‹ Lettres et opuscules inédits (volume 2)Chapitre 19 sur 100 · DE H. LE YICOMTE DE BONALD · texte numérisé non relu

DE H. LE YICOMTE DE BONALD

fera. Nous croyons ici qu'il y a près de votre empereur un homme bien dangereux^ Suisse de nation, grand pailîsan de constitutions écrites et des choses qui ne s'écrivent pas. C'est un affireux déchaînement d'athéisme dans toute l'Europe, et une rage de détruire le catholicisme portée à son dernier excès. Heureusement on aperçoit, au centre, un grain de sénevé qui peut devenir un grand arbre : les Jésuites rétablis à Rome. Un de mes enfants, prêtre, est auprès de notre ambassadeur; il me marque qu'ils reçoivent beaucoup de novices, et même des seigneurs romains. Ils avaient, sous un autre nom, recommencé ici il y a plusieurs années. Ils furent persécutés; ils reparaissent aujourd'hui, et les évoques leur confient les petits séminaires. Mais il faudra avoir la truelle dans une main, et l'épée de Ptutre : Bella, horrkla bella!.,.

Vous lisez nos journaux, et vous y voyez nos misères; vous avez lu la discussion sur les malheureux dépouillés. On ne rend qu'à ceux qui avaient déjà : aux princes ou aux grandes familles propriétaires des bois, qui composent à elles seules la masse des biens non vendus. Cette restitution ne passe pas la Loire. Pour nous, possesseurs de biens féodaux, nous ne retrouvons rien, pas même un acquéreur avec qui l'on puisse traiter. Cependant ces discussions ont jeté un grand discrédit sur les biens d'émigrés, et on ne trouve plus à les vendre ni à les engager. Mais, dans tout cela, la grande émigrée, la rehgion , ne compte pour rien; elle a encore quelques millions de bois aon vendus et qu'on veut vendre à toute force, pour assurer le succès du grand plan de finances de notre ministère, qui ne rêve que le système anglais du crédit illimité. Pour moi, sans trop savoir pourquoi, je pense que ce système transmarin de finances ne nous convient pas plus que leur système politique, leur système littéraire, leur arceut, leurs coutumes, Prudem Oceano dissociabilij etc. Oscrai-je

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VOUS le dire, à vous, Monsieur, qui regardez cet événement comme très-éloigné, TEurope ne sera guérie de cette maladie de constitutions écrites et de pouvoir partagé, et de crédit, et de commerce, etc., que lorsqu'elle aura vu, par l'exemple de TAngleterre, que tout cela ne saurait empêcher une grande catastrophe, et ne fait que la hâter, .. El cet exemple, que cette île orgueilleuse doit à la chrétienté, en expiation de tant d'autres qu'elle lui a donnés, et qui ont été si déplorablement suivis; cet exemple, elle le lui donnera... peut-être avant peu.

Quant à notre pauvre France, étemel objet de mes douleurs, de mes regrets, de mes vœux, de mes pensées, excellente au midi, faible au milieu, mauvaise au nord, qui s'est trop ressenti des calamités de la guerre, elle se traîne comme elle peut sous sa nouvelle constitution, sous des impôts énormes que sa fidélité à des engagements méprisés par celui-là même qui les avait formés a forcée de continuer ou même d'accroître ; en sorte qu'il vaudrait beaucoup mieux, sous le simple rapport d'intérêt, avoir été fournisseur qu'émigré.

Je vois. Monsieur, par certains passages de votre dernier essai, que je me suis rencontré avec Touvrage dont vous me parliez dans votre première lettre, sur la philosophie, dans un ouvrage que je vais publier. Rien ne prouve mieux que la vérité n'est pas de l'homme, et que tous puisent à une source commune quand ils la cherchent. J'y traite de grandes questions de morale et de philosophie bien oubliées aujourd'hui. Il va paraître une belle vie de W Bossuet, par l'ancien évêque d'Alais, auteur de la ViedeFéiidon. C'est un des grands admirateurs de votre essai, et mon ami particulier. A cela près , toute notre littérature est en brochures à dix sous, ou en articles de journaux.

