‹ Lettres et opuscules inédits (volume 2)Chapitre 18 sur 100 · DE 8À MAJESTÉ IMPÉRIALE · texte numérisé non relu

DE 8À MAJESTÉ IMPÉRIALE

RfpOBse de Sa Mu^eêié Impériale.

Saint-Pétenbonrg, ce 19 avril 1806.

Monsieur le comte de Maistre^

•Tai lu avec plaisir la lettre que vous m^avez écrite à la suite de l'emploi que j^ai confié à votre frère. Il m'a été agréable d'avoir pu, par ce que j'ai fait pour lui, vous donner aussi une preuve de mes dispositions à votre égard. Le dévouement sans bornes avec lequel vous servez Sa Majesté Sarde est un titre à mon estime particulière, dont j'aime à vous réitérer ici le témoignage certain.

Signé, Albxandbe.

lieiire dv Ticomte de Honald an eomte de Malstre*

Paris, 7 octobre I8I4.

Reçae le 28 décembre.

Monsieur^

Je n'ai reçu que hier (A) la lettre que vous m'avez fait llionneur de m'écrire en date du \" (13) juillet. Elle a mis trois mois en route. Je pense qu'elle est venue, à cause de ia brochure qui y était jointe, par une occasion qui est sûre sans doute, mais qui est bien lente.

J'ai vu, avec un plaisir difficile à exprimer, que vous aviez reçu, dans le temps, une réponse que j'avais hasardée à travers les flots et les armées. Je n'osais pas m'en flatter. J'aurais eu l'honneur de vous écrire par plusieurs officiers russes que j'ai vus à Paris, si Ton ne m'eût donné Tespoir de vous voir ici, et môme prochainement : votre

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lettre ne m'en dit rien, et je crains bien que tout c^ qui se passe dans notre Europe ne vous retienne encore dans la vôtre.

Je n'ai pas pu lire encore ce que vous avez eu la bonté de m'envoyer. Un de vos zélés admirateurs^, M. de Fontanes, grand maître de Tunivorsité, me l'a arraché. Très-sûrement, je le ferai imprimer; mais je le réunirai avec vos Considérations y dont toutes les éditions sont épuisées et que Ton demande inutilement. Le volume sera d'une grosseur raisonnable, et je pense que je trouverai quelque imprimeur plus traitable que M. Pluchart.

Depuis le 1«' juillet, il se passe ici bien des choses qui ne vous feront pas changer d'avis, pas plus qu'à moi, sur la fohe des constitutions écrites : nous y sommes tout à fait. A qui le devons-nous ? Est-ce à des volontés armées, ou à de secrètes insinuations ? A l'un et à l'autre, sans doute. Mais jamais la philosophie irréligieuse et impolitique n*a remporté un triomphe plus complet : c'est sous 1 égide dos noms les plus respectables, et à la faveur des circonstances les plus miraculeuses, qu'elle a introduit en France, qu'elle y a établi ce que Thomme de l'île d'Elbe lui-même aurait toujours repoussé, et dont il avait même déjii culbuté les premiers essais. Si l'Europe est destinée à périr, elle périra par là ; et le prodige de la restauration dont elle abuse sera cette dernière grâce que le péchear méconnaît, et après laquelle il tombe dans un irrémédiable endurcissement. Religion, royauté, noblesse, tout est dépouillé, tout est réduit à vivre de salaires et de pensions, tout est en viager, et à fonds perdus... Le presbytérianisme de la religion suivra le popularisme de la constitution politique, à moins que la religion, plus forte, ne ramène le gouvernement à la monarchie. J'avais écrit quelque chose sur ce sujet, à l'instant que le sénat fit paraître son projet , j'y annonçais, pour la révolution française, une issue sem-

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blable à celle delà révolution d'Angleterre en 4688, si l'on s'obstinait à vouloir nous constituer. Des considérations puissantes^ des autorités respectables, me firent supprimer cet écrit ; le coup d'ailleurs était porté, et rien ne pouvait nous sauver. Peut-être manquait-il à l'Europe cette dernière expérience, et toujours aux dépens de la France.

