A M. l'abbé Bey, vicaire irénéral de Chamb^ry
Turin, 9 février 1820.
Je suis fort en arrière avec vous. Monsieur l'abbé ; mais la ponctualité, comme vous le savez assez, n*est plus à mon usage depuis que je suis attelé au char de la justice. Tous les jours je vois mieux que je suis déplacé : on me jette dans les emplois au moment où il en faudrait sortir. Je pourrais servir encore la bonne cause et jeter dans le monde quelques pages utiles, au lieu que tout mon temps
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est anpioyé à signer mon nom, ce qui n'est pas cependant nue brillante affaire. Malheureusement je ne puis détacher ces ch^nes^ qui sont si précieuses pour ma famille. Hélas ! Dieu veuille qu'au prix de toutes les meurtrissures imagi- DableSy je puisse les porter encore longtemps pour me donner un successeur! L'année 4819 m'a nourri d'absin« tbe; tout s'éteint autour de moi. Que m^nporte un peu de bruit que je fais 1 On écrira sur ma triste pierre : Periit cwn sonitu; voilà tout. On jalouse mes titres , mon rang et ceux de mon fils^ sans savoir ce qu'ils coûtent à tnon cœur. Je les céderais tous pour un bon ménage allobroge^ tel que je l'imagine. Les Alpes me séparent du bonheur: cependant, le croirez-vous? j'ai plus à me louer de ce pays que de ma propre patrie. Il parait qu'ici on m'a tout à fait pardonné ma langue et ma naissance; mais il y a tant d'autres malédictions attachées à ce séjour, qu'il est impossible d'en faire le catalogue. Je ne puis les repro chçr à personne; elles n'appartiennent qu'aux circons^ tances, et rien ne peut les écarter. J'aurais perdu l'esprit, si je songeais à perdre des revenus considérables que je ne puis trouver ailleurs , et qui peuvent encore enfanter quelque chose.
Les gens qui jalousent mes emplois, mon rang et mon attitude à la cour, ne connaissent pas toutes mes dignités; ils ne savent pas que je suis pénitent noir à Chambéry. Voilà, cher abbé, ce qui me reste de ma patrie. Mon grandpapa me donna mon livre et mon habit en 1768; mais Dieu sait s'ils ne sont pas égarés ! Quoi qu'il en soit, je pourrais être recteur^ et c'est l'unique emploi à ma portée dans ma chère patrie.
n faut que vous me fassiez un plaisir. On veut savoir, dans un pays étranger, si les visitandines sont rétablies dans leur maison primitive, ou s'il y a quelque espérance de ce rétablissement? Faites-moi, je vous prie, un petit
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histonque sur ce points et^ sll vous est possible^ par le premier courrier, car l'on me presse, et je suis en coulpe. Je me vois obligé à faire des extraits en fait de lettres, de réponses, etc. Je me tue, et je suis toujours en arrière. J'ai été extrêmement approuvé à Rome. Par une délicatesse que vous comprenez de reste, je n'avais pas voulu envoyer mon livre directement au S.-P. ; j'ai laissé faire au ministre : je n'y ai rien perdu. Le pape a dit : Laissezmoi ce livre, je veux le lire moi-même. De toutes les personnes à qui j'ai fait remettre Pouvrage à Paris, M. de Chateaubriand seul m'a répondu. Le silence de MM. de Bonald et de Marcellus m'étonne fort ; probablement ils craignent l'influence du jour. Vous verrez qu'incessamment les libéraux me feront déchirer officiellement. Ce livre me donnera peu de contentement dans les premiers temps; peut-être me donnera-t-il beaucoup de désagréments; mais il est écrit, et il fera son chemin en silence. Rodolphe peut-être recevra les compliments. La grande explosion des Considérations sur la France s'est faite plus de vingt ans après la date du livre. Une figure que j'aurais voulu voir, c'est celle de notre cher abbé de Th.... Comment sa modestie a-t-elle supporté l'audace d un laïqt qui ose traiter ces sortes de matières? Ne m'a-t-il point trouvé ignorant? On m'a déjà transmis une de ses critiques sur les conciles, auxquels il attribue le pouvoir de déclarer le pape hérétique, s*il y échoit. Le hardi pénitent noir a de grands doutes sur cette proposition. Qui sait si M. l'abbé de Th.... n'est point pénitent blanc? Jadis nous eûmes déjà une petite prise au sujet de la rétractation de ce pauvre hère de Panisset (1), qu'il avait faite, et que je lui refis d'un bout à l'autre, ce qui n'empêcha pas la pièce d'être insérée avec de grands étoges dans les Annales ec-
(1) ËYéqoe ooDstitatiODoel da Mont-Blanc.
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clétiattiques. Aujourd'hui, voilà encore un dissentiment. Soutenez-moi de toutes vos forces^ mon très-cher abbé^ car il faut que j'aie au moins un grand vicaire pour moi. Pour ce qui est des vacherins (1) (exemple de transition!), jamais je n^en ai mangé de meilleurs. Ma femme m'en 4k»ine quand je suis sage, ou quand elle me croit tel. Mais je la séduis^ et presque tous les jours j'en tire quelque chose. Grand merci donc, Monsieur Pabbé, et mille fois grand merci. U n'y manque que vous pour les ravager avec nous. Encore une fois, je n'en ai pas mangé de meilleurs; et quant à la lettre imprimée de l'archevêque de Chambéry^ c'est encore un chef-d'œuvre de bonté, d'attachement et de douleur étouffée. Est-ce vous qui me l'avez envoyée, ou l'abbé calviniste de Genève? Parmi les lettres qui pleuvent à flots sur ma table, celle-là 's'est trouvée sous ma main, et je ne sais qui je dois remercier. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle sent le vacherin. — Les dames vous saluent; et moi je suis pour la vie, avec tous les sentiments que vous me connaissez,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur
Nota manus.