madame, je n'ay vu que deux ou trois pièces du procès qu'il y a entre deux illustres prélats de France, et avant d'avoir lu toutes les autres, je n*aurois garde de me mêler d'en juger. Laissons ce soin au i>ape, pour moy, je mettray seulement icy les idées que j'ay eu autres fois sur ce sujet, et dont Quelques unes n'ont point déplu à V. A. E.
De toutes les matières de théologie, il n'y en a point dont les dames soyent plus en droit de Juger, puisqu'il s'agit de la nature de l'amour,' mais s'il n*est point nécessaire pour cela qu'elles ayent les hautes lumières de V. A. E. dont la pénétration va presqu'^u delà de celle des plus profonds auteurs. Je ne voudrois pas qu'elles fussent comtae on dépeint Madame Guy on, c'est-à-dire des dévotes ignorantes. J'en voudrois qui ressemblassent à madeftioiselle de Scudery (1), qui a si bien éclairci les caractères et les passions dans ses romans et dans ses conversa«tions de morale, ou du moins qui fussent comme
(i) On irouverà dans une note ci-après .quelques détails curlettx sur les rapports de Leibniz avec mademoiselle de Scuàéry.
cette mistriss Norris, darae anglaise qu'on dit avoir si bien écrit depuis peu sur l'amour désintéressé. Mais venons au fait.
Aimer est trouver du plaisir dans les perfections ou avantages, e|t surtout dans le bonheur d'^^utruy.. C'est ainsi qu'on aime les belles choses et surtout les substances intelligentes dont le bonheur f^|{; nostre joye. C'est aiiisy que ciçux q^i^i pnt l'honneur de connoistre les incomparables vertus de V. A. E. se trouvent animés à la chérir.
pntre tous les ouvrages de dévotion qui p)éritefpjent d'çstre ipis ep ijsagç par^iy 1q peuple (i). Je n'en trouve guesres de la force du livre du P. Frédéric Spée, jésuite, intitulé Guldeness TugendhucK Il y a des pensées tout à fait admirables et solidçs., 11 n'y a principalement que les vers que je voudrois (ju'on eût retranchés, parce que le P. Spé^ ij'avoit aucune Idée de la perfection de la poésie allemande, et apparamment n'avoît point ouï parler de l'incomparable Opitz (2) à qui nous la devons. Aussi, trouve-
(i) Voy. Correspondance avec le landgrave Ernest de Hesse, *ome L '
<2) Opilz$ réformateur de la poésie allemande, fondateur d*tfne école nationale etxiassique, qui eut aussi sa pléiade, et qui fleurit au eommencieinent du xvu* siècle. Leibniz, qui était po^te lui Bu^sf^
256 FaAr.MfiNTS divers.
ton qu oiicor à présent, lés catholiques romains nés dans celte religion, ne sçavent presque point ce que c'est qu*un bon vers allemand ; de sorte qu'on peut dire qu'ils se sont aussi peu réformés à Tesgard de notre poésie qu'en matière de culte, et que cette différence de nos vers est une marque du culte pour eux (1).
Note sur mademoiselle de Scudery.
Aroccasion de la mort de mademoiselle Scodery, Leibniz, dans uoe gazette où il rendait compte des éfénements litl6«* raires les plus coosidérables, dit quelques mots de l'éloge qu*ea a fait dans le Journal des savants Tabbé Bosquiilon. Il peint d'après lui» et avec les couleurs dont il s'est servi, les qualités de son âme, celles de sa raison et toutes les vertus qui furent l'ornement de sa longue vie. « Morte à l'âge de quatre-vingt* quatorze ans, mademoiselle de Scudery, ajoute-t-il, étoit d'une
et même un peu de cette école, se rappelait encore avec délices, en 1715, la représentation d'une tragédie de Léon TArménien» d'Andréas Gryphius, contemporain d^Opitz, à laquelle il assistait encore enfant. Il aimait les chants religieux de TAliema^ne protestante ; lui-même en avait composé qui ne manquent pas de beauté, bien qu'il soit plutôt le Martial de celte pléiade dont Opitz éuit rUorace, Flemming FOvide, et Gryphius le Sénèque tragique.
(1) Même reproche dans une lettre à un jésuite de Paderborn, le P. Driesh , qui était poêle, mais non de Técole d*Opitz. k Ger- » manici carminis leges apud vestros (ignosce verbo) ignorari soient. » Neque enim emendatio palrlœ poeseos, quam inde ab anno fere » trigesimo superioris seculi magna Germani» pars amplexa est » In collegio patrum soclelatis Jesu quod sciam penetravit. <» Op. Dut., V. 430.