Vous aurez pu voir que les mêmes choses ramènent dans le gouvernement les mômes personnes. On n'a exclu que les régicides, et ils se plaignent hautement de cette exclusion comme d'un tort ; et ils osent imprimer, publier, avec noms et adresse d'auteur, leurs réclamations, et justifier leur régicide ou le rejeter sur le parti opposé : cela fait horreur, et flétrit l'âme à un point qu'on ne saurait dire. Avec une autre conduite, on aurait tout rétabli, on aurait rebâti sur les fondements, au lieu qu'on bâtit à côté des fondements.

Les puissances étrangères, si elles ont influé sur la constitution de la France, sont bien aveugles de ne pas voir que la France ne peut leur servir qu'étant monarchie, et qu'avec toute autre forme de gouvernement elle ne peut être pour eux qu'un sujet d'inquiétude, d'alarmes, de dépense et de dangers, fatale aux forts, inutile aux faibles, importune à tous. La politique guerrière est grande et noble; la politique législative, incertaine, étroite et faible. Il y avait tant d'enthousiasme en France, tant de dispositions à rentrer dans les voies de la justice, que tout eût été possible, et même la résurrection des morts. Mais dans un siècle de peu de foi, on doute, et on est perdu ; et, au lieu de cette foi qui transporte les montagnes, on agit par de pe tiles considérations qui échouent devant un fétu.

Je n'ai rien demandé que la croix de Saint-Louis, que j'ai obtenue. Le roi m'a traité avec une bonté particulière. Les ministres voulaient me faire conseiller d'État; je ne Kuis rien , je n'ai même été consulté sur rien. Je ne me pré-

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sente jamais pour quoi que ce soit. Ici comme ailleurs, sans doute, et plus qu'ailleurs, il faut payer d'effronterie ; tous les autres titres sont inutiles sans celui-là. Au fond, où que Ton soit, il faut coopérer à quelque chose qui répugne à la Justice ou à la charité, et dans la législation, ou dans l'exécution, ordonner ou mettre en pratique des lois spoliatrices; et en vérité, quelque imposante et légitime que soit l'autorité dont elles émanent, je ne brigue pas la faveur d'un regret, si ce n'est d'un remords : mais il faut vivre, et je n'ai que ma place de l'université, que j'ai acceptée par force, que je quitterai sans regret, et qui est menacée au moins de réduction; et j'ai beaucoup d'enfants et de petits-enfants ; et à Soixante ans, et après la restauration, et après avoir obstinément refusé du tyran la fortune la plus brillante, et après quarante ans de travaux, je ne sais ce que je deviendrai. Je vois qu'en général on redoute certains noms et certaines opinions ; rien de trop prononcé ne convient.

Cependant, je crois que nous serons tranquilles; nous tomberons peut-être petit à petit, sans écroulement bruyant et total. Je ne parle toutefois que d'après les apparences; car, au fond, je ne puis renoncer à l'idée que la France est appelée à une sorte de magistrature religieuse et politique. Soit par l'exemple de ses malheurs, soit par celui de ses vertus, elle doit toujours instruire : dans ce moment, ma pauvre patrie est abaissée, déshonorée à un point qui m'arrache, en vous écrivant, des larmes amères. Tous les jours elle s'enfonce davantage ; et ce désolant spectacle du crime triomphant y détruit toute la morale, et jette dans les âmes une indifférence mortelle pour tout ce qui est grand, noble et élevé.

16 novembre.

