DE M. LE VICOMTE DE BONALD
porter moi-même ITiommage de la plus haute estime et de la plus tendre amitié!
Le vicomte de Borald.
liettre du vicomte de Donald au comte de Mai stre*
AaMooDa, présMillon (Aveyroo), le II JalUetI8i7.
La nouvelle de votre arrivée à Paris, Monsieur le comte, que j'ai lue dans les journaux, m'a inspiré de vifs regrets de l'avoir sitôt quitté. J'avais prolongé mon séjour loin de ma famille beaucoup plus que je ne l'aurais voulu : les devoirs et les affections me rappellent auprès de tout ce qui m'est cher; mais, malgré de si justes motifs, j'aurais différé encore mon départ, si j'avais pu me flatter de voir une fois un des honmies de l'Europe pour lequel j'ai conçu les profonds sentiments d'estime, de respect et d'attachement. Sans doute. Monsieur, vous ne ferez à Paris qu'un séjour assez court ; et vos affections pour le sol natal, dont vous avez été si longtemps absent, vous ramèneront en Piémont, où vous trouverez, je l'espère, des traces moins profondes de l'orage qui a bouleversé l'Europe, et dont les derniers éclats retentissent encore aux lieux où il s'est formé. Cette considération, et le juste désir de revoir au plus tôt le lieu et les personnes qui vous sont chères, peuvent seuls contre-balancer dans votre cœur la satisfaction de vivre dans un pays assez heureux pour avoir enfin une constitution écrite, un pouvoir divisé en deux Chambres, des Chanibrrs divisées en parti ministériel et en parti d'opposition, et tout Taccessoire de ces divisions constitutionnelles, au milieu desquelles et au moyen desquelles doit s'élever et s'affermir la paix du dedans et du dehors, le retour à la reli-
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gion, rafifeclion pour ses maîtres légitimes, la justice, Tordre et la sécurité publique. Comment a-t-on pu jusqu'à présent, dans votre patrie, fermer les yeux à de si grands bienfaits? et comment le peuple piémontais et savoyard a-t-il préféré le bonheur routinier dont il jouissait autrefois, à l'avenir brillant et bruyant que les nouvelles institutions promettent aux États qui les adoptent? J'imagine, Monsieur le comte, que vous allez le faire rougir de sa léthargie, et lui porter l'évangile des idées Hbérales, de ces idées que la cour que vous quittez propage et garantit avec tant de persévérance et de conviction. Je regrette vivement de ne pouvoir m'en entretenir avec vous, et puiser à la source dont le grand résenoir est au Nord, où vous avez fait sans doute une ample provision de celte eau salutaire. J'ai eu occasion de voir, chez madame la comtesse de S..., de fervents adeptes, et même dans une classe qui devrait être moins pressée d'accueillir ces nouvelles doctrines; et j'ai félicité un pays qui compte des hommes élevés en dignité, si parfaitement désabusés des grandeurs de ce monde, et si désintéressés sur le bonheur.
J'attendrai dans mes rochers la prochaine convocation des Chambres, où, bien malgré moi, j'ai été appelé à figurer. Un moment je m'étais flatté d'une seconde dissolution; il parait qu'il n'y fiuit plus compter, et que la roue de fortune , qui fait sortir de celte loterie le cinquième des billets tous les ans , tournera encore. Je n'ai jamais été heureux au jeu, et mon billet ne doit sortir que dans quatre ans, si, dans quatre ans, il n'y a pas du nouveau.
Je désire. Monsieur, que vous retrouviez dans tout ce que je publie, soit comme député, soit comme écrivain, les mêmes principes pour lesquels nous avons l'un et l'autre combattu avec si peu de succès. Nous en serions découragés sans doute, si nous n'attendions pas un avenir pour le triomphe de la vérité, comme pour la justifi-
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cation de ses défenseurs. Ne pas retenir la vérité captive y la publier sur les toits, voilà le devoir de Thomme de bien; souffirir persécution pour elle, voilà peut-être sa récompense.
Aucun autre sentiment, aucun autre espoir ne m'a mis la plume à la main, et je n'éprouve, je vous Tassure, qu'un mécontentement très-vif de 1 importunité de la petite célébrité qui me poursuit. Je ne suis vraiment heureux que dans ma triste et sauvage solitude, où je jouis des miens et de moi-même, au milieu de travaux champêtres et d'hommes bons et simples, qui ont encore conservé le souvenir du bien qu'on leur a fait et la reconnaissance de celui qu'on voudrait leur faire.
J'adresse cette lettre à madame de S..., que votre arrivée à Paris a comblée de joie. C'est une amie digne de vous, et un des meilleurs esprits que j'ai rencontrés, effet ou cause des qualités du cœur les plus excellentes dont une mortelle puisse être douée.
Agréez, Monsieur le comte, ce nouveau témoignage d'un éternel et respectueux attachement.
Le vicomte de Bonald.
P. S. Je relis, Monsieur, votre dernière lettre datée de Saint-Pétersbourg, et j^y remarque que vous me donnez votre adresse chez M. le comte Alfieri, votre ambassadeur, que j'ai eu l'avantage de rencontrer quelquefois dans le monde.
lieÉire do Hcomte de B«iiald au comte de llaistre.
2 décembre I8I7.
