‹ Lettres et opuscules inédits (volume 2)Chapitre 16 sur 100 · À MADAME LA COMTESSE D EDLING · texte numérisé non relu

À MADAME LA COMTESSE D EDLING

pêdiement. Je prie vos excellents parents d'agréer mes bommages; si vous me faites l%onneur de parler quelquefois de moi, je l'entendrai certainement. Revenez tous en bonne santé. Recommandez à mademoiselle Hélène de rapporter précisément les mêmes yeux. Sur cet article^ la moindre innovation serait dangereuse. Je vous remercie de nouveau d*un souvenir auquel j'attache le plus grand prix. Agréez la profonde estime et le tendre respect avec lequel je suis de tout mon cœur^ etc.

AU

Madame,

Ce n'est pas un petit phénomène qu'en trois jours- je n'aie pu trouver physiquement le temps de vous faire ma cour. On dit ordinairement^ // ne m'a pas été possible, et l'on sait ce que cela vaut j mais, pour le coup, ce n'est pas une façon de parler. Il y a longtemps qu'il ne m^était arrivé d'être aussi étouffé par mille seccature combinées. J'ai su que vous aviez formé le bon propos de m'écrire, et je vous en remercie comme de la chose même, car je sais bien que vos déclarations ne sont pas des paroles. J'ai grande envie que vous soyez ici, ne voyant pas ce qu'il y a de très-amusant pour vous dans ces jardins; je crains d'ailleurs que l'humidité ne vous pénètre dans votre chambre, et que nous ne soyons obligés de vous faire sécher ici, ce qui est toujours très-dangereux. Outre ces considérations purement physiques, il y a bien aussi un peu d'égoîsme dans mon désir, car vous manquez extrêmement dans ce petit cercle intime qui me devient toujours plus nécessaire à mesure que le chagrin agit davantage sur moi. II. 3

38 LETTIIES

Ce n'est pas qu'il augmente en dimensions^ mais il devient tous les jours plus pesant. Vous savej qu'il ressemble au mouvement quand il a une cause continue; sa triste puissance ne cesse d'augmenter rapidement; le martyre paternel a recommencé d'ailleurs le 5 de ce mois. Je n'ai pas lie nouvelles de mon fils depuis le 1*' de juillet, sans doute parce qu'il marche. Il est attaché au général Wittgenstein, qui est entré en Bohême, comme vous savez, avec un su* pcrbe coips. Rodolphe avait porté au comte Wittgenstein une lettre de recommandation très-chaude de la part de Tamiral T...f (4). Le premier a répondu : a Je suis charmé d'avoir pu remplir vos intentions, en plaçant votre jeune protégé auprès de moi. » C'est là où nous nous en sommes tenus, la délicatesse ne permettant point de rompre entièrement avec l'amiral, tant que ce dernier n'a point pris de démission absolue. Si cependant cet état dure, il faudra bien prendre un parti. Mon Dieu, Madame, quels incroyables travers se trouvent dans notre pauvre tête humaine ! Que de talents, et même de véritables vertus, inutilisés par je ne sais quel orgueil insensé et incurable/ J'en reviens toujours à dire que personne ne le connaît. U y a quelque chose au fond de ce cœur qui le ronge et l'exas^père (2). Qu'est-ce que ce quelque chose? Jyï'en sais rien, Je lui ai dit et écrit plus d'une fois : « Je ne sais pas ce que c'est, mais je sais bien que c'est quelque chose. » Il ne répond rien. — J'ai été le voir Tautre jour, et il m'a fait promettre de retourner. J'y serais allé demain, sans la fête de vendredi ; lundi, je crois, j'exécuterai ma promesse, quoiqu'il m'en coûte beaucoup de quitter mon fauteuil et le irantran de nies occupations. Il s'occupe toujours de sa douleur. Il m'a demandé une inscription latine pour le tom-

(I) Tchitchagoff.

(1) Ripprooher eetle lettre de celle que le comte de Malstre écrit à Tamiral iur la mort de ta femme. vT. 1"^, p. 313 des Lettres et opuscuUt inédits \

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beaa de sa feinme^ dettinée uniquement à dire que ce moomnent^ imaginé par lui, fut exécuté partel et tel. Je la lui ai envoyée; il la fait graver. 11 me demande dans sa lettre : « Pourquoi un monument de bronze doit durer plus que a le plus bel ouvrage du ciel? x> Il ajoute^ par réflexion : • Pourquoi la dentelle d'un tel chef-d'œuvre doit durer ff plus que lui? » — Et^ frappé de ce puissant argument contre ELL £ (i ] , il me somme de répondre dans ma première lettre. Je lui réponds que je ne sais comment il s'embamsse dans une chose aussi simple^ puisqu'il est viiible que Dieu ne sait pas faire les femmes aussi bien^ à beauooupprëS; que les hommes savent faire les dentelles. — Si vous trouvez la réponse bonne^ Madame^ je vous prie de It %ier. Jamais ma métaphysique n'avait été aussi embarrassée, n est bien dur d'être obligé de convenir ainsi de SES torts. Quelle ièie, bon Dieu ! Mais^ pour en revenir à ses torts à lui; qui sont d'un autre genre^ je ne sauniivous dire à quel point je suis fftché de le voir engagé par engagement dans une route évidemment mauvaise. Voilà un chapitre à ajouter au traité de saint Augustin, De tutilité de croire. Quel véritable croyant se laissera jamais donûner dans sa conduite morale et politique par de telles Mlevesées! Au surplus, il m'a rendu service, il m'aime, il est malheureux; c'en est assez : amais je ne cesserai de l'aasister comme un malade. Et vous, Madame, venez à votre tour m'assister un peu par deux de ces trois raisons, quoique la maladie soit heureusement bien difiérente. J'attache un prix infini à l'honorable attachement que vous m'accordez. Tout mon chagrin est de m'être inscrit si tard dans la liste de vos amis. Mais, sur ce point, je suis sûr de n'avoir pas tort. Je compense un peu cet inconvénient de pure chronologie par une connaissance parfaite de ce que