Vous vous étonnerez peut-être. Monsieur, du long in-

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tervaUe de temps qui sépare cette seconde partie de ma lettre de la première. Votre ouvrage, que j'avais prêté au grand maître avant de le lire moi-même, parce qu'il m'a surpris au moment que je venais de le recevoir, fut par lui prêté à d^autres. J'en avais parlé à mon imprimeur, qui, se trouvant chez moi en mon absence, au moment que Von venait de me le rappoiler, s'en empara pour l'imprimer, ce qui a été fait avec la petite note que vous aviez indiquée, à propos de la déclaration du clergé de France [On s^ apercevra y à la lecture de cet ouvrage ^ que V auteur n'est pas né en France), L'ouvrage est imprimé; il Ta même été avant la promulgation de la loi sur la liberté de la presse. Il a fallu cependant le montrer à la censure. En attendant, il circule, à la satisfaction de tous les bons esprits ; j'en ai fait à votre intention présent à bien du monde. C'est un livre excellent ; ce sont vos belles Considérations^ c'est vous. Monsieur, et vous tout entier; je dirai même. C'est moi, car j'y retrouve tous mes sentiments et toutes mes opinions : je le répète, c'est un livre d'or. Opiis aureumf Je me sers des mêmes expressions que Leibnitz en parlant de V Exposition de la foi par Bossuet, dans un écrit autographe que j'ai vérifié moi-même. Trouvé à la bibliothi^que de Hanovre, porté ici , on le traduit dans ce moment (il est en latin). Leibnitz y discute tous les dogmes controversés entre les deux communions, et se range toujours du parti catholique ; au point que ce qu'il dit sur l'autorité du pape n'aurait pas pu paraître sous le règne de l'homme au cœur et même au masque de fer. Je vous apprends l'existence de cet ouvrage peu connu, pour votre satisfaction; nous n'avons pas besoin, nous, de cette autorité, ni d'aucune autorité humaine; mais celle-là faitplaisir; et quoiqu'on sache marcher seul , on est bien aise de se trouver en si bonne compagnie. Connaissez-vous un ouvrage très-original, d'un hummc plus oriçjinal encore que

son ouvrage, et que j'ai vu ici : De l'Angleterre^ par M. Rnr bichon, fait et imprimé à Londres, où l'auteur (négociant français^ né à Grenoble) réside depuis vingt-cinq ans? Lisez cela, je vous prie : il y a plus que de Fesprit. Je vous trouve un peu anglican dans les éloges que vous donnez , non à la constitution, je crois, de rAngleterre, mais à son esprit public, qui ne me paraît être, comme celui des anciens, que la haine des autres peuples, la jalousie des autres commerces, Penvie contre toutes les autres supériorités, etc. Je vois qu'ils nous font bien du mal : nous le leur rendons par une belle haine dans ce moment. Les uns par crainte de ce que les Anglais veulent faire, les autres par ressentiment de ce qu'ils ont fait, quelques-uns par esprit national et dépit de voir la France abaissée devant sa rivale, s'accordent assez dans le même sentiment d'humeur contre elle. Cette triste et haineuse disposition fait trembler, surtout avec le peu d'accord qui règne au congrès. J'ai vu des lettres de ce pays-là, qui ne donnent pas grande espérance de paix et de modération. Il serait mal et odieux de faire rc^-etter Thomme qu'on a détrôné. On veut affaiblir la France : il ne fiillait que V apaiser, calmer sa fièvre. Malheureusement on a fait tout le contraire, en laissant des espérances même aux désirs les plus chimériques : les grands pénitenciers de l'Europe auraient dû opérer notre conversion, en éloignant les occasions et les tentations de rechute. On a beau faire, on sentira que la France ne joue pas un assez grand rôle dans cette réunion de souverains; elle seule avait, comme aînée de la grande famille, la clef des affaires communes.

Sans elle, on n'aurait rien fini à la paix de Westphalie; sans elle encore, on ne fera rien à Vienne. Mais si l'on n'y fait rien, on se séparera prêt à faire quelque chose; et quoique Textréme lassitude éloigne pour le moment le danger, le feu couvera sous la cendre, et l'incendie éela-

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