‹ Lettres et opuscules inédits (volume 2)Chapitre 41 sur 100 · DISC0CB · texte numérisé non relu

DISC0CB

Rappelez-vous encore cette soirée où vous le trouvâtes occupé à soufflerie feu de toutes ses forces dans une chambre sans lumière, a Je travaille, vous dit-il, pour faire revenir mon nègre. » Il donnait ce nom à son ombre, dont il s'amusait en faisant des gestes de son âge devant une tapisserie. Personnaliser ainsi son ombre, en saisir les deux caractères principaux, la considérer comme un serviteur, comme un nègre fugitif qui disparaît avec la lumière et qu'on rappelle à soi en créant de la flanune, c'est peutêtre l'expression la plus originale et la plus étonnante qui ait jamais été rencontrée par un enfant au-dessous de cinq ans.

Tous ces présages ne mentirent point; chaque jour développa dans cette aimable créature de nouveaux talents et de nouvelles vertus. 0 jours de votre bonheur! jours trop vile éclipsés, où, tout entière à vos devoirs, loin de l'air corrompu des cités, fière de seconder voire époux dans les plus nobles et les plus douces fonctions de la nature, vous avez passé quatorze années de l'union la plus intime, sans autre occupation que celle d'élever mie lamille channante, sans autre ambition que celle d'y réussu», sans autre jouissance que celle de contempler vos succès !

Comment pourrais-je oublier ces soirées patriarcales, celte table qu'entouraient un père et une mère adorés, des enfants tous occupés et tous joyeux , un ami heureux du bonheur de tous ; ces livres, ces compas, ces crayons, cette instruction si douce et si pénétrante, cette joie ineffable que la nature ne donne qu'à ses enfants; ce bon, cet excellent Eugène dominant ses trois frères, moins par la taille que par une raison précoce, et leur rendant, sous des formes enfantines, l'instruction plus sérieuse qu'il recevait de son père? — Mère sensible! mère infortunée! ah ! ne penneltez point à vos regards de s'égarer sur ce beau Léman, qui vous sépare de la terre afiligée ; vos

yeux rencontreraient peut-être sur Tâutre rive ce château paisible (1), ce manoir de l'honneur antique, où vos mains formèrent le chef-d'œuvre qui devait si peu durer.

Combien de réflexions, Madame, vous avez dû faire dans votre vie sur Texcellence de l'éducation domestique ! Je sais aussi combien votre époux tient à cette espèce d'éducation. Mais peut-être que, pour combattre vos systèmes à cet égard, on pourrait se servir précisément de votre exemple. Si vous dites, « Voyez à quel point nous « avions réussi ! » on répondra : a Puisqu'il faut être vous a pour réussir, il faut absolument une éducation publi- « que. » Sur ce point au reste, conmie sur tant d'autres, on peut tenir un milieu raisonnable qui accorde les partis opposés. Que les parents à qui la Providence a donné tout à la fois les vertus et les talents, la fortune et le loisir; que ces parents, dis-je, conduisent comme vous leurs enfants aussi loin qu'ils le pourront; mais pourvu qu'on possède le premier et le plus important de tous ces dons, qu'on ne se hâte pas au moins d'arracher les enfants de la maison paternelle, Pasile du bonheur et le berceau des vertus. Ne soyons point les meurtriers de l'innocence, en la précipitant de si bonne heure au milieu des dangers qu'accompagnent nécessairement tous les rassemblements nombreux. L'œil du sage s'arrête douloureusement sur ces amas de jeunes gens où les vertus sont isolées et tous les vices mis en commun.

