‹ Lettres et opuscules inédits (volume 2)Chapitre 30 sur 100 · DE M. LE VICOMTE DE BONALD · texte numérisé non relu

DE M. LE VICOMTE DE BONALD

ceax qui, oomme voas. Monsieur, habitent un pays où la raison, la varin sont comptées pour quelque chose, et à dies n'appeUeot pas toujours aux places, du moins n'en «xchieotpas!

Notre session de huit mois, dont trois sans rien faire et cinq d'un travail excessif, tire à sa fin. Nous regagnons tous nos foyers; et ceux qu'on accuse d'ambition retournent à leurs charrues avec un plaisir indicible, et laissent ici les intrigants de la capitale se disputer les lambeaux de notre pauvre monarchie... Et cependant, faut-il désespérer de la France?.^ Non saas doute, si l'Europe n'est pas condamnée à périr tout entière, et si la comète ne doit pas encore s'approcher de notre planète assez pour la réduire en cendre ; car si le monde doit périr par le feu, suivant une tradition si ancienne et même si respectable, ce sera sans doute quelqu'un de ces astres errants qm, libre des lois ordinaires de conservation qui régissent et maintiennent à leur place les autres corps célestes , vient comme un voleur, et sans être attendu, nous menacer de sa flamboyante chevelure : et âiri toties arsere cometœ. Mon cher comte, Faveuglement des rois est un phénomène cent fois plus effrayant; et avec leurs courses continuelles, au lieu d'être fixes, autrefois, comme le soleil, au centre de leurs États, pour tout éclairer et tout \ivifier, ils ne sont plus aussi que des astres vagabonds qui troublent le système des sociétés, et n'y portent, avec leurs faiblesses ou leurs erreurs, que le désordre et le ravage.

Que pensez-vous de l'ouvrage de votre semi- compatriote, M. de Hallerde Berne? J'en ai vu l'analyse, et il me paraît sur une bonne voie politique, autant que protestant peut y être. Le bon comte de Salis m'en avait parlé avantageusement. J'ai écrit à M. de Haller, en signe de confraternité de principes. Le connaissez-vous? Je vais partir,

et si vous voulez me gratifier d'une de vos lettres, elle me trouvera à Millau (Aveyron). Je suis tout auprès de cette ville. Vous ne voulez plus de cérémonie, mais vous permettez Famitié et la vénération : je vous les ai vouées depuis longtemps.

P. S. Le bon Savoyard s'appelle M. Duclos, ami de la comtesse de Viry.

Mettre du Tlcomte de Bonald «a comte de Matstre*

Monsieur le comte,

J'ai eu indirectement de vos nouvelles par mon respectable ami le comte de Marcellus, à qui vous avez écrit une lettre qu^il m'a promis de me faire lire à notre prochaine entrevue à Paris. J'y ai vu avec peine, dans le peu qu'il m'en cite, que vous vous plaignez de votre santé , et qu'à tous les sujets de peine dont ce malheureux temps afflige les hommes de bien, il se ioïni d'autres épines, que votre prévoyance et le rang où vous êtes placé vous font encore mieux sentir, et qui s'enfoncent cruellement dans votre cœur, a Voire esprit, dites-vous, s'en ressent; de petit il est devenu nul : hic jacet; mais je meurs avec t Europe. Oh! pour le coup, Monsieur le comte, vous me permettrez de n'en rien croire, et je ne crois pas même à la mort de l'Europe; je croirais plutôt, si vous le voulez, à la fin du monde. Mais alors, comme dit Ériphile :

Nous ne mourroDs pas seuls, et quelqu'un nous suivra.

Non, Monsieur le comte, voire esprit ne se ressent de

Chambre, de me démettre avec éclat ; car mes sens se ré- Toltaient à lldée d'échanger des paroles avec un tel collègue, et de me trouver assis dans la même enceinte, respirant le même air, prenant part aux mêmes délibérations. Mais lorsque Ton combat avec ses amis, il faut savoir subordonner son avis au leur dans les choses qui ne sont pas ouvertement criminelles. J'attends donc d'être à Paris, et peut-être d'ici là y aura-t-il quelque révolution de système. Les journaux l'annoncent , et le retard même de notre convocation, qui ordinairement suivait immédiatement la fin des élections, me fait croire qu'il y a de l'agitation et de l'embarras dans les conseils.

