DB M LE VICOMTE DE BONALD
ïïjettre da Tlcomte de Bonald «a comte de Malstre*
Paris, 10 juillet 1819.
J'ai VU, Monsieur le comte, le jeune M. de Gabriac, qui m'a donné de vos nouvelles comme je n'en ai pu jamais avoir moi-même, je veux dire de visu; et il m'a appris en même temps qu'il avait porté la lettre qui m'avait été envoyée par madame la duchesse d'Escars. Je vous en remercie doublement, car vous avez à peine le temps de penser à vos amis; et, pour mon compte, je suis loin de demander que vous preniez sur vos grandes occupations celui de leur écrire.
Notre session rend le dernier soupir, et je me dispose à aller me remettre dans mes montagnes ; car ma santé est un peu altérée, et autant par les inquiétudes de notre position que par excès de travail. Nous en reviendrons, si nous en revenons, je ne sais quand. La longueur démesurée de cette session retardera sans doute les suivantes, et plût à Dieu qu'elle pût les éloigner tout à fait !
Vous me demandez ce que je pense de la charte... Il me semble. Monsieur, que mon opinion sur le compte de cette aventurière n'est pas plus équivoque que la vôtre : c'est une œuvre de folie et de ténèbres : je m'en suis toujours expliqué sur ce ton, même à la tribune; et celte opinion bien connue m'est peut être plutôt pardonnée que les hommages hypocrites de quelques autres. Cependant elle a des partisans sincères, surtout parmi les pairs, qu'elle a assez bien traités, et qui se croient dans le meilleur des mondes possibles. Heureusement, la dernière atteinte portée h leur Chambre et Tavilissement de leur haute dignité les ont un peu drgrisés ; même tous les bons esprits ne sont pas loin de convenir qu'elle ne nous convient pas;
mais on ne sait comment en sortir, ni revenir à de meilleures idées : et peut-être est-ce de toute autre manière que par des combinaisons humaines et des projets médités que nous y reviendrons.
J'ai vu ici votre bon curé de Genève. Il m'a communiqué bien des choses, une, entre autres, excellente, faite pour être lue à un grand personnage près de qui vous avez longtemps été, qui nous fait tant de mal, et qui aurait pu faire tant de bien. Il y a des vérités fortes et presque dures; mais comment réveiller autrement les esprits engourdis? Dieu veuille bénir cette œuvre, et dessiller les yeux à ceux qui ont la puissance, ou la donner à ceux qui ne l'ont pas ! car je pense quelquefois qu'il faudrait à l'Europe un homme aussi fort pour le bien que nous en avons vu un puissant et fort pour la destruction. Mais virum non cognosco, pouvons-nous dire ; et il faudrait d'étranges combinaisons pour une seconde réaction de ce genre. En attendant, avez-vous vu. Monsieur, de conduite plus étrange que celle de notre ministère, qui tâche péniblement à donner la force aux révolutionnaires et à l'ôter aux royalistes par tous les moyens qui sont en son pouvoir, tantôt en excluant les royalistes des élections, tantôt en les destituant des places; et tandis qu'on empoisonne le civil, je veux dire la justice et Tadministration, on corrompt le militaire en faisant à la sourdine rentrer dans les rangs des officiers de Waterloo, à la place des royalistes qu'on met à la retraite ? Tout cela se fait de par le roi de France, le roi très^hrétien, qui se croit monarchique, qui se croit catholique, et qui veut être sacré ; et tout cela se fait encore en dépit des réclamations les plus vives et les plus courageuses de tout ce que la France compte d'hommes forts et éloquents, et n'est appuyé et défendu que par un tas d'écrivassiers sans génie, sans lumières et sans vertu : voilà où nous en sonunes. U heureux et trois fois heureux