Si votre fils fut, au pied de la lettre, un ev faut préserve y vous le dûtes au système de l'éducation domestique ; mais si la vertu avait jeté en lui des racines si profondes, s'il parut ensuite dans la société armé de toutes pièces, et si le vice le trouva toujours invulnérable, ce

(1) Le château de Beauregard, ou le marquis de Costa s'était fixe .ivcc sa famille , est situé sur le bord méridional du lac de Gencve, ou cet opuscule fut écrit.

miracle fut votre ouvrage. Madame ; ce fut celui de votre époux : vous le devez Fun et l'autre au courage que vous eûtes de contredire les fausses idées de votre siècle, et de rendre l'éducation de vos enfants éminemment religieuse. Les charlatans modernes qui ont usurpé et diffamé le titre de philosophe, ont dicté des méthodes bien différentes : ils ont travaillé sans relâche à séparer la morale de la religion; ils ont dit qu'il n'y avait point encore de morale, que cette science était encore au bei^ceau. Ils nous ont recommandé surtout de ne pas livrer aux prêtres les premières années de Thomme. Un d'eux même est allé jusqu'à soutenir nettement qu'on ne devait point parler de Dim aux enjants; paradoxe qui s'approche assez près de la démence pour n'exciter que la pitié !

Vous avez des enfants, Madame; ne permettez point qu'ils s'écartent de la route qui avait conduit si loin leur aîné 1 Les tempêtes soufflent plus que jamais ; jetons l'ancre au milieu des incertitudes humaines, et ne permettons point qu'on nous arrache nos vertus. H s'élève déjà de tout cAté un cri contre les corrupteurs de la morale; mais ce cri n'est point encore composé d'assez de voix : contribuons tous à le renforcer. Pour vous, Madame, vous n'avez pas do peine à vous défendre contre les sophistes; pour les réfuter, le souvenir d'Eugène vous suffit.

Votre ouvrage était tini , et vous n'aviez plus qu'à le conserver. Le goût et les talents innés dans votre famille vous avaient permis de conduire votre fils par vos propres forces beaucoup plus loin que ne l'auraient pu faire des instituteurs ordinaires. Mais, enfin, le moment vint où il fallut dire adieu à votre aimal)le sohtude, et venir, dans une ville considérable, procurer à cet enfant chéri ce qu'on pourrait appeler les enibellisoments de l'homme. Vous vîntes avec lui dans cette cité célèbre, alors si heureuse parce qu'elle était sage. Il vint, on le vit, on l'aima:

on admira œt heureux naturel^ cet instinct de vertu^ cette sagesse qui avait fleuri en lui, comme un raisin mûr avant le terme (1). Ses talents et ses connaissances n'attirèrent pas moins les regards. A treize ans^ il possédait une littérature considérable, une connaissance assez étendue de la langue italienne, une habileté peu commune dans le dessin, des dispositions marquées pour d'autres aorts, Favidité d'apprendre, et le goût du beau dans tons les genres. Votre système de vie vous portait à vous créer une solitude au milieu de trente mille âmes; mais corn* menl échapper à Toeil des bons juges dans une viUe où Us se touchaient? Eugène eut une réputation à Fâge où on la cherche.

Des maîtres de tous genres s'emparèrent de lui. Ils purent Toccuper, mais non le lasser. Il eut la double gloire de les étonner et de s'en faire aimer ; car on ne l'approchait point sans l'aimer. Il prit bientôt beaucoup de goût pour la musique, il en surmonta les difficultés, et parvint en peu de temps à ce point où Ton n'a plus besoin que du ciel d'Italie. Mais son goût dominant était toujours la peinture; ce goût, qui reproduisait une partie de votre époux, m'a souvent fait rêver. J*aime croire à Thérédité des talents : elle m'aide à croire à celle des vertus.

Eugène avait surtout succédé à cette verve créatrice qui est la poésie de la peinture comme son premier maître ; il voyait ce que les jeunes gens de son âge ne voient pas, il assemblait ce qu'ils ne savaient pas assembler. J'ai souvent observé que les jeux mêmes de sa première enfance étaient pleins d'invention et d'originalité : ses conceptions dans ce genre intéressaient son pèi*e, qui rencontrait son propre talent dans une farce enfantine. Excellent père » ta bonté n'était jamais forcée de descendre jusqu'au che-

(I) Eccle8„u, 19.