FftAGMENTS DIVERS. 257
ancienne maison d'une famille noble d'iilastration guerrière originaire du royaume de Naples, puis^ fixée depuis deux siècles environ en Provence. Son père fut célèbre par ses galanteries et SCS hauts faits : il servit avec considération sur mer et sur terre, et fut gouverneur du Havre sous i*amiral de Yiilars. Sa mère, de Tiliustre maison de Goustimenii-Martel, fut recherchée pour sa beauté, mais elleétoit vertueuse et brîN loit non moins par Pesprit. Sa fille, blanchie sous trois rois dans l'usage des cours, fit sensation lors de son arrivée à Paris : mais des malheurs imprévus qui vinrent frapper sa maison de ruines, et auxquelles elle voulut parer, lui mirent la plume en main et lui inspirèrent de composer des romans.
Elle sut y mettre la simplicité de l'histoire, la richesse de rinvention, Félégance et la facilité du style, les grâces de la conversation, les bienséances des mœurs, la grandeur et la pureté des sentimens, Félevation et les nuances des caractères, y joindre en un moi l'util^à l'agréable d'une manière surprenante. Elle se cachoit cependant : et son nom ne parut point mais celui de son frère , sous lequel elle fit paroistre Ibrahim Pacha en k volumes, les Harangites des femmes illustres en deux parties, Cyrus en dix volumes, et la première partie de Clelie qui n*en compte pas un moindre nombre. Elle eut beau faire, on la reconnut bien vite, et depuis lors son frère qui avoit contracté alliance en Normandie avec une fille de l'ancienne maison de Martinvast, ne permit plus que son nom parût en tête des œuvres de sa sœur. C'est ainsi que la fin de Glélie, Celinte, IVIathilde et les Promenades de Versailles, qui sont des nouvelles, parurent sans nom d'auteur. Dix volumes de conversation où elle essaye de peindre le monde et ses caractères, et d'animer les hommes à la vertu par le
plaisir, son beau discours de la Gloire composé en 1671, qui remporta le prix de i^Académie française, sont à joindre à la liste de ses œuvres. Je ne parle pas de ses lettres et d*ane' quantité de beaux vers. Elle fut traduite dans toutes les langues de l'Europe et même dans celles de l'Orient. Les étrangers qui visitèrent Paris, s'accordent à en parler comme d'une merveille. D'illustres personnages tinrent à honneur de lui: être présentés. Le savant prince Ferdinand, évêque de Paderboni et de Munster, lui Gt présent de son portrait gravé et de ses œuvres. La reine Christine lui donna son bnst^, une pension, correspondit avec elle et fut, si je puis dire, son amie. L'Académie des Bicourati de Padoue la reçut au nombre de ses membres après la mort d'Helena Coruara et lui ^t écrire une lettre élogieuse par Paul Patin. »
Leibniz, toujours d'après l'abbé Bosquillon, rend compte de ses derniers instants : « Malade d'un rhumatisme qui la faisoit beaucoup souffrir, elle resta fidèle jjisqu 'à la fin à ses amis, et leur garda jusqu'au bout ses vendredis. Le 2 juin 1701, après avoir reçu les sacremens , déjà très souffrante d'un rhume et d*une fièvre, mais pleine d'espérance et de foi dans les mérites du Christ, elle dit : « Il est temps de mourir. » Elle prit le crucifix et le tint embrassé jusqu'à la fin. Comme on voulut le lui retirer à cause de la pesanteur : « Laissez, laissez-moi mon Jésus, s> dii^elle en le retenant d'une main mourante, puis elle rendit l'âme. Elle étoit âgée de quatre-vingt-quatorze ans. Elle fut une merveille du siècle et l'ornement de la société. L'Eglise de l'Hôpital royal des Enfans rouges, où elleavoit souhaité d'être ensevelie et celle de Saint-Nicolas des Champs, qui avoit été sa paroisse pendant cinquante ans, se disputèrent l'honneur de son tombeau. Le cardinal de Noailles décida «en
FRAGMENTS DIVBRS. 259
faveur de sa paroisse, où elle fut enterrée le soir du 3 juin. » Leibniz fait suivre sa notice d'un catalogue de ses œuvres. . On sait que l'authenticité du Cyrus fut contestée ; Leibniz a placé devant le titre une courte remarque qui renvoie^ pour Tauthenticité du Cyrus et celle de la Clélie, à Ménage, dans le Menagi(ma^p.201ft. L Une épigramme en vers latins adressée par Leibniz à mademoiselle de Scudéry mérite de trouver ici sa place : il s'agit de son perroquet Mademoiselle de Scudéry avait à l'âge de quatre-vingt-treize ans fait quelques vers en l'honneur du duc d'Anjou, qui venait d'être couronné roi d'Espagne. Leibniz lui envoie ces vers :
Psittace pumilio, docta sed magne loquela
Heu nuper Dominée cura jocique tuae.