(I) La Providence, dont ramlral T...f se plalsaïl à nier rexistence.

40 tITTRES

VOUS valez. Agréez donc l'assurance la plus sincère de mon respectueux dévouement

AU même.

Madame^

Comment pourrai-je vous exprimer le plaisir que m'a fait la nouvelle que je viens de recevoir de notre aimable amie^ au sujet de Monsieur votre père? Ce plaisir est proportionné au chagrin que m'avait causé la nouvelle contraire. J'étais sur les braises, voyant Pépée qui pendait sur la tête de l'excellente Roxandre, sans savoir à qui m'adresser pour en apprendre davantage. Madame de S. m'a rendu un véritable service en me communiquant, sans le moindre retard, la nouvelle du mieux, qui lui est sans doute venue de vous. Je vous félicite de tout mon cœur d^avoir reçu la consolation avec la nouvelle du malheur : puisse )e bon papa être bientôt parfaitement rétabli î Hélène aura bien fait son devoir, ainsi que la courageuse maman ; cependant vous aurez manqué là : personne ne devrait souSnr chez vous quand vous êtes absente. Je me suis occupé sans cesse de vous, je puis vous l'assurer, dès le moment où j'ai eu connaissance de l'incommodité de monsieur votre père. Je voulais et je ne voulais pas vous écrire, je voulais et je ne voulais pas aller à Czarsko-Selo. J'écrivais à madame de S., et j'attendais avec une extrême inquiétude les renseignements dont j'avais besoin. Us sont arrivés tels que nous les désirions. Tout à l'heure, sept heures du soir, j'irai m'en féliciter avec notre amie commime, qui partageait bien mes inquiétudes. Ah ! le vilain monde ! Souffrances si l'on aime, souffrances si Ton n'aime pas, Quel-

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ques gouttes de miel^ comme dit ChateaulHÎand^ dans une coupe d'absinthe. — ' Bois^ mon enfant^ c'est pour te guérir. — Bien obligé; cependant j'aimerais mieux du sucre. — A propos de sucre, j'ai reçu votre lettre du... Vous ne l'avez pas dit, mais n'importe, en vérité, j'ai beaucoup goûté vos réflexions sur le temps qui court. Pendant toute la cérémonie, je n'ai cessé de songer à cette loterie dont vous me parlez. Quelle mise, Madame, et quel lot/ Je ne puis m'en divertir avec le beau diable, car il nous a quittés. Que dire de ce que nous voyons? Rien. Et quel temps fut jamais plus fertile en miracles ?l!ious en verrons d'autres, tenez cela pour sûr, et ne croyez pas que rien finisse comme on l'imagine. Les Français seront flagellés, tourmentés, massacrés, rien n'est plus juste, mais point du tout humiliés. Sans les autres, et peut-être malgré les autres, ils feront... — Eh ! quoi donc? — Ah ! Madame, tout ce qu'il faut et ce qu'on n'attend pas. — Voilà un vers qui est tombé de ma plume; mais n'ayez pas peur de la rime, c'est bien assez de la raison, si elle y est. D'ailleurs, c'est vous qui êtes le sujet de cette lettre; je n'aime pas battre la campagne. Un véritable rimeur qui aurait la rime et la raison ferait fort bien de rimer à Roxandre. Certes, il aurait beau jeu : prendre, entendre, comprendre, etc. ; pendre même pourrait servir avec les précautions nécessaires, il ne devrait effacer que rendre. Et sur ce, que Dieu vous bénisse, et daigne prolonger la vie de tout ce qui rend la vôtre heureuse !

P. S. Je m'aperçois qu'en griflbnnant mes pieds de mouche mal formés, je ne serai bientôt plus lisible. Je vous enverrai une loupe. Madame.