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val d'Agésilas; chez toi Tenfance avait du génie, et ses jeux plaisaient à la raison.

Quoique les différents genres de peinture obtinssent le culte du jeune élève , il parut cependant montrer un goût qui tenait de la passion pour les animaux et les compositions champêtres. Ce genre a je ne sais quel charme, et, s'il Cbt permis de s'exprimer ainsi, je ne sais quelle innocence qui s'accordait avec son caractère : les scènes champêtres reposent Tâme et la délassent. Pour louer un paysage, ne dit-on pas qu'il est tranquille? Les beautés du premier ordre n'enlèvent point d'adorateurs à des beautés plus modestes, qui s'emparent du cœur en le caressant. L'Enéide est belle, mais les Bucoliques sont aimables*

Il n'est pas douteux, cependant, que si cet enfant si rare avait été destiné à une plus longue carrière, il n'eût atteint les plus grandes conceptions de l'art, comme ses derniers essais l'ont prouvé : mais, à cet âge tendre, il ne pouvait encore s'emparer du genre de Thisloire, qui commençait seulement à s'emparer de lui. Jamais un enfant n'avait donné de plus grandes espérances; et ses progrès sur tous les objets qui l'occupaient étaient réellement prodigieux, lorsque les circonstances l'appelèrent à choisir un état. Hélas! on vous ramenant sur cette époque, mon cœur se serre, et j'ai peine à retenir mes larmes. Je sens trop que vous devez maudire le moment fatal qui entraîna votre fils dans le tourbillon, et le soumit de si bonne heure à tous les hasards d'un état périlleux; mais, Madame, les raisonnements sont antérieurs aux événements, et ce n'est point d'eux qu'ils tirent leur justesse. Ce qui est bon Test toujours. L'honneur et la raison sont à nous, le reste n'en dépend pas. Parmi nous, tout le monde servait le roi de quelque manière, et celui que son inclination n'appelait point au sacerdoce ou aux emplois civils entrait au service militaire. L'usage avait même prévalu de se jeter dans

cejBe carrière au sortir de l'enfance. Il ne dépend point de nous de créer les coutumes ; elles nous commandent : leurs suites morales et politiques sont l'affaire du souvenin , la nôtre est de les suiwe paisiblement, d'en tirer parti pour le bien public, et de ne jamais déclamer contre elles. Votre fils entra dans la légion des campements, aujourd'hui si distinguée sous le nom de régiment des grenadiers royaux. Il avait contracté une espèce de parenté avec ce corps, qui lui présentait un avantage inestimable, le souvenir de son père. Deux ans après, lorsqu'au premier signal de la guerre, toute la jeunesse se précipita sous les drapeaux de son souverain, il est clair qu'il aurait été un des premiers à donner son nom : son sort était donc décidé, et une plus longue attente n'aurait fait que le soumettre sans fruit à l'humiliation de voir ses contemporains placés au-dessus de lui. L'examen qu'il vint subir dans la capitale, pour entrer dans un corps qui exigeait des connaissances, fournit déjà l'occasion de le juger. Renfermé dans une chambre, il travaillait à quelques plans qui devaient être le chef-d'œuvre de sa réception. Les murs de cette chambre étaient décorés de belles gravures : âgé de treize ans, et amateur passionné du dessin, il ne se permit point, tant que dura son travail , de se lever pour les examiner. Plutarque, en écrivant lavied'Alcibiade, se garde bien d'oublier l'histoire des osselets.