Si nunc Gyranidae (1) quondam spectata volanti
Ad superos, avium maxima régna tenes; Ne genus humanum paocorum a crimine culpa.
Quels nuda in vobis machina, sensus abest ; Et natura parens, nobis, si credimus, unis
Prodiga, sed reliquis rébus avara fuit.
Mens melior Sapphûs per quam immortalis honore
Garminis, es socios jussus habere Deos ; Et Dominas immensum parvus cornes ibis in aevum.
Nam Sappho, quicquid Musa et Apollo, potest.
Mademoiselle de Scudéry répondit à cette épigramme» et adressa à Leibniz les vers suivants pour le remercier :
Le célèbre Leibniz, si savant et si sage.
Du petit perroquet a fait un grand tableau F "^ t
Dont les traita sont si vifis, le coloris si beau.
Que nul phénix jamais n'eut un tel avantage ;
(i) Cyrano de Bergerac, dans son voyage au soleil, arrive dans le royaume des oiseaux, et ne doit sa délivrance qu'à un perroquet reconnaissant. (lieibniz.)
260 FnAGMENTS DIVERS.
Car depuis le climat où naissent les phénix.
Il n'est point de savant [que n*ef!ace] Leibniz (1). Tous ses vers sont divins, et leur puissance est telle. Que sans le mériter ils me font immortelle.
LBIBNIZ FEUILLETONISTE (2).
Premier article. Thésée^ tragédie par M. Delafosse. A Paris, chez Pierre Ribou, 1700, in-i2 (mars 1703).
L'auteur dit dans la préface, qu'après avoir donné au théâtre deux tragédies dont les dénoûments sont lamentables, il a voulu en faire une qui finît heureusement, malgré Tavis d'Aristote qui donne la préférence à celles du premier genre, et qui croit qu'un dénoûment funeste convient mieux au théâtre et est plus capable de remuer le cœur, puisqu'il va môme jusqu'à prétendre que les poètes qui recherchent des dénoûments heureux ne le font que pour
(i) n y avait une lacune. M. Guhrauer proposait semblable a, qui est bien lourd, ou tel que, qui ne vaut pas mieux. Le vers est de douze syllabes ; dans un cas il n*en aurait eu que onze, et dans Taulre, diXr
(i) Nous donnons sous ce titre la traduction de deux articles écrits par Leibniz en allemand et qui nous ont été communiqués par M. Guhrauer. Ils étaient destinés à une gazette allemande où il rendait compte des publications nouvelles. On trouvera avec plaisir, dans ce premier article^ quelque chose des opinions de lieibniz en poétique, et dans le second, quelques détails sur cette cour de Louis XIV, où Tascendant de madame de Maintenon avait détrôné Pamour et remplacé Bajazet par Absalon.
FRAGMBNTS DIVERS. 261
plaire aux spectateurs, parce qu'ils ne leur croient pas assez de courage pour trouver du plaisir dans un dénoûment funeste.
M. Dacier se base» dans ses notes à la Poétique d'Aristote, et dans la préface d'Electre qu'il a traduite, sur ce principe que les pièces qui finissent si bien ne peuvent exciter ni terreur, ni pitiés M. Delafosse répond qu'elles peuvent exciter l'une et l'autre par le danger où se trouvent les premiers personnages, et que les larmes que la joie de les voir heureusement échapper au danger tire de nos yeux l'emportent sur celles qu'arracherait le chagrin de les voir y succomber. Il en donne pour preuve la représentation du Cid et d'Iphigénie, et il ne peut s'imaginer qu'il y ait plus de lâcheté ou moins de courage à pleurer de joie que de douleur.
C'est une belle question et digne d'être plus sérieusement examinée ; il y a des arguments pour et contre. Le sentiment de l'auteur paraft être le plus raisonnable, et on pourrait se ranger aux motifs qu'il en donne. Il dit d'abord qu'il ne peut comprendre quelle, sorte de courage il y a à se délecter du malheur et de la misère ; que c'est un penchant inhumain et sauvage dont on ne saurait justifier même le peuple romain, si curieux de ces combats de gladiateurs qui s'entr'égorgeaient pour ses plai-
26^ FUÀGHENTS DIVERS.
