‹ Lettres et opuscules inédits (volume 2)Chapitre 34 sur 100 · DE M. LE VICOMTE DE BOITALD · texte numérisé non relu

DE M. LE VICOMTE DE BOITALD

on ne gouverne plus la France^ on la dispute. Nous avons donc remporté une pleine victoire à la bataille des élections^ victoire due uniquement au zèle et au bon esprit des royalistes^ aidés jusqu^à certain point par le gouvernement, qui a peut-être mieux réussi qu'il ne croyait , et trouve peut-être la dose trop forte. Une autre victoire a été llntroduction de Villèle et de Corbière dans le ministère. Je suis arrivé tard, et n'ai point assisté aux négociations ou aux intrigues qui ont amené ce résultat. Chateaubriand, rentré en faveur, y a beaucoup travaillé; c'est le grand champion du système constitutionnel : il va le prêcher en Prusse, et n'y dira pas de bien de moi, qu'il regarde comme un homme suranné, qui rêve des choses de l'autre siècle. J'aurais bien des choses à vous dire là-dessus : celte raison, autant que toute autre, a fait cesser malgré moi le Conservateur , et a comprimé la vogue du Défenseur, au point que je doute qu'il puisse se soutenir. Villèle et Corbière aideront un jour à porter Chateaubriand au ministère des affaires étrangères, qui se trouve assez naturellement sur le chemin des ambassades; c'est un très-grand coloriste, et surtout un très-habile homme pour soigner ses succès. Pour moi, mon cher comte, sans fortune, mais sans ambition, trop heureux si, n'ayant pas une si nombreuse et si pauvre famille, je pouvais vivre à un écu par jour, indépendant de tout le monde, et ne relevant que de Dieu et du roi, j'attends que l'expérience, qui se déroule tous les jours, vienne justifier la vérité de ce qu'on appelle mes systèmes, et ces vues politiques et religieuses qu'on me fait l'honneur, Tinsigne honneur de croire que je partage avec M. l'abbé de Lamennais, M. de Haller, etc. . . Je reviens à notre Chambre : j'ai demandé aux ministres, j'ai dit à tout le monde, si l'on ne se servirait pas d'un instrument si fort et si sur, pour autre chose que pour obtenir quelques douzièmes en avance sur les contri-

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butions et un budget. N'y a-tril pas d'autres leçons à donner à TEurope^ et ne pounionsHious pas relever l^étendard de la religion et de la royauté, et y rallier, de vœux et d'espérances, tous les honnêtes gens d'Espagne, de Portugal, de Naples^ qui gémissent sous Tabsurde et féroce tyrannie de leurs carbonari et de leurs libéraux? Ne pourrions-nous pas seconder la diplomatie européenne, ou même en faire davantage, supposé encore qu'elle veuille ou qu'elle puisse faire quelque chose? Car il me semble que le t^ent du nord a soufflé sur les projets de l'Autriche, et les a desséchés ou refroidis dans leurs germes. Aujourd'hui le bruit court que le roi d'Espagne est déposé. Le roi de Naples laisse de précieux otages entre les mains de ses révolutionnaires : sa famille, et ses serments... Qu'espérer de tout c^ci, quand on considère l'éloignement de Naples, l'isolement de l'Espagne, et le peu de temps qu'il faut aux libéraux pour tout détruire et tout renverser? Il ne vous échappe pas plus qu'à moi que ce sont les couronnes les plus catholiques, les différentes branches de la maison de Bourbon, celles qui ont détruit il y a soixante ans Tordre célèbre qu'elles auraient dû défendre, qui sont presque exclusivement les victimes de cette terrible vengeance, la France, l'Espagne, Naples, Lisbonne, et qui expient si cruellement les crimes des Choiseul, des Pombal, de d'Aranda, et de l'auli'e dont j'ai oublié le nom (i). Je crois, et ne puis le dire qu'à un petit nombre de sages, que c'est la ruine de cet ordre si nécessaire à la chrétienté qui entraîne l'Europe dans l'abîme, et qu elle n'en peut sortir qu'avec lui : mais qui lèvera la pierre qui couvre le sépulcre où il est enseveh? La Compagnie du Diable ne peut reculer que devant la ComprKjnic de Jésus, et nous avons des hommes très-nobies et très-iniluents, qui aime-

(i; Taniirri.

DE H. LE YICOMTE DE BO^ALD. ill

raient mieux revoir les Cosaques dans Paris que les Jésuites. A tout ce qu'on propose de bon et de fort, on répond que la France n'est pas encore mûre, que ce qu'on demande est intempestif; comme s^ y avait rien dlntempeslif que le mal, pour lequel les méchants trouvent toujours les choses assez mûres, et les mûriraient en serre chaude si elles ne Tétaient pas. Comme les bonnes doctrines sont vivantes en France, et ne sont peut-être que là, rien en France ne se fait, ne se fera jamais que par élan; et cet élan, dont on a eu une nouvelle preuve aux élections, hâte plus le bien, dans une heure, que toute rexpéctative de nos Fabius législateurs ne le ferait dans un siècle.

Mes pensées, comme mes affections, se sont souvent reportées vers votre pays : on ne peut pas douter qu'on ne le travaille; le fourneau est chauffé à la fois de trois côtés, par la France, la Suisse et l'Italie; et j'admire comment vous vous soutenez, malgré les annonces tous les jours répétées de révolution. Dieu vous conserve cette tranquillité si précieuse, et puissiez-vous ne trouver chez vous ni de Quiroga ni de Pepel Vous me disiez , dans une de vos lettres, qu'il n'y avait plus de grands en Europe. J'en vois assez pour être tout à fait de votre avis : c'est la noblesse qui manque partout, et les grands seigneurs en ont détruit l'esprit, comme ils en ont et peut-être parce qu'ils en ont englouti les fortunes. La mollesse, le plaisir, la vanité, la fureur des jouissances et du luxe ont abiltardi ces antiques races, mon cher comte; le pouvoir défaillit parce qu'il n'a plus de ministres, et jamais la famille ne périt que par la faute de ceux qui sont chargés de la conserver.

Je relirai avec attention les endroits de votre grand ou- Ma^^e dont vous me parlez, et j'aurai l'honneur de vous en entretenir; en attendant, je vous dirai que je trouvai

bien beau, bien vrai, et passablement hardi à vous, homme de cour et ministre d'État, ce que vous dites sur le mariage des princes. Que de fois, avant d'avoir eu de si belles preuves du courage et de Tesprit de notre auguste veuve, n'ai-jc pas dit que le mariage le plus politique. pour notre malheureux prince, eût été un mariage avec la Vendée, avec quelque belle et bonne fille d'un Vendéen f Mais même dans ce pays de Thonneur et de la fidélité, on n'aurait pas pu trouver mieux que ce que nous avons. Il ne me reste. Monsieur le comte , qu'à vous remercier de votre bon souvenir, et à vous renouveler l'assurance de tous les sentiments d'admiration et de véritable et éternel attachement que je vous ai voués à la vie et à la mort.

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