Pour d'autres enfants, l'admission dans l'état militaire n'était qu'une inscription anticipée au rang des hommes, une espèce d'émancipation qui dérogeait à la puissance paternelle, et donnait le droit de ne plus rien apprendre * pour votre fils , ce fut tout autre chose. Il vit dans son nouvel état, non le bonlieur d'être libre, mais l'honneur d'être utile et la nécessité d'y travailler. Il eût abhorré un état qui aurait relâché à son égard le lien de l'autorité paternelle. Pour lui, la soumission, fille de l'amour et de la

confiance, était un besoin autant qu'un devoir. Le régiment où il venait d^entrer n'étant sous les armes qu'à ime certaine époque de Tannée, rien n'était plus conforme à ses inclinations. Ses talents mûrissaient en paix sous le toit paternel : il achevait de se former à toutes les vertus domestiques, n'ayant pas seulement Fidée de se répandre an dehors, et moins encore d'attirer les regards; car cet enfant, si fort au-dessus des autres, eut toujours le mérite l'are de ne pas s'en douter. Vous ne vîtes en lui qu'un nou* vel habit : c était toujours la même douceur, la mémepu* reté, le même goût pour Tinstruction, la même rectitude de jugement : le développement du sens moral précédait toujours rinstruction, et vous surprenait souvent. Vous n'avez pas oublié, par exemple, la solidité des objections qu'il fit un jour à son père contre la comédie, quoiqu'on n'eût jamais pensé à lui présenter cet amusement comme quelque chose de répréhensible. Lorsqu'il paraissait sous ses drapeaux, c'était encore l'Eugène de Beauregard, bon, simple et naïf, n'ayant ni le besoin de se cacher ni la prétention de se montrer : passant sans gêne et sans travail entre le nitpris des règles , si révoltant dans la jeunesse, et ce pédantisme de l'exactitude qui dit sans cesse, Re* gardez-moi : toujours prêt à s'instruire, parlant peu et écoutant tout, excepté la licence, qui ne remporta jamais la moindre victoire sur ses mœurs, pas même celle d'un sourire. Transporté brusquement du foyer paternel au milieu d'une garnison bruyante, il était permis de craindite pour ses mœurs; mais bientôt on fut rassuré. Pour lui, le mauvais exem[)le était nul, ou changeait de nature : il n'avait d'autre clïet que de le porter à la vertu par un mouvement i)liis rapide, eomposé de l'attrait du bien et de l'action répulsive du mal sur cette âme, pure comme la lumière !

Mais, tandis (|ue vous observiez avec une complaisance

bien légitime les progrès de cette plante précieuse, un épouvantable volcan s^était ouvert à Paris : bientôt son cratère eut pour dimension le diamètre de la FYance> et les terres voisines commencèrent à trembler. 0 ma patrie^ ô peuple infortuné! comment pourras-tu pleurer assezie voisinage funeste qui a versé sur toi un déluge de maux! Heureux mille fois le Lapon au milieu de ses glaces éternelles ! heureux TArabe bédouin sur sa terre écorchée par un soleil brûlant ! Si la nature les sépare de nos vices, pent-elle mettre un prix trop fort à ce bienfait î

La révolution française commençait à peine, et déjà son caractère était prononcé. La liberté prenait, en naissant, une attitude sacrilège. A la place du chapeau antique, les serpents des Furies se dressaient sur sa tête effroyable; elle agitait des poignards, elle montait sur des cadavres pour se faire entendre de plus loin. Aussi vile que féroce, jamais elle ne sut anoblir un crime ni se faire senir par un grand homme. C'est dans les pourritures du patriciat, c'est surtout parmi les suppôts détestables ou les écoliers ridicules du philosophisme, c'est dans Tantre de la chicane ou de l'agiotage qu'elle avait choisi ses adeptes et ses apôtres : aussi, jamais un abus plus dégoûtant, une prostitution plus révoltante de la raison humaine n'avaient souillé les annales d* aucun peuple. Ce fut même là le trait primordial et caractéristique de la liberté française : on pardonnait plutôt à cçtte bacchante ses inexpiables forfaits, que ses efforts philosopliiqucs pour les excuser ou pour leur donner des noms respectables. Elle ne parlait que de vertu, de probité, de patriotisme, de justice; et les sages, consternés, ne voyaient sous ses étendards civiques que des prêtres apostats, des chevaliers félons, des sophistes impurs, des phalanges de bourreaux, un peuple d'insensés, et l'assemblage hideux de tous les crimes qu'on peut commettre sans courage.