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A la même»

Avant votre départ^ Madame^ je vous demandai votre adresse à Csarsko-Seio. Vous me répondîtes : U vous écrirai mot-^néme. Il me sembla voir dans cette réponse une volonté ou une velléité de n'être pas prévenue^ de sorte que je ne me déterminais point à vous écrire, quoi* que notre aimable amie m'ait offert deux ou trois fois de se charger de mes lettres. Mais aujourd'hui j'ai un motit excellent pour vous écrire, car c'est pour vous demander pardon. Mon fils est parti le 27 après midi; le 39 après midi , il était à Riga ; le 30, il m'a écrit sous la même enve« loppe avec le marquis Paulucci. 11 y avait une troisième lettre pour vous. Madame, que le marquis me charge de faire tenir à l'aimable madame de S. (pur compliment ; rien n'est plus faux). Même forme, même grandeur, impatience de lire, etc.; enfin, que voulez-vous que je vous dise? Au lieu de faire sauter le cachet de la mienne, mes doigts étourdis, conduits par de mauvais yeux, ont décacheté la vôtre. 11 serait inutile de vous dire que je ne l'ai pas lue. C'est le devoir de tout honnête homme, mais je porte Tidée de ce devoir jusqu'à la superstition : je ne m'aviserais pas de lire une ligne adressée à mon fils. Je n'ai pas même tiré la lettre de son enveloppe, tant j*ai été prompt à m'apercevoir de ma distraction. Je n'en suis pas moins extrêmement mortifié. Pardon mille fois. Depuis que vous nous avez quittés, mon âme ne s'est occupée que de choses tristes. Mon fils m'a quitté. Jamais mon triste veuvage n'avait pesé si cruellement sur moi. J'étends mes bras au milieu de mes quatre murs : ils ne trouvent qu^m livre ou un laquais. Le premier, quoique muet, vaut mieux, parce qu'il ne vole pas. Il s'en faut que ce soit assez. Je vois notre excellente

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amie madame de Swetchine autant que je puis. Elle m'entend fort bien et me console beaucoup. J'en ai besoin de toute manière. — Voilà d'étranges nouvelles. Quand les êBaires tourneraient bien dans le sens européen^ comme sujet du roi de Sardaigne^ et comme père, je n'en serais pas moins exicuié. Ainsi ^ Madame^ priez pour les morts. — Mais vous qui êtes vivante, vous qui avez précisément l'âge de mon Adèle^ que faites-vous dans vos bosquets, et comment vous portez-vous! J'imagine que vous serez encore plus goûtée dans cette solitude , par la raison nullement profonde que plus on vous volt, et plus on aime à vous voir. C'est cependant une grande ignorance ou une grande impuissance de ne savoir lasser personne : mais chacun a ses défauts. Vivez comme vous pourrez avec le vôtre. AdieU; Madame; je vous quitte pour aller me traîner ici et là, et même à la campagne. Mon fils m'ordonne de quitter ma table , et sa tendresse nCenvoie promener. Je lut obéis; et moi, Madame, je vous ordonne de vous bien porter, comme on dit en latin ; et si^ après avoir reçu un ordre pour votre santé, vous me permettez de vous en adresser un autre relatif à la mienne, je vous ordonnerai de penser à moi. Recevez Tassurance bien sincère de mon tendre et inviolable respect.

A 1» mène*

Par charité. Madame, si vous y êtes encore à temps, faites-moi le plaisir d'enjoindre à ma chère gouvernante de ne point interposer sa subtile personne dans le transport de mes meubles. Ses yeux seuls doivent veiller à remballage chez moi, et ceux de la petite Finnoise chez vous pour la réception. L'œuvre ne doit se ftiire que par

les hommes : qu'elle en choisisse et qu'elle en paye autant qu'il sera nécessaire. J'espère que vous ne lui refuserez pas vos conseils pour le choix de ces hommes, dont, après tout, le nombre ne doit pas égaler à beaucoup près celui des soldats de S. M. I. Je croyais ma voiture chez vous ; j'avais donné Tordre de Ty conduire. Mon premier ministre jure qu'il n'en sait pas davantage. Quel génie l'a mené chez le grand Joachim? Je l'ignore. Un jour, je lui demandais, pour parler, s'il pourrait abaisser son sublime talent jusqu'à raccommoder ma voilure, qui était encore fort bonne, mais dont le vernis devait être changé? Il me dit qu'il n'emploie passa docte main à ces ouvrages de second ordre ; mais qu'il pourrait, si je le voulais, les faire exécuter dans sa cour et sous ses yeux. Nous en demeurâmes là. A présent il va s'exercer, ainsi que sur le drochky et le tratoeau, et me faire peut-être un petit compte de mille roubles, dont je ne suis nullement coupable. — Ah ! que j'ai besoin de me marier ! — Mais plaignez-moi ; rien n'est plus douteux que mon établissement Des lettres que j'ai reçues ici me font craindre infiniment que mes pauvres femmes ne puissent avoir de passe-ports. Bientôt je saurai mon sort. Je suis sur les braises. Adèle m'écrit : La tête me tourne; je ne puis me persuader que nous ne puissions pas partir. — Hélas ! qui sait? J'ai été enchanté de tout ce que vous me dites sur le beau diable et sur les personnes qu'il a mises en mouvement. Tout cela est excellent; mais que dites-vous de ce double commandement? Cela ne se voit qu'ici. S'il venait à être vainqueur par terre et battu sur mer, n'est-ce pas que cela serait drôle? Pour moi, je le crois très-capable de faire ce qu'on appelle un beau coup, parce qu'il a une tête ascendante, et c'est de quoi il s'agit dans le monde. Qui pourrait d'ailleurs lui refuser la qualité, qui n'est pas mince, de connaître, de chercher et d'aimer les honnêtes gens? L'idée que vous terminez par