Je finis, Monsieur, cette longue épitre, qui aurait dû

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VOUS parvenir plus tôt. J^ai voulu vous donnerdes nouvelles de votre ouvrage. 11 n'est pas encore répandu; mais, avec les suffrages que je lui connais, il a obtenu tous ceux que vous pouvez désirer dans la capitale. C'est avec un extrême plaisir, c'est avec orgueil que je m'en déclare Féditeur : c'est vous prouver à la fois ma haute considération pour vos talents, et mon profond et respectueux attachement pour votre personne. C'est avec ces sentiments que je suis. Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Le vicomte de Bonald.

Je vois souvent le bon évêque de Chambéry ; je lui remettrai quelques exemplaires pour les faire passer à monsieur votre frère.

liCÉtre du Ticomto de Bonald an comte de llal«tre«

Paris, le 22 man I8i7.

Reçue le 22 avril N. S.

Que je serais coupable envers vous, Monsieur le comt^, si j^avais pu me défaire d'une mauvaise habitude qui m'a dominé toute la vie : celle de ne pouvoir écrire, aux hommes que j^aime et que j'estime, que dans une entière liberté d'esprit, autant au moins que ma position privée et publique le comporte ! Je ne pourrais vous dire à quel point, depuis le commencement de cette pénible session, i'M été absorbé par un courant d'affaires et de devoirs qui m'ont laissé à peine le temps de prendre du sommeil ou mes repas ; si ce n'était mon inaltérable santé, je ne crois pas que j'eusse pu y résister. D'ailleurs ces fonctions, si nouvelles pour moi, de législateur, ont bouleversé entière-

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ment ma manière libre et indépendante de travail; et ce travail obligé, à jour et à heures fixes, est ce qui m'a le plus coûté et a le plus dérangé ma vie d'écrivain. Mais , avant de vous parler, ou de vous, Monsieur le comte, ou de moi, il faut bien que je vous parle de l'adorable comtesse, et que je vous remercie de me Tavoir fait connaître. Si j'avais à vous peindre son esprit, son âme, ses principes, je serais fort embarrassé de pouvoir vous en donner une juste idée: heureusement, vous la connaissez mieux que moi, parce que vous Tavez vue plus tôt et plus longtemps ; et vous suppléeriez, s'il le fallait, à Tinsuffisance du portrait et à la faiblesse du peintre. Il me suQira de vous dire. Monsieur, que, quand je vous aurai coimu vousmême et en personne, connue je connais aujourd'hui votre Franco-russe, il ne me restera, je crois, plus personne à voir sur la terre, et j'aurai le type dans les deux sexes de la perfection, de rintelligcnce et de la raison. Je n'ai pas pu, autant qtie je l'aurais voulu , cultiver la connaissance de madame de S... D'abord, parce que la Chambre nf occupe jusqu'à l'heure du dîner, et qu'après cette heure j'ai rarement trouvé madame de S... chez elle : tout le monde se la dispute; elle veut avec raison connaître les salons de Paris, et certes elle y est justement admirée, et j'ai eu occasion d'entendre souvent parler de son extrême amabilité. J'aurais moi-même pu la voir dans ces brillantes réunions; mais elles conviennent mieux aujourd'hui à un étranger qu'à un Français. Ce sont souvent des arènes politiques. J'aime peu les disputes de société ; et, comme je l'ai dit quelquefois, j'ai écrit dix volumes sur ces objetsfô, pour être dispensé d'en parler; aussi je suis très -peu répandu et n'ai vu que des ultras, si toutefois ce mot, tout latin qu'il est, n'est pas pour vous de l'iroquois ou du mantcliou. Vous savez comme nous où nous en sommes. A prendic les choses déplus haut, notre Chambre infor-