Il me semble, Monsieur, que le nuage se dissipe; et les Mémoires de Jacques II, écrits par lui-même, et dont je n'ai vu encore que ce que les journaux en ont cité, me paraissent jeter un grand jour sur les événements, au moins pour les yeux obstinés à demeurer fermés. Ce malheureux prince, qui ne manquait ni d'esprit ni de courage, se disculpe des calomnies dont il a été l'objet, et attribue la révolution qui le fit descendre du trône à une conjuration qui s'était formée, contre la dynastie des Stuarts, an moment même de sa restauration sous Charles 11. Elle n'avait pas eu assez d'espace pour éclater pendant la >ie de ce roi, et avait même employé le temps de son règne à user la monarchie et à accroître ses propres forces. Elle fit éruption à l'avènement de son infortuné frère, et la famille dos Stuarts, au moins la branche légitime, fut à jamais exilée. ;Si la France n'eût pas fait la faute de la laisser éteindre dans le célibat ecclésiastique, il est possible que notre révolution n'eût pas eu lieu.) Cette déplorable histoire est la nôtre de point en point, et jusque-là les doux révolutions ont été calquées Pune sur l'autre. Je ne serais ])as embarrassé do prouver que tout ce qui s'est fait en Franco, depuis 181 i, a élé conduit et calculé sur ce

DE M. LE YICOMTB DE BONALD. i03

jdan^ même dans les actes du gouvernement; et peut-être déclurerai-je le voile dans le Conservateur. Il y a cependant des différences à notre avantage : la première est que l'Angleterre était protestante^ et que la France est ca« thoiique. Or, c'est le protestantisme et son esprit, et ses principes, et son fanatisme, et ses prétentions, qui ont le plus poussé aux deux révolutions et y poussent encore; et la haine furieuse contre notre religion et ses ministres a plutôt pour objet leur attachement à la monarchie que leurs fonctions même religieuses. La seconde différence est que les grands d'Angleterre, et même la noblesse du second ordre , avaient acquis ou reçu les biens du clergé sous Henri VIII et ses successeurs; au lieu que les acquéreurs, en France, sont presque tous de la classe conunerçante ou niôme inférieure; différence très-grande, car je ne doute pas que le changement de famille régnante, en Angleterre, n'ait eu pour cause les alarmes des possesseurs de biens religieux, qui voulaient mettre Tillégitimité de leurs possessions sous la garde de l'illégitimité du trône; et je ne doute pas davantage que cette cause, en France, ne soit le mobile de la conjuration contre la maison de Bourbon. Mais nos acquéreurs n'ont ni la même influence ni le même crédit, et aussi ils cherchent une force dans le gouvernement, et malheureusement l'y ont trouvée.

J'ai osé faire, à la vive sollicitation de mes amis, Tarticle Louis A^F/dans la grande Biographie de M. Michaud J'ai longtemps résisté, et je sentais la difficulté de traiter ce sujet dans un petit nombre de pages, et de le traiter en présence du temps et des hommes contemporains, même de ses proches. Mais j*ai craint que cet article, confié à un autre, ne fût un texte à des flatteries envers Je pouvoir actuel, et ne Tégarassent encore davantage. Je l'ai fait servir, et j'y ai mis toute ma politique telle que vous la con-

naissez. Je ne sais, au reste, s1l sera approuvé. Je vous ferai passer la feuille, si elle est imprimée.

Vous avez, Monsieur le comte, dans votre pays un de mes parents, excellent homme de tout point, et destitué de la préfecture de la Vendée pour son royalisme et son esprit religieux. C'est M. de Roussy,mari de mademoiselle de Sales, dernière d'une des branches de la famille de votre saint évêque de Genève. La famille de mademoiselle de Sales, petite-fiUe de la marquise de Gralier, a perdu des biens dans la révolution, situés, je crois, près d'Annecy; il est à la poursuite de Tindemnité que votre souverain a promise. J'ose vous recommander ses intérêts. Il est digne de votre bienveillance; et, quoiqu'il ait été sous- préfet à Annecy, sous Bonaparte, je crois qu'on lui rend justice, et qu'il y a toujours fait tout le bien qui dépendait de lui et donné les meilleurs exemples.

Au nom de Dieu, Monsieur le comte, ne vous découragez pas ! Ck)mptez un peu sur l'étoile de la France. Je le dis en homme religieux, et je sais à qui je parle. Comment désespérer d'une nation qui a été sauvée , il y a à peine trois siècles, par une bergère? Dans des temps de simplicité, son salut lui vint d'une simple tille; dans des siècles de lumière, il viendra peut-être par des gens d'esprit. Il y a beaucoup de bon esprit en France, et plus qu'on ne pense; et si la France peut secouer le joug des révolutionnaires, vous êtes tous sauvés.

Il me tarde d'apprendre par vous-même des nouvelles de votre santé : c'est pour vous la seule chose qui m'inquiète. Les journaux vous apprendront notre convocation; elle sera suivie de près de mon départ, et alors, si vous me faites l'honneur de me répondre, je pourrai recevoir votre lettre à Paris, à mon adresse ordinaû'e. Agréez mes jjius lendi'es honunages. de B.

Page 1