Monsieur le comte,
Suis-je assez malheureux ! Quand je suis en Allemagne, vous êtes je ne sais où ; je viens en France, vous êtes en Russie ; je retourne dans mes montagnes , vous arrivez à Paris; je reviens à Paris, vous voilà à Turin, et nous semblons nous chercher et nous fuir tour à tour. J'avais eu l'honneur de vous écrire à ma campagne, quand je vous sus à Paris, et, ne sachant pas bien votre adresse, je mis
ma lettre sous le couvert de madame de Sw Je ne Siiis
si elle vous est parvenue; mais je n'ai plus trouvé ici cette excellente et spirituelle femme, qui n*a de russe que son nom, et qui d'ailleurs est toute Française pour nous, et des bonnes et anciennes Françaises d'opinions, de sentiments, de goûts, de grâces, de bontés et de politesse... Ne la reverrons-nous plus ici, et ne vous y verrai-je jamais vousmême ?
j\Iais, Monsieur le comte, s'il ne nous est pas donné de nous voir au moins par la partie matérielle de notre être, il nous est permis de nous coimaître, et surtout de nous entendre d'une manière intime et complète, dont j'avais fait depuis longtemps la remarque avec orgueil pour moi et avec une bien grande satisfaction comme écrivain, parce que cette coïncidence a été pour moi comme une démonstration rigoureuse de la vérité de mes pensées. J'ai éprouvé rimpression de plaisir et de consolation qu'un homme éj^^aré dans un désert éprouverait en entendant la voix d'un homme qui vient à son secours.
Je sais qu'à parler en général, il y a dans la vérité une force d'impression qui se fait sentir vivement, et (jui ne
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permet quelquefois pas même le doute ou la crainte; mais, après tont^ comme les faibles humains sont trop souvent égarés par des lueurs trompeuses qui paraissent de la lumière à des yeux malades^ il est consolant et rassurant^ plus que je ne peux vous le dire, de se trouver, sans communication préalable, en concert de pensées et d'opinions avec quelque bon esprit qui, sous l'influence d^autres impressions et par d'autres méthodes, est parvenu aux mêmes résultats. C'est ce sentiment réel et profond qui me fait éprouver ce que vous me dites, Monsieur le comte, de la coïncidence de mes pensées avec les vôtres; et moi, qui jamais n'ai su me juger moi-même, et à qui surtout manque cette grâce d'état qui met Técrivain dans une béatitude anticipée et lui fait regarder ses ouvrages comme des chefsd'œuvre, j'avais besoin, pour croire à moi-même, d'un témoignage tel que le vôtre, et tel que celui de quelques amis qui connaissent, aiment et admirent vos écrits; j'en avais d'autant plus besoin, que mes pensées, attaquées avec fureur dans plusieurs journaux, n'ont pu être défendues que par mes amis; car je ne descends jamais dans l'arène pour me défendre moi-même. Au reste, je crois que vous verrez cet ouvrage, et peut-être d'autres du même auteur, traduits en Italie par les ordres de l'archiduc Maximilien de Modène, et j'ai reçu plusieurs lettres à ce sujet de son bibliothécaire. On m'a dit aussi que les Pensées avaient été traduites en allemand. Ces ouvrages doivent perdre aux traductions, parce que ce qu'on appelle le trait, et qui est essentiel dans la pensée, n'est pas le même dans les diverses langues. On imprime à présent des Considérations morales et philosophiques sur les phis importants objets de la morale et de la philosophie. — Certes, il faut avoir de la foi à sa doctrine pour oser écrire dans l'état où nous nous trouvons, au milieu de ces tempêtes délirantes qui vont devenir plus violentes encore par
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la nouvelle composition de notre assemblée. Aussi, je u^j entre pas sans éprouver un sentiment inexprimable de douleur et de dégoût... Nous allons délibérer ou plutôt nous battre sur la liberté de la presse, le Concordat, la loi du recrutement, et rinstrudion publique. . . Concevez-vous une nation qui se recommence ainsi comme si elle sortait de ses forêts, et chez qui tant d'hommes sans éducation littéraire et scientifique, sans études sérieuses, sans connaissances préalables, viennent disserter sur ces grands objets qui rempliraient des bibliothèques, et ont occupé tant de grands esprits? — Concevez, Monsieur le comte, s'il vous est possible, la patience qu'il faut avoir pour écouter, pendant quatre ou cinq heures tous les jours, des déraisonnements passionnés; et encore s'il n'y avait au fond que cela ! Les assemblées parlantes me deviennent insupportables. Je n'ai pu même prendre sur moi d'aller, quoique j'en sois, à l'Académie, autre assemblée, et où l'on déraisonne tout aussi bien qu'ailleurs. Je ne vous donne point de nouvelles; vous êtes en mesure de juger ce que nous sommes et où nous allons. D'ailleurs, il y a pour moi des choses absolument inexplicables, et dont l'issue ne me paraît pas au pouvoir des hommes, en tant qu'ils agissent par leurs propres lumières et sous la seule influence de leurs volontés; et, en vérité, ce que je vois de plus clair dans tout ceci... est r Apocalypse,
Vous êtes, ce me semble, plus que nous dans votre ancien état en Piémont. Vous ne faites pas parler de vous, et rien n'est plus heureux pour un État comme pour une femme. Je voudrais bien apprendre par vous que, là où vous êtes, vous êtes apprécié autimt que vous êtes connu, et que l'on donne quelque exercice à vos talents et quelque influence à vos vertus ! Je suis tenté de vous dire ; « Souvenez-vous de moi quand voîis serez dans votre « royaume; » et si vous connaissez (et sans doute il y en a