Birs; quMl y aurait bien une espèce de fermeté stolque à ne ressentir ni joie ni douleur de l'infélicité d' autrui ; mais qu*il vaut mieux qu'une pareille insensibilité ne se rencontre pas chez les hommes, parce qu'elle les rendrait de marbre au malheur d'autrui. Car les hommes ne prennent pas pour guide la pure raison ; et comme il faut y joindre nécessairement quelque émotion du cœur, il vaut mieux que cette émotion soit conforme à la raison et à ce qui lui convient. Il n'est donc pas bien de leur apprendre à rejeter ces mouvements que la nature leur a donnés pour le bien du genre humain. Il s'ensuivrait qu'il est louable de ne pas s'émouvoir de la nlort d'un père ou d'une mère ou d'un frère. Car la différence n'est que dans le degré, et tous les hommes sont frères. L'auteur dit qu'en conséquence, dans certaines rencontres, il faut éprouver de la compassion pour son prochain, bien qu'au fond cela «oit plutôt nécessaire qu'agréable.
Il vaut donc mieux se ranger au sentiment des modernes qui préfèrent les tragédies dont le dénoûment est heureux, c'est-à-dire où la vertu est récompensée et le vice puni ; ainsi que nous voyons tous les romans, toutes les histoires d'amour de quelque importance suivre cette règle. jQuand on élèv£ un édifice dont on a choisi le plan^ il faut
avant tout donner la symétrie convenable. Et de même quand l'action est en nos mains, il faut lui donner] un dénoûment que puisse avouer un homme de cœur. Toutefois, il faut entendre ce conseil des événements ordinaires; car il y a telles circonstances où Ton pourrait bien, pour amener une péripétie, représenter des lieux désolés et des événements funestes.
L'auteur paraît reconnaître, dans la préface, que la Médée de sa tragédie ne se conduit pas en Médée: car elle eût été mieux dans «on rôle, si elle avait contribué quelque peu par son industrie à la captivité de Sténélus, si elle avait conseillé au roi de le faire périr par le poison pour venger sur lui le meurtre commis sur son fils ; il eût aussi mieux valu que le roi, au moment où on l'amène devant lui, le reconnaisse à son épée ou à un anneau. C'eût été plus conforme au récit des anciens.
Deuxième article. Absalon, tragédie lirée de rÉcriture sainte, ('i février 1702.)
On commencé maintenant en France à faire des drames d'où l'on bannit l'amour, tandis que jusqu'ici le théâtre lui avait appartenu sans contrôle (1). Cela vient de ce que le roi marque son intention
(1) A ce sujet Leibniz disait que le Mercure galant devrait s'in- • tituler le Metcure dévot.
26A FAAGMENTS DIVEBS.
de voir éviter tout ce qui peut même indirectement engager à mal sans être mal en soi. C'est dans cet esprit qu*a été composé YAbsalon^ qui n'est pas encore imprimé, dont M. Duché est Tauteur, et qui a été représenté devant le roi par de grands personnages pour la plupart. Le duc de Chartres faisait le rôle de David ; mademoiselle de Melun faisait la femme de David ; le comte d*Ayen, fils du duc de Noailles, Absalon ; la duchesse de Bourgogne, Thamar qui passe dans la pièce pour la fille d' Absalon ; le frère du comte d'Ayen, un Israélite qu'y introduit Fauteur. Baron, le célèbre comédien et auteur, s'acquittait du rôle d'Achitophel le conseiller d*État. L'auteur M. Duché a pris l'emploi de Jamri, officier des gardes et ami intime d'Achitophel. Les deux autres personnages, celui du chef Joab et du conseiller Ezrai, avaient été distribués à d'autres.
On doit reconnaître que les vers sont gracieux ; mais, quant à l'invention, l'auteur ne craint pas de s'écarter de l'Écriture sainte. C'est une coutume de permettre aux poètes , dans les romans et les poésies, d'ajouter quelques fictions, mais on ne leur permet pas de manquer les traits essentiels. Combien moins devrait-on se donner de telles licences quand il s'agit de l'Écriture sainte que tout le monde connaît, et que par conséquent il ne faut pas altérer!
Tout le monde sait qu'Achitophel s'est pendu pour tin tout autre n)otif, et dans des circonstances bien différentes de celleô imaginées par Tauteun On sait aussi qu*Àbsalon n'a pas été tué de la main de Joab par hasard, et ainsi des autres. Je laisse à ceux qui sont connaisseurs dans Tart poétique à juger si rbistoire, et surtout l'histoire sainte, peut subir de telles altérations, et s*il ne vaut pas mieux les éviter et choisir un autre sujet, si celui-là ne va pas à la scène.
BoÈGE, De consolatione^ résumé par leibniz (1).