NÉE DE STOURDZA
d'oMGIKB GIBCQDS (i).
Madame,
Rien au monde ne pouvait m'étre plus agréable que la lettre que vous m'avez fait l'honneur de ra^écrire. J'étais déjà infiniment sensible à la bonté que vous avez eue de vouloir bien vous informer de mes nouvelles auprès de Tmléressante Sophie, qui s^est acquittée très-exactement de cette commission. Jugez combien vous avez ajouté à ma reconnaissance en prenant la plume vous-même pour me prouver, d'une manière si aimable, qu^il y a toujours place pour moi dans votre mémoire ! Je me tiens très-honoré de* vous avoir appris un mot; mais ce qui me serait un peu plus agréable, ce serait de jouir avec vous de la chose
(I) Aotrefois aUachée comme demoiselle d^hoonear à Timpératrice ÉUsa- 1^1 épouse de l'empereur Alexandre. Elle est morte à Odessa en 1844. Elle éUitd*aD esprit sérieux et aimable, intelligente et curieuse sans pédanliune, religieuse par réflexiOD comme par seutiment , attachée d^ailleurs à l^^SUie grecque.
3i LETTRES
même dont je n'ai pu vous apprendre que le nom. Casielliser avec votre famille serait pour moi un état extrénenient doux, et puisque vous y seriez, il faudrait bien prendre patience; mais, hélas I il n'y a plus de château pour moi. La foudre a tout frappé, il ne me reste que des cœuri; ; c'est une grande propriété, quand ils sont pétris comme le vôtre. L'estime que vous voulez bien m'accorder est mise par moi au rang de ces possessions précieuses qu'heureusement personne n'a droit de confisquer. Je cultiverai toujours avec empressement un sentiment aussi honorable pour moi. Jadis les chevaliers errants protégeaient les dames, aujourd'hui c'est aux dames à protéger les chevaliers errants : ainsi trouvez bon que je me place sous votre suzeraineté, s'il vous ai'rive d'échanger votre nom contre celui de quelque homme aimable qui sache ce que vous valez (les autres peuvent bien aller se promener). Je compte sur votre maison pour y raisonner, rire, pleurer^ voire même dormir, suivant mon bon plaisir. Et quand même vous seriez encore quelque temps au rang des honorables et gentilles demoiselles, vous pourrez toujours me protéger. Rien n'empêche même, ce me semble^ que, dans très-peu de temps, vous ne puissiez sans conséquence, les jours où je serai extrêmement triste, venir me chercher dans votre voiture, pour me conduire à la promenade. Tout le monde dira : « Place à mademoiselle de \.. qui mène l'aveugle! donnons-lui un ducat.» Et, sans mentir, ce ducat sera bien tout aussi noblement gagné que celui des dames (1). Au reste, ce n'est qu'un projet : vous pouvez changer et ajouter tout ce qu'il vous plaira. Que dites-vous de l'impromptu de mon frère, qui est parti subitement pour la frontière de Perse, après avoir été fait colonel dans la suite de Sa Majesté Impériale? Permettez
(1) Âllusioo à UQ usage russe/
A MABAMB LÀ COMTESSE D^EBLIRG. 35
que je l'acquitte, car il est parti si subitement qu'il n'a eu le temps de remplir aucun devoir. Il était militaire, mais ion emploi était civil, et il ne pouvait espér«f d'avance^ ment militaire. D'ailleurs, il y avait qtielque chose de ohin« ceux dans cet état, et tout l'agrément qu'U présentait te^ nait à cette bonne tète qui est allée fermenter à la Ghaus* sée^^Antin, rue Blanche, n*" 49. Voilà, je crois, de solides nisans. Qtiântati voyage de Tiffis, c'était tme dépendance nécessabe de la promotion. Dans l'univers entier^ il y a toujours un tant-pis à côté d'un tant-mieui. Au reste^ il y a plus de vingt ans que les tant'-pis nous accablent; nous derons être endurcis. Je gémis comme vous de cette folle obstination de notre ami Tch...f (1), qui aime mieux man* qœr de tout à Paiîs que d'être ici à sa place» au sein d'une gMde et honorable aisance. Mais regardez-y bien^ vous y terres la démonstration de ce que j'ai eu l'honneur de vous dire mille fois. Je suis mohis sâr de la règle de trois, A même de mon estime pour vous, que Je ne le suis d'un profond ulcère dans le fond de ce cœnr, plié et replié, où personne ne voit goutte. Ce monde n'est qu'une représen- Wlon : partout on met les apparences à la place des motifs, de manière que nous ne connaissons les causes de rien. Ce qui achève de tout embrouiller, c'est que la vé^ rite se mêle parfois au mensonge. Mais oùf mais quand? mais à quelle doset C'est ce qu'on ignore. Rien n'empêche <Ioe Tactetir qui joue Orosmane sur les planches ne soit iMlement amoureux de Zaïre; alors donc, lorsqu'il lut <fift,
Jè teoxt iircc 6icli, vmu Almef et totis pUlr««
il dit la vérité; mais s'il avait envie de l'étrangler, son art
(t)L*amifaltchitchâgofr,
aurait imité le même accent, tant les comédiens imitent bien l'homme! Nous, de notre côté, nous déployons le même talent dans le drame du monde, tant l'homme imite bien le comédien! Comment se tirer de là? Pour en revenir à notre ami Tch...f, je sais d^abord qu'aucune des raisons qu*il allègue ne sont les vraies, et je crois savoir de plus qu'il s'agit d'orgueil blessé. Le reste est lettre close. Il est bien ce qu'on appelle votre ami, mais pour de certaines confidences, ci vuol aliro. Lorsque deux êtres parfaitement en harmonie se rencontrent par hasard, lorsqu'une parfaite confiance est la suite d'une longue et douce expérience, lorsque les portes sont fermées et que personne n'écoute, lorsque la peine d'un côté a besoin de parler et que la bonté de l'autre a besoin d'entendre, alors il peut arriver, comme l'a dit divinement Jacques-Bénigne, que l'un de ces cœurs, en se penchant vers l'autre, laisse échapper son secret. Mais il faut cela, et cent autres petites circonstances qui n'ont point de nom, pour entendre ce qu'on appelle un secret. Jugez si j'ai la moindre prétention à transvaser ces deux cœurs de la rue Blanche, n<> 19 ! Mais je ne sais pourquoi ma plume s'avise ainsi de moraliser et de battre la campagne. Le tout est sur son compte, car je ne m*en suis pas mêlé. Je veux seulement dire que nous ne savons rien du secret. Je plains beaucoup madame Tch...f, qui va faire ses couches dans cette boîte étroite que vous me décrivez ; le mari me dit seulement un petit appartement. Votre raison, qui a toujours raison, l'a surtout dans cette occasion. C'est un déplorable caprice, et rien de plus. — L'histoire de votre jésuite américain est curieuse; ici ses collègues ne le connaissent point. Le monde est plaisant dans ce moment. Hier, on disait que le roi de Prusse était sur le point de se faire capucin. J'opinai tout de suite pour qu'on le fit pape sur-le-champ, et qu'il allât résider à Londres. J'espère que vous n'y savez pas d'em-