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Amen est bien importante. Combien elle a roulé dans ma tête ! Elle est très-exécutable au moyen d^une fière bonne foi^ sans autre ingrédient. Si j'étais à Saint-Pétersbourg^ jlrais souvent^ pendant l'été actuel ou prochain^ voir ce magnifique pont de pierre qui sera de bois ; et^ par occasion, je pourrais aussi rendre mes devoirs à cette personne de Constantinople que vous connaissez. Quant au saint synode et à mademoiselle de B. . . ( 1 ) Je pourrais les passer sous silence. Il est impossible de faire marcher quatre merveilles de front. Si vous savez encore quelque chose ou de Moldavie oud'ailleurs, envoyez-moi cela commeon jette xmegrivna (2) à un mendiant. Je suis ici dans un désert et une ignorance de toutes choses qui passe Pimagination. J'ai bien ri du commerce épistolaire dont vous me parlez; mais vous avez bien jugé de ma discrétion : je n'en parlerai à personne^ pas plus que de la maxime générale que vous y joignez. Jamais je n'ai trahi votre sexe. Si l'homme était jeune^ il ferait brûler la demoiselle comme un tison. Elle fumera au moins. J'accepte, avec une reconnaissance infinie, la déclaration que vous me faites. Croyez bien que, per parte «lia, votre estime et même votre confiance (en mettant toujours à part les correspondances officielles, comme celles de Sophie) sont une portion intégrante de mon bienr être. J'espère que cette tournure technique est assez respectable. Présentez toujours autour de vous mes tendres et respectueux hommages. Je vous plains beaucoup pour lejour de la séparation. C'est une véritable amputation. Combien je suis sensible au souvenir du vénérable papa ! Faites parvenir le mien, je vous en prie, par monts et par vaux, juscfu'à lui et monsieur son fils. Je ne sais. Madame, ni quand ni comment vous me reverrez, ni quelle mine

(1) Personnes qui demeuraient dans un même pavillon que madame de S.

(2) Petite monnaie d*argent valant dix kopccka. — Le comte de Maislrc Privait de Polobk.

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VOUS me trouverez. Tout est douteux^ excepté^ entre autres choses^ le respect infini et le dévouenoient particulier dont je fais profession pour votre excellente personne.

A la même»

Madame^

Pour établir la grande vérité que les voyages forment les jeunes gens> le digne Voltaire citait fort à propos Sem^ Gham et Japhet. -^ J'espère que bientôt nous aurons une autorité de plus^ et que l'excellente Roxandre joindra in* cessamment son nom à ceux de ces trois grands patriar* ches. Quoique nous la tenions pour Européenne^ et par conséquent fille de Japhet, il est vrai cep^dant qu'elle est un peu voisine deSem^ et qu'à ce titre le pays des mi* racles et des révélations lui est moins étranger qu'à nous. Quand vous posséderons-nous donc encore^ aimable et respectable amie? et quand pourrons-nous deviser avec vous autour de la table ronde, où le thé ne paraîtra que pour la forme? — Placée entre madame de 8... ne et moi, nous comptons vous presser sans miséricorde^ comme une orange. Le mieux pour vous sera de nous laisser faire ; vous ne pouvez en conscience nous refuser cette limonade. Que vous aurez de choses à nous dire, et que j*aurai pour mon compte de plaisir à vous entendre ! Je vous ai envié celui de parcourir un pays si intéressant dans un moment d'enthousiasme et d'inspiration. Je ne cesserai de le dire comme de le croire: l'homme ne vaut que parce qu'il croit. Qui ne croit rien ne vaut rien. Ce n'est pas qu'il faille croire des sornettes ; mais toujours vaudrait-il mieux croire trop que ne croire rien. Nous en parlerons plus longuement. Quel immense sujet> Madame, que les consi-^

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dérations politiques dans leurs rapports avec de plus hautes considérations ! Tout se tient, tout s'accroche^ tout se marie; et lors même que l'ensemble échappe à nos faibles yeux, c'est une consolation cependant de savoir que cet ensemble existe, et de lui rendre hommage dans Fauguste brouillard où il se cache. Depuis que vous nous avez quittéSy j'ai beaucoup griffonné, mais Je ne suis pas tenté de faire une visite à M. Antoine Piuchard (!]. n n'y a point ici un théâtre pour parler un certain langage. Le grand théfttre est mamtenant fermé; et qui mi si et quand et comment il se rouvrira (S) t Je travaille, en attendant, tout oomme si le monde devait me donner audience, mais sans aucun projet quelconque que celui de laisser tout à Rodolphe. Si par hasard, pendant que je me promène encore sur cette pauvre planète, il se présentait un de ces moments d'à-f ropos sur lesquels le tact ne se trompe guère, je dirais à mes chiffons : Partez, muscade! Mais quoique je regarde comme sûr que ce moment arrivera, cependant son importance même me persuade qu'il est encore fort éloigné. A vous donc la balle! mais, en attendant, rien ne nous empêche de nous féliciter ensemble sur l'événement qui me parait infaillible. La fermentation que vous avez vue annonce l'explosion qu'on verra. Je voudrais encore jaser avec vous; mais toujours on prend mal son temps, on se laisse saisir par des occasions qui vous talonnent^ et j'y suis particulièrement sujet. Je m'en confesse ; ainsi point de représailles, je vous en prie. Je me recommande de tout mon cœur à votre souvenir; vous saveï le prix que j'y attache : personne ne vous estime, Devons aime^ ne vous vénère plus sincèrement que moi

(I) libnire-lmprimear à Péteriibourgi (S) Le comte de Maistre eoteDd Paris.

iS LETTRES

A la mène.