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ianée de i8i5^ qui donnaitde si belles espérances^ et avait montré qae la révolution n'avait rien détruit en France de tout ce qu'elle y avait étouffé; notre Chambre fut irrévocablement condamnée le jour qu'elle rejeta la vente de» biens publics^ des communes^ de l'État et de la religion ; sa dissolution fut jurée lorsque ceux de qui cette mesure paraissait dépendre n'en avaient encore ni la volonté ni peut-être la pensée. On travailla donc à l'obtenir^ malgré les assurances formelles de satisfaction données par le mattre. Les uns tremblèrent pour leurs places^ les autres pour le retour des Jésuites^ d'autres pour les biens nationaux^ etc.; et de toutes ces craintes sans fondement se grossit Forage du 5 septembre. Je n'y avais pas été trompé, et dès la séparation de la Chambre j'avais prévu et prédit sa dissolution. Vous avez vu, dans les journaux, les manœuvres employées pour obtenir d'autres choix dans beaucoup de départements, surtout dans ceux du midi; elles ont été sans succès, et nous nous sommes trouvés plus de la moitié de la dernière Chambre et quatre-vingtdix de sa majorité. — Tous les moyens employés pour nous désunir ont été inutiles. Le découragement même qui suit une lutte pénible et toujours malheureuse n a pu nous rebuter; et à la question de la vente des bois, qui a terminé notre discussion et notre session, nous nous sommes trouvés le même nombre. C'est faire sa retraite sans perdre un seul homme. Cette minorité a paru encore trop forte et surtout trop indépendante; et, pour obtenir à l'avenir une majorité plus décidée, on a proposé une loi d'élection non populaire, car le peuple en est exclu, mais révolutionnaire, dans ce sens qu'elle met l'élection dans les mains de cette classe intermédiaire, besogneuse, jalouse, suffisante, qui a fait la révolution et qui en entretient l'esprit. Notre opposition a été très-forte, mais il a fallu céder au nombre ; et, dans cette belle manière de

faire les lois, la voix d'un sot, plus d'un côté que d*autre, est Vultima ratio populi. Cette loi a donc passé, comme toutes les autres, comme la vente des bois , inutile aux finances de cette année, insuffisante pour nos besoins, mais qui renouvelait le scandale de l'expropriation de la religion, et y associait le roi et les Chambres. Voilà la vraie raison de cette mesure, je veux dire la raison publique, car il y en a de privées qui sont infâmes et honteuses : nous sonunes retombés dans les mains des agioteurs, des spéculateurs de la bande noire, des acquéreurs, des Juifs et des Arabes; ils nous gouvernent, ils gouvernent tout j et nous pourrions dire avec Mahomet :

Le temps de TArabie est à la fin venu.

Nous avons heureusement défendu le ministre de la guerre, violemment attaqué parce qu'il a formé et qu'il conserve comme il peut une armée fidèle, notre unique et dernière ressource, et qu'on attaque dans son chef et dans ses membres de toutes les manières. Que veut-on? Je rignore, et ne sais trop s'ils le savent eux-mêmes. Ils veulent faire peur au successeur, s'ils ne peuvent faire mieux. 1688 les tente, comme leur a dit M. de Chateaubriand; et, fermant les yeux sur les différences entre l'Angleterre et la France, surtout sur les différences religieuses, qui ne sont rien aux yeux des ignorants athées, ils voudraient pouvoir terminer de même notre révolution. — Tout ce qu'il y a d'impur les seconde ; ils disposent de tout le civil, de toutes les plumes, car ils ont enchaîné la presse; ils disposent de plus encore; mais ici... approuvez le respect qui me ferme la bouche.