Mais c'est précisément parce que la révolution française, dans ses bases, est le comble de Tabsurdité et de la corruption morale, qu'elle est éminemment dangereuse pour les peuples. La santé n'est pas contagieuse; c^est la maladie qui Test trop souvent. Cette révolution , bien définie, n'est qu^une expansion de l'orgueil immoral, débarrassé de tous ses liens : de là cet épouvantable prosélytisme qui agite l'Europe entière. L'orgueil est immense de sa nature ; il détruit tout ce qui n'est pas assez fort pour le comprimer : de là encore les succès de ce prosélytisme. Quelle digue opposer à une doctrine qui s'adressa d'abord aux passions les plus chères du cœur humain, et qui, avant les dures leçons de l'expérience, n'avait contre elle que les usages? La souveraineté du peuple, la liberté, l'égalité, le renversement de toute sorte d'autorité : quelles douces illusions ! La foule comprend ces dogmes, donc ils sont faux ; elle les aime, donc ils sont mauvais. N'importe, elle les comprend, elle les aime. Souverains, tremblez sur vos trônes!!

Avec quelle terreiw nous observâmes en Savoie les progrès de ces doctrines funestes! Heureusement, la conscience nationale combattait puissamment les illusions de l'esprit : l'écume seule de la nation s'avança au-devant des dogmes français; et aujourd'hui même la Renommée, en nous fatiguant du récit des excès qui déshonorèrent cette malheureuse terre, prononce toujours les mémos noms, et n'en prononce qu'un petit nombre.

Mais le petit nombre fut suffisant pour nous rendre malheureux : ils vinrent à bout d'engager une querelle avec l'autorité. On ne s'entendit pas. Une dispute de famille fut mal comprise de tout côté. Paris convoita nos montagnes : un petit nombre de scélérats répondit au cri d'ajv pel qui partait de cette ville coupable Le roi se crut menacé: il arma. Don prince! père tendre! ah! sans doute

tu voulais nous défendre, et tu croyais le pouvoir; sois béni pour tes intentions ^ lors même qu'elles ont été si cruellement trompées ! Puisse Fange de la paix te faire encore goûter le bonheur! puisse-t-il soulager ton cœur oppressé par nos maux, qui sont tiens, et poser encore Folive sacrée sur tes cheveux blanchis !

Vous savez. Madame, avec quelle noble impétuosité toute la jeunesse de Savoie accourut, au premier danger, autour du drapeau de Phonneur. Depuis longtemps votre époux, rendu à ses foyers, était libre de préférer les honneurs paisibles de la cour aux honneurs périlleux de la guerre; mais, dans ce moment critique , Famour paternel et Famour exalté de la patrie l'emportèrent sur toute autre considération : il voulut servir le roi ; il voulut être Vaide de camp de son fils, et partager tous ses périls. Ce couple chéri s'arracha de vos bras. Qui vous eût dit...? ODieu , qui commandez de terribles sacrifices, épaississez le voile qui couvre l'avenir ! C'est souvent dans votre bonté que vous nous ôtez même la prévoyance.

La guerre était déterminée, et il était encore permis de n'y pas croire. Les bruits réfutaient les bruits. L'opinion flottait au gré de mille préjugés aveugles. L'un ne voyait pas, l'autre ne voulait pas voir; on passait mille fois de l'espoir à la crainte, et de la crainte à l'espoir : et tous ces balancements cruels nous conduisaient enfin au 22 septembre ild2.

Jour effroyable ! sujet éternel de larmes et de désespoir! nous emporterons tous au tombeau le souvenir que tu nous as laissé. Qui pourrait se rappeler sans frémir ce moment où l'on nous dit, La Savoie est envahie ! cette dissolution subite et terrible de toutes les autorités, espèce d'agonie qui précéda la mort ; la joie transparente des lâches et des traîtres, l'inexprimable douleur des bons, cette lorce indéfinissable qui fut sentie comme un coup élec-

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trique^ et ^qui entraînait tout^ même la valeur; ce fracas sinistre de toutes les colonnes du gouvernement s'abimant à la fois devant le drapeau tricidore; et la fidélité sans armes^ meurtrie sous les ruines^ se débarrassant de tous ces débris^ et prenant tristement son vol vers les Alpes?