Madame^

Pai reçu avec beaucoup de plaisir et une extrême reconnaissance la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire le 17 du mois passé. J'allais moi-même vous attaquer, lorsque votre gentilissimo foglio est arrivé , et je l'aurais fait plus tôt, si j'avais été possesseur de ma tête; mais j'étais, depuis plusieurs jours, à peu près fou. Sur quelques mots arrivés, je ne sais comment, à mon oreille attentive, j'avais deviné que mon fils avait été blessé. L'imagination paternelle, brodant sur ce texte léger, et profondément affectée d'ailleurs de l'effroyable malheur de cette pauvre comtesse Sirogonoff, avait porté les choses au pire. Très-mal à propos, les personnes instruites ne voulaient pas m'instruire ; moi, je n'osais point interroger. Enfin, Madame, très-persuadé que , dans ces sortes de positions, il ne faut pas porter sa triste figure dans le monde, je m'étais enfermé dans ma tanière plus mort que vif, respirant sans vivre, lorsqu'un étranger eut la charité, au pied de la lettre, de me dire précisément les mêmes choses que vous me dites. Cependant, au moment où je vous écris, je n'ai point encore de lettres de Rodolphe. — Malgré tout ce qu'on me dit, je suis fort en peine, non pas tant pour cette blessure de Troyes que pour tout ce qui a suivi ; car il fait chaud dans cette France. Tout ce qui se passe me rappelle la fameuse réponse faite à Charles- Quint par un gentilhomme français, son prisonnier. — Monsieur un tel, combien y a-t-il (Vicia Paris? — Sire, cinq JOURNÉES (avec une profonde révérence). Au reste. Madame, après le congrès qui a donné à notre ami Napoléon les deux choses dont il avait le plus besoin, le temps

▲ MÀDÀm LÀ COMTESSE d'edLING. 49

etropinion^OD n'a le droit de s'étonner de rien. Il faut avouer aussi que cet aimable homme ne sait pas mal son métier. Je tremble en voyant les manœuvres de cet enragé^ et son ascendant incroyable sur les esprits. Quand f entends parler, dans les salons de Pétersbourg, de ses fautes et de la supériorité de nos généraux , je me sens le gosier serré par Je ne sais quel rire convulsif aimable comme la cravate d'un pendu.

Après tout cependant, et en admettant même toutes les catastrophes préliminaires dont on nous menace, il faut que justice se fasse et que le monstre périsse. La raison un peu illuminée ne peut admettre l'établissement tranquille de cet homme ni celui de sa race. Les succès qui Tout accompagné si longtemps pouvant inviter les demoiselles à épouser des hommes mariés, vous sentez combien il est important pour votre ordre qu'il fasse très-mauvaise fin, afin que les usages salutaires et éprouvés subsistent tels qu'ils sont. Ce point ne me paraissant nullement douteux, passons à un autre. Je vous invite de toutes mes forces. Madame, à employer toutes les forces et toute l'attention de votre bon esprit pour suivre et reconnaître à fond cette fermontation morale dont vous me parlez, et cpii semble s'accroître tous les jours. Examinezla dans les hommes, dans les femmes, dans les catholiques et dans les protestants. Voyez si elle se fait en plus ou en moins, si elle ôte des dogmes aux premiers et si elle en donne aux seconds; examinez-les bien sur la divinité du Verbe, sur les sacrements, sur la hiérarchie, sur fessence et les droits du sacerdoce, sur les idées mystiques, et sur les auteurs qui, dans ce genre, ont obtenu leur confiance. Voyez surtout (et ceci est le plus essentiel) si ces nouvelles idées atteignent la science, et quelle espèce de coalition ces deux dames ont faite ensemble. Si j'en juge par ce que je vois ici, aucun savant n'a prêté l'oreille II. 4

à la nouvelle doctrine. Je ne vois parmi ses disciples que de fort honnêtes gens sans doute^ mais qui ne savent rien du tout, ou qui savent très-mal, ce qui est bien pire. Prenez bien vos notes. Madame, et puis vous nous écrirez, réservant ce que vous jugerez convenable pour les premières soirées que nous passerons ensemble. Enfin , je compte sur vous ; ne trompez pas mes espérances.

Je m'étonne que vous n'ayez pu rien savoir du Bègue (i), d'autant plus qu'il s'était fixé à Stuttgard, où il est peut-être encore. Sur ce point le sort me lutine, car il ne m'a pas été possible d'apprendre un mot à cet égard. Je prends donc le parti de n'y plus penser, et de m'en reposer pleinement sur le Maître, qui ne permettra, je pense, aucun sproposito. Le salmigondis chrétien que vous me décrivez est charmant. Ah ! si ce jeune homme dont vous me parlez , et que vous attendiez, voulait approcher des sacrements, comme il serait aimable et chéri du ciel ! Mandez-moi ce qui en est.