Les premières élections qui vont se faire décideront de beaucoup de choses. Les deux partis extrêmes s'agitent. Le parti mitoyen, ouvertement favorisé par les ministres, qui

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Tondraient toujours marcher sur une lame de couteau, pourra- t^il en triompher? C'est assez incertain. Ce parti est peu connu dans les provinces, et ses opinions mitoyennes, qui s^assortissent naturellement à des esprits m^iocres et à des caractères sans énergie, sont peu propres à attirer les regards d'une assemblée d'électeurs. Soixantesix (à peu près) membres nouveaux entreront dans notre Chambre. Cette forte dose doit changer les proportions et la nuance. S'il vient des ultra-jacobins, plusieurs du ventre se réuniront à nous : si ce sont des -royalistes, les choses resteront à peu près sur le même pied. Nous avons perdu treize des nôtres par la sortie du cinquième ; peutêtre en regagnerons-nous davantage. A Paris, il paraît que les choix seront mauvais, si toutefois on peut faire quelque conjecture plausible sur les résultats de ces hordes tumultueuses, et qui donneront peut-être des produits fort inattendus. On a changé, pour en obtenir de meilleurs, presque tous les préfets des seize départements où Télection va se faire, et successivement on changera tout ce qui ne sera pas en harmonie avec le système dominant. Peutêtre prend-on beaucoup de peine pour se perdre; car s'il est vrai que la peine poursuit le coupable, il est vrai aussi que le coupable poursuit la peine; et j'ai connu des coquins qui n'ont été tranquilles que lorsqu'ils ont été pendus. Ou la France, ce premier-né de la civilisation, périra la première, ou elle renaîtra la première à Tordre. Cette réflexion me soutient contre les inexprimables douleurs que me cause une conduite telle que celle que je vois tenir. Ce qu'il y a de déplorable, c'est qu'elle a commencé avec la Restauration, et que la faute n'en est pas tant à nos princes qu'à d'autres. La grande erreur de l'Europe est d'avoir regardé Bonaparte comme toute la révolution, et d'avoir cru qu'en le chassant tout était fini : c'était le contraire, il U. :>

comprimait la révolution, tout en s'en servant; et dès que cette main de fer n'a plus pesé sur elle, eHe s'est relevée plus forte que jamais. Je le disais à M. Ganning, et il ne xne parut pas éloigné de le penser. Personne n'a connu ni la France, ni la société , ni Dieu , ni l'homme. Avec un grain de foi on aurait transporté des montagnes, et on a échoué contre des grains de sable.

Je vous prie d'accepter tous les discours importants que j'ai prononcés dans cette session. Je les ferai imprimer avec ceux de la session dernière, à la suite des Pensées que je me propose de donner au public. Elles rouleront toutes sur le sujet de vos méditatio 5 et des miennes. Mais les laissera-t-on circuler librement? Je l'ignore, et ne serais pas étonné que les éditions de Voltaire, qui se publient avec un incroyable fanatisme et sont tolérées avec une déplorable faiblesse, n'eussent plus de faveur auprès du gouvernement que mes pensées politiques, morales et religieuses. Cet ouvrage publié, je me propose de regagner mes rochers, pour en revenir au mois d'octobre ou de novembre, s'il y a, à cette époque, une France, un gouvernement, des Chambres, etc..

Adieu, Monsieur le comte ; j'ai éprouvé une inexprimable douceur à m'entretenir avec vous : nous parlons la même langue, hélas î trop peu entendue. L'ignorance des hommes d'État fait pitié, plus encore que leur corruption ne fait horreur, si même leur ignorance n'est pas leur seule corruption. Croyez-moi, les hommes qui, par leurs senti" ment s, appartiennent au passé, et par leurs pensées à l'avenir, trouvent difficilement leur place dans le présent. C'est une de mes pensées, elle s'applique à vous et un peu à moi. Si vous quittez Pétersbouig, je saurai votre marche ; et puissé-je être a.ssez rapproché de vous pour avoir le bonheur de vous voir et de vous entendre, et de vous

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