Au milieu du désordre universel, Eugène, échappé aux premiei*s dangers avec une partie de son corps, emportait le drapeau du régiment à travers les précipices des Bauges. Un temps affreux, des chemins effroyables, des fatigues au-dessus des forces de son âge, rien ne put rengager à se débarrasser de ce fardeau précieux : « Et qui me réa pondra, disait-il, qu'im soldat ne Tabandonnera point?» Il arriva au delà de ces montagnes, portant sur Tépaule Fhonorable meurtrissure imprimée par son drapeau. A peine il était dans le duché d'Aoste, et déjà son père fut dans le cas de trembler pour ses jours. L'explosion de plusieurs livres de poudre, tout à fait étrangère aux opérations de la guerre, le mit dans un très-grand danger. C'est une chose remarquable qu il n'y a pas eu peut-être d'enfant de son âge qui, par des accidents malheureux ou des maladies aiguës, ait plus fait souffrir ses parents (hélas! il ne pouvait leur causer d'autres chagrins). On dirait que la Providence voulait les tenir continuellement en alarmes, et pour aiuGi dire les accoutumera le perdre. Bientôt il fut appelé à défendre ce mont Saint-Bernard qu'il avait escaladé en quittant la Savoie : c'est là que son père devait encore subir une épreuve terrible. Au moment où l'ennemi avait fait tous les préparatifs d'une attaque formidable, une maladie mortelle vint de nouveau menacer les jours de sou tils : un instant il le crut perdu. Obligé de se séparer de lui pour défendre les retranchements du Saint-Bernard contre une attaque générale qui paraissait décidée, il souhaitait qu'un boulet ennemi vint lui épargner le malheur de voii' mourir son lils : mais l'instant n'était

pas arrivé. La maladie ne fit que déployer le caractère d^Eugène. Il prouva qu^îl savait braver la mort , même celle que doraie la fièvre, parce quil avait assez de force en idi pour n'avoir pas besoin de s'appuyer sur l'orgueil. Les neiges avaient terminé nne campagne sanglante; le régiment des grenadiers royaux vint prendre ses quartiers d'hiver à Asti. Votre fils y trouva, au milieu d'une excellente compagnie, la considération qui le suivait partout, n se livra aux plaisirs de l'hiver avec une vivacité innocente, un abandon sage qui n'appartenaient qu'à lui. Mais ses loisirs étaient toujours occupés, et chaque jour ajoutait à ses connaissances, comme chaque jour affer missait ses vertus. On ne vit pas sans admiration un jeune homme, et presque un enfant, à la fois simple et habile ; réunissant la bonhomie à la pénétration ; observant tout et parlant peu; toujours prêt à écouter, ne rivalisant avec personne, ne se préférant à personne, remplissant ses devoirs pour être heureux, et ne voulant être applaudi que par son père et sa conscience.

Tout annonçait que les loisirs du quartier d'hiver devaient se prolonger fort avant dans le printemps. Les neiges couvraient nos montagnes, et paraissaient s'opposer pour longtemps à toute entreprise militaire ; mais les complots de l'intérieur touchaient à leur maturité, et le crime était prêt. La puissance qui le soudoie dans toul l'univers jugea qu'il n'y avait pas de temps à perdre, et qu'il fallait à tout prix attaquer le Piémont. Au fond, il ne devait lui en coûter que des hommes; et certes, elle les méprise trop pour les épargner. Les Français firent donc, de très-bonne heure, des mouvements qui décidèrent les nôtres. Le régiment de votre fils fut appelé un des premiers sur les cimes glaciales de cette partie des Alpes qui sépare le Piémont du comté de Nice. 11 avait laissé le printemps dans la plaine, il trouva dans son nouveau poste