Voulez-vous que je vous conte à mon tour quelque chose dans le genre du salmigondis? — Le samedi saint, un jeune nègre de la côte de Congo a été baptisé dans l'église catholique de Saint-Pétersbourg. Le célébrant était un jésuite portugais; la marraine, la première dame d'honneur de la feue reine de France, madame la princesse de Tarente; le parrain, le ministre du roi de Sardaigne. Le néophyte a été interrogé et a répondu en anglais. Do y ou believe? — / believe. En vérité, ceci ne peut se voir que dans ce pays, à cette époque. — La bonne amie Sophie est toujours telle que vous l'avez laissée, c'est-^àdire bonne et aimable au superlatif, mais sans principes fixes pour la santé. Je ne puis vous dire combien ce teu>

(I) H s'agissait d'an agent du roi de Sardaigne qu'on avait expédié à Twaperear de Russie, sans en prévenir le comte de MaiAlni.

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pénmâQt m^impatiente. Au premier coiqi d'oeil^ eHe a Tair parfaitement bien portante , et jamais on n^est sûr d'elle. G^est la seule manière dont elle trompe. Cependant elle se porte bien mieux que la pauvre petite Nadine ^ qui me parait fort mal acheminée. On dit bien qu'il y a du mieux^ mais je ne m'y fie guère. Je sens combien celte douce société est nécessaire à Fexceliente dame. Si les choses tournent mal^ ce qui me parait probable, ce sera un coup terrible pour elle. Sous ce rapport seul, j'en serais extrêmement affligé; mais la jeunesse disparaissant dans sa fleur a quelque chose de particulièrement terribie. On dirait que c'est une injustice. Ah ! le vilain monde ! J'ai toujours dit qu'il ne pourrait aller, si nous avions le sens commun. Si nous venions à réfléchir bien sérieusement qu'une vie commune de vingl^cinq ans nous a été dttiBée pour être partagée entre nous, comme il plaît à la loi inconnue qui mène tout, et que si vous atteignez vingt-six ans, c^est une preuve qu^un autre est mort à vingt-quatre, en vérité chacun se coueherait, et daignerait à peine s'habiller. C'est notre folie qui fait tout aller. L'un se marie, l'autre donne une bataille , un troisième bâtit, etc., sans penser le moins du monde qu'il ne verra point ses enfants, qu'il n'entendra point le Te Deum , et qu'il ne logera jamais chez lui. N'importe, tout marche, et c'est assez.

Voilà une énorme lettre ; qui sait si vous l'achèverez ! J'espère un peu que oui, puisque vous me dites que mes lettres ne vous ennuient point du tout. Voudriez-vous me tromp<^r? Ma foi, je n'en crois rien. Je suis toujours porté à vous croire sur tout. J'espère qu'à votre tour vous ne doutez pas du prix que j^attache à votre souvenir et à tous les témoignages que vous m'en donnez. Je n'aurais pas le moindre talent pour le genre persuasif, si la justice que je rends à votre mérite n'était pas au premier rang des choses

52 LETTRES k MÀBÀMB LÀ COMTESSE d'eDLING.

dont il ne vous est pas permis de douter. Je n'ai jamais varié sur cet article de foi, depuis le moment où le plus heureux hasard me cx)nduisit en Grèce . Je ne connais aucune personne de votre sexe plus digne de concentrer toutes les affections, toute l'estime, toute la confiance d'une créature un peu raffinée de notre espèce. J*ai vu ce matin Texcellent frère Aleco, avec lequel nous avons beaucoup parlé de notre cher amiral. Vous savez ou vous ne savez pas qu'il part pour l'Angleterre. Il s'est félicité avec moi sur ce qu'enfin il est libre ; mais il a parlé tout seul, et s'il a compté sur mon approbation, il s'est trompé. Heureusement il s'en passera aisément, ainsi que de toutes les autres. Quel étrange phénomène moral que cet homme ! Jamais je n'en ai vu qui entende mieux et qui écoute plus mal. Je me recommande instamment à votre précieux souvenir, vous priant de vouloir bien m^écrire un peu, si vous voulez me faire beaucoup de plaisir. — Ed in tanto pieno di venerazione e di ossequioso attacamento, riveritamenie rrCinchino al di lei distintissimo merito.

ADBESSBES

A I. LE CONTE JOSEPH DE lAlSTRE.

Lettre de M* le baron dHErlaeli de Spietz» aneien baUli de lAiuMUiney à M. le comte de Malstre*

Berne, 32 août 1797.

La très-intéressante lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire. Monsieur le comte, le 2 août, a fait un assez long circuit; elle a d'abord été me chercher à Frauenfeld, et m'a enfin trouvé à Bade, d'où je suis de retour depuis avantrhier. Elle m'a fait, malgré ce retard, le plus grand plaisir; elle m'a prouvé que vous aviez la bonté de penser encore à moi; et les détails ont été pour nous aussi neufs que si je l'avais reçue plus tôt, vu qu'on était très-mal informé de ce qui s'était passé. Cet événement singulier que vous avez si bien dépeint est, je crois, unique dans Thistoire; je n'en connais du moins aucun qui lui ressemble; mais je ne puis m'empôcher de regretter que le gouvernement ait pris ce moment pour faire un décret pareil contre la noblesse : il me paraît injuste, inutile, et peut-être même dangereux. Quoi qu'il en soit, je souhaite que cette secousse soit la dernière que vous ayez à essuyer, et que vous puissiez demeurer spectateurs tranquilles des convulsions qui vont agiter l'Italie encore longtemps, et qui ramèneront peut-être les temps des Condottieri, des Guelfes et des Gibelins; alors il vous faudra un monarque d'un

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caractère fort et vigoureux, qui puisse délivrer ce beau pays du fléau des républiques. C'était bien le comble du délire des philosophes modernes, que la manie d'établir partout des républiques, et, qui pis est, des démocraties. Le gouvernement républicain en général, mais surtout le démocratique, est le plus mauvais de tous; il ne convient qu'à de très-petits États pauvres ; encore la corruption, et surtout la vénalité, ne tardent-elles pas à s'y établir : il n'y a qu'à venir voir nos républiques en Suisse. Dans les aristocraties, on trou\«ra partout moins de liberté personnelle que dans les monarchies ; et dajis les démocraties on ne trouvera que désordre et anarchie. Nous avons eu un moment critique en juin et juillet. Bonaparte, à Pinstigation du brouillon Coineyras, a tout à coup demandé à la république du Valais passage sur son territoire pour les armées françaises et cisalpines, pour avoir une communication focile entre ces deux républiques ; il a même envoyé Coineyras à Saint-Maurice pour solliciter une prompte réponse. Le Valais a répondu (|U^il ne pouvait consentir à rien sans Taveu du corps lielvétique , dont la diète allait commencer le 3 juillet. Les députés valaisans y sont venus; le corps helvétique a pris sur-le-champ et à l'unanimité la résolution de dire à la république du Valais qu elle devait refuser le passage ; 2*^ de faire des représentations sur cette demande au directoire exécutif, au nom duquel Bonaparte avait parlé, et de lui déclarer qu'on n'y consentirait jamais. Le directoire a répondu d'une manière tressât i<faisan te, et l'affaire en est restée là. On prétend que Bonaparte a dit, en recevant la lettre négative du Valais : «Voilà la première nation qui ose me dire. Non. » J'ignore si cette anecdote est ^Taie. Depuis lors nous sommes fort tranquilles; mais nous avons aussi le poison dans Tintérieur, et ce poison tôt ou tard nous consumera, s'il n'arrive pas un antre ordre de choses en Fnnce. Il existe une so-

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dété de vrais propagandistes dans les cantons protestants dedans et d^Âppenzeli, dont le but est de révolutionner toute la Suisse; ce sont eux qui ont fomenté les trouUes de Zurich, et puis ceux du pays de Saint-Gall, dans lequel Us ont jeté beaucoup d'argent^ qui leur a vraisemblablement été fourni par Goineyras et Bonaparte. Ces derniers troubles viennent d'être apaisés pour le moment par les cantons protecteurs de Saint-Gall ; mais cette paix plâtrée ne durera pas longtemps. Le peuple, à qui on a accordé tout ce qu'il a demandé, n'est pas content, et veut encore davantage. Uabbé a ratifié les concessions, mais il s'est enfui très-mécontent en Allemagne^ et le couvent est partagé en deux factions^ dont Tune soutient Fabbé, et Pautre le peuple.

Ma correspondance avec le baron a eu des malheurs : deux de ses lettres ont été perdues, les miennes retardées. Les siennes ne m'apprennent pas grand'chose; il n'est ni clair ni concis: soit que ce soit son goût ou soit nécessité, son style est souvent énigmatique^ et il substitue souvent aux noms propres des épithètes très-diQîciles à deviner; mais son cœur est toujours excelient.

J*ai fait communiquer votre lettre, Monsieur le comte, par ma femme, à M. Mallet; je ne l'ai point vu encore depuis mon retour; je le crois sur le point de partir, car vous savez l'injustice basse, lâche et vraiment républicaine qu'on exerce vis-à-vis de lui : il a toujours employé sa plume à la défense des gouvernements, il a écrit nommé- Oient pour le n6tre dans une époque critique ; et, pour récompense^ on le chasse. La reconnaissance est une vertu non-seulement inconnue aux républiques, mais elle est même incompatible, et plus un homme a de mérite, moins il doit s'y attendre : il n'y a que les sots qui ne font ombrage à personne, et qui sont chéris.

Adieu, Monsieur le comte; ma feoune me charge de

mille choses pour vous; vous me feriez bien plaisir si vous vouliez me donner de vos nouvelles dans vos moments perdus. Ne doutez surtout jamais^ je vous prie, des sentiments bien sincères d'amitié, de dévouement et de considération distinguée que je vous ai voués, et avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur le comte.