rhiver de Sibérie. Le service, dans ces régions glacées, est ce qu^on peut imaginer de plus accablant : il en supporta les fatigues avec le courage d'un vieux grenadier. Joyeux sur les glaces et dans les tanières qui servaient de retraite aux soldats, son calme inaltérable ne Tabandonna jamais ; il en serait descendu sain et sauf avec ses braves compagnons d'armes, des flots de sang précieux auraient été épargnés, si la chaîne de nos postes, si bien liés et si bien fortifiés, avait pu en imposer assez à Tennemi par le nombre des défenseurs. Mais le roi est quitte envers son peuple, envers l'Europe, et envers lui-môme.

Il est bien remarquable. Madame, que, malgré tous nos désavantages, si le droit des gens avait été respecté, nous serions encore en possession des Alpes maritimes; mais l'invasion du territoire génois rendit notre position si difficile, qu'il fallut renoncer à tout autre espoir qu'à celui de céder honorablement. Par cette manœuvre exécutée le 6 avril, l'ennemi prenait nos postes à revers, et nous obligeait d'en prendre de plus étendus. Il nous affaiblit en nous forçant de nous élendi'e, et prépara la grande attaque du 27. Aupiemlersignal, votretils se porta en hâte sur une sommité appelée la Saccarella, qui domine le Col- Ardent, Il était accompagné de son père, qui ne le quittait jamais. S'il arrivait à son fils d être commandé seul pour une expédition hasardeuse, il le suivait comme volontaire. L'un et l'autre n'avaient qu'une tente, le même lit les recevait, le même manteau les couvrait au bivac : ce père tendre n'osait pas concevoir la possibilité de lui survivre. Revenir avec son fils ou mourir du même coup, c'était tout ce qu'il avait la force de supposer. Hélas ! il se trompait ; il était condamné à mourir deux fois.

Du sommet de la Saccarella, on vit distinctement l'attaque de la redoute de Fc' As,* elle était défendue par le deuxième bataillon du régiment aux gardes : ne pouvant

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vaincre, il se fit détruire. Ce poste était décisif, et coupait la retraite de la droite, qui se trouva dans le plus grand danger. C'était sur cette cime funeste que votre Eugène devdt trouver le dernier théâtre de sa valeur et le terme de sa noble carrière. Une balle Patteignit à la jambe au moment où il donnait un ordre aux soldats, et se logea profondément dans les chairs. Il n'eut que le temps de se jeter dans les bras de son père, qui le soutint. Malheureux père î oh ! qui pourrait décrire tes angoisses? D'un côté, un ennemi furieux, supérieur en nombre; de Tautre, un fils blessé dangereusement, et, suivant les apparences, point d^espoir de retraite. 0 vous qui lisez peut-être ces tristes lignes, ètes-vous père? vous sentez ce tourment; ne Vétes-vous pas? il serait inutile de vous le décrire. Heureusement la droite de Tarmée fit une défense superbe; elle repoussa quatre fois les Français, quoique très-supérieurs en nombre; et, après en avoir fait une boucherie terrible, elle exécuta une retraite qui serait célèbre si nous savions louer : mais tout nous manque à cette époque désastreuse, et les âmes affaissées n^ont de force que pour gémir.

Le jeune homme, transporté au camp, y reçut les premiers secours de Tart. On parvint ensuite, à travers mille obstacles, à le porter jusqu'à la Briga, et de là à Coni, où il fut possible pour la première fois, après trois jours de marche, de lui procurer un chariot couvert de paille. Détournez les yeux. Madame, s^il est possible, de ce chariot, qui était un luxe dans ce moment, pour les arrêter sur cette foule de soldats mutilés étendus sur des roches glacées, invoquant en vain le secours d^un petit nombre de mains impuissantes ou malhabiles. Donnez une larme. Madame, à ces hommes dont on ne sait pas le nom, et qui aimaient tant votre fils! Il est beau de se distraire de la douleur par la pitié.

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