Votre très-humble et obéissant serviteur,

D'ËaLACH DE SpIETZ,

liettre du cher Mtcolas de Matstre à madame la comteMe Poi|t^ née de Bnffla*

Vigevano, 17 mai 1798.

Vous me reprochei, ma chère comtesse, de ne vous avoir pas instruite moi-même de nos succès : je vous assure qu'on m'a bien ôté l'envie d'écrire. Depuis le 17 avTil que j'ai quitté Novare, je n'ai pas passé deux nuits au même endroit. On m'a encore chargé de conduire les prisonniers à Casai; et depuis quatre jours que je suis à Vigevano je passe quinze heures au lit pour me restaurer un peu ; car je suis de la nature des chevaux anglais, qui galopent jusqu'au moment où ils crèvent. Vraiment, je n'en puis plus; mais notre victoire a été complète, et il la fallait telle, car je vous assure que TÉtat était en grand danger. Surtout, il n'y avait pas de temps à perdre : le temps est court à la guerre. Je n'ai rien à me reprocher sur cet article : à peine m'eut-on permis de marcher, que je pris la course. Après quatre heures de marche forcée, j'arrivai au plus fort du combat, au moment où Alciati, avec quatre cents hommes seulement, faisait face à un ennemi deux fois plus nombreux, et qui avait de l'artillerie. Il

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avait été forcé de se placer derrière la rivière de Strona, et défendait le pont et le village de Gravelone. Si J'avais perdu dix minutes^ peut-être tout était perdu : aussi je fus le bienvenu. Je ne me fis point annoncer, on ne me fit point faire antichambre, et à peine je parus, qu'on me pria à danser. Alciati vint à moi, et me dit qu'on allait se tuer toute la journée d*un bord de la rivière à l'autre; qu^l fallait quelque chose de décisif; qu'il pensait que Ton pouvait passer la rivière, et voler sur les canons à armes blanches. Je ne balançai pas; je me jetai dedans... Savoie! Savoie! en avant!... Ce vieux mot, tout écrasé qu'il est, nous fait toujours battre le cœur. Mes chers grenadiers dans l'instant sont autour de moi ; l'enthousiasme se communique; bientôt tous les braves sont sur Vautre bord. J'avais à peu près trois cents hommes, dont cent du régiment de la marine. L'ennemi, qui ne s'attendait pas à ce renfort et qui comptait sur la rivière, avait réuni ses forces sur la droite, pour forcer le pont de Gravelone; et il était faible sur la gauche, où je fis mon attaque. Le général français qui commandait le vit d'abord, et il prit deux compagnies sur la droite pour les amener sur la gauche ; mais il n'y fut pas à temps : nous avions déjà culbuté ce qui était devant nous; nous avions fait taire le canon de la gauche, mais surtout nous avions déjà frappé le coup sur l'opinion. L'épouvante fut générale, et bientôt la déroute complète. Tout fut écrasé ou dispersé; il n'en resta pas dix ensemble. Nous poursuivîmes l'ennemi sans relâche jusqu'au village d'Omavazzo, à trois milles du champ de bataille, où nous nous arrêtâmes enfin, vaincus par la fatigue; car depuis douze heures (sans boire ni manger) nous n'avions pas cessé de marcher et de nous battre. Voilà, ma chère comtesse, une petite idée de ce qui me regarde dans cette affaire. Vous voyez que j'ai été heureux. Je me suis trouvé dans un moment décisif, important pour

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tout le monde, et où ce que j'ai fidt a pu m'appartenir ; car, dans le fond, je n'ai pas servi autrement ce jour-là que pendant toute la guerre. Lorsque Golli se faisait chanter, le vieux Savoie était toujours à la tête de sa colonne; mes chasseurs étaient ses gardes du corps. Ma plus grande jouissance a été de secourir mon régiment même, mes propres camarades ; car, des quatre cents hommes qu'avait Alciati, deux cents étaient de Savoie. Je suis fâché qu'une simple lettre ne me permette pas de vous écrire les détails; de vous parler surtout du brave d'Oncieu, qui, sur le bruit pubUc, avait pris la poste ; qui arriva la veille de la bataille; qui, au moment de son arrivée, marcha pour reconnaître l'ennemi ; qui donna dans le gros de l'armée^ n'ayant que quarante hommes ; qui trompa l'ennemi, en l'attaquant avec audace ; qui perdit quinze honmies sur quarante, sans perdre son terrain ; qui se retira quand il le voulut, sans être poursuivi. Le lendemain, quand les deux colonnes de Savoie se joignirent, le premier que je vis fut d'Oncieu. Je le croyais à Turin, dans les bras de sa femme, et je le trouve sur le champ de bataille ! Nous ne nous quittâmes plus.

Je puis vous assurer, ma chère comtesse, que , s'il vous était possible de sentir un instant ces grandes agitations de l'âme, vous en seriez enchantée. On n'est heureux que lorsqu'on est fortement ému ; et si les batailles étaient quelque chose de fort commun , que l'on pût voir trèssouvent, je suis persuadé que les vieux soldats finiraient par ne pouvoir plus s'en passer, et qu'ils en prendraient une tous les matins, comme ils prennent l'eau-de-vie.

(Copié MU rorigînal, à Turio, le 26 mai 1798»)

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