‹ Lettres et opuscules inédits (volume 2)Chapitre 42 sur 100 · II · texte numérisé non relu

II

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Enlin^ il est à Turin, au milieu des secours de toute espèce. L'art ne croyait point au danger de votre fils ; mais cette fois encore l'instinct fut plus habile que Fart. La soeur de votre époux veillait auprès du lit du jeune guerrier, son cœur y remplaçait le vôtre : son cœur infaillible l'avertissait de craindre. Longtenops ses alarmes excitèrent le souris de la science. Hélas ! la tendresse n'était que trop clairvoyante : on ne croyait point devoir tout attendre de la nature : la balle ne paraissait point, on la chercha; toujours elle se déroba aux yeux et aux mains habiles qui la cherchaient, et le malade souffrait des douleurs atroces. — Mais que fais-je ? et pourquoi raconter moi-même ces tristes détails? Laissons plutôt parler Eugène. Plaçons ici cette lettre si simple et si extraordinaire, qui charma ses souffrances tandis qu'il la traçait, et qui suspendit un instant vos inquiétudes mortelles :

« Ma chère maman, j'ai été blessé à la jambe, comme a papa te l'aura appris. Je vais le raconter comment Tafa faire s'est passée. Le 25 avril, les Français attaquèrent a chaudement une redoute qui appuyait notre droite. Elle a était occupée par le corps Iranc, qui repoussa vigoureu- « sèment Tennemi. La nuit suivante, nous attaquâmes à a notre tour la montagne du Pèlerin; l'expédition alla « très-bien : nous prîmes ce poste; mais, à la pointe du a jour, l'ennemi vint en force pour le reprendre, ce qu'il a fit après un combat très-chaud de deux heures. Le reste a de la journée fut assez tranquille; mais le 27, à l'aube a du jour, rennemi attaqua tous les postes du comté de 0 Nice, str une étendue de vingt lieues. Mon bataillon se « porta tout de suite au secours d'une cime très-élevée, a appelée Saccarella, où l'on avait construit deux barra- « cons avec un bout de retranchement. Nous vîmes de là la a colonne française, à une portée de fusil de notre poste « avancé, qui buvait et nianj^eait pour se préparer à TatLa-

A MADAME LA MAIQUISB DE COSTA. iAl

cqne. Ma compagnie fdt mise de réserve, mais non à l'aa bri : au contraire, on la mit à ventre découvert sur le a point le plus émînent. Nous commençâflies à être fusillés • assez vivement par rcnnemi, qui courut surnous à toutes t jambes; et comme j'étais occupé à ranger ma troupe, €zae/ j'attrape une balle dans la jambe. Je regarde, et je f vois mon sang qui sortait à gros bouillons de ma botte, c Je fis trois ou quatre pas vers papa, qui me soutint par- « dessous les bras ; et tout de suite on me poi*ta au camp, c où je fus pansé : puis, comme les autres postes avaient cr plié, ne sachant comment passer, on fit avec deux bâtons c de tente une civière, où Ton me jucha sur mon matelas, € et Ton me porta par monts et par vaux à la Briga. On 4 m'y saigna, et on dilata la plaie. On continua de me porm ter jusqu'à Tende, où papa me quitta, à mon grand rec gret. Moi, je passai le col et je vins à Limon, où Ton me « saigna encore. Après on jour de repos, je vins à Coni. Le c chirurgien fit encore une dilatation, et planta tout son c doigt dans la plaie pour toucher la balle. Le lendemain, c on me trouva un chariot, qu'on remplit de paille, et c j'allai en deux jours à Turin. Le meilleur chirurgien fut c appelé, lequel me fendit la jambe par devant; mais la « balle, il ne put la trouver (I). Il espère qu'elle sortira € d'elle-même par la suppuration. Nos troupes sont sur le € col de Tende et à Tende. Papa écrit qu'il se porte bien. « J'ai un grand plaisir que Victor (son frère) vienne nous f joindre. Embrasse de ma part tous mes frères ; mes ami- € tiés aux gens de la maison. Quand Victor viendra, jn vou- « drais bien qu'il apportât ces deux livres de musique qui « étaient restés en Savoie, si pourtant on a pu les avoir.

(l) Après deux ans de séjour en Piémont, l'Halien commeoc** à poindre dan» cet endroit a travers le» formes françaises ; mais ou hcul as-^ez qu'il D*ett pas permis de corriger cette letUe.

ce Adieu ^ ma bonne, ma chère maman : ne t'inquiète pas a sur mon compte. Adieu ! porte-toi bien, a Ton affectionné fils, Eugène. x>

Je plaindrais beaucoup Thonune qui ne sentirait pas le mérite prodigieux de cette lettre. Quel calme! quelle sérénité, au milieu des douleurs les plus aiguës ! mais surtout quel oubli de lui-môme! Conçoit-on qu'un jeune honmie de seize ans^ infiniment sensible à l'honneur^ qui a fait son devoir comme un vieil officier^ ne laisse pas échapper une expression capable de faire sentir qu'il est content de luimême? Il ne pense nullement à se mettre en vue, à se faire valoir : il ne sait pas dire seulement qu'il a eu l'honneur d'être blessé. Cette balle qui déchba ses chairs, ce n'est que du bruit, zac! 11 parle de son aventure comme un égoïste parlerait du malheur d'autrui. La fièvre qui commençait ses ravages, un traitement nécessairement cruel, rien ne peut répandre dans cette âme la plus légère teinture d'humeur ou d'impatience. Tous ses goûts sont vivants; toutes ces affections douces ne périront qu'avec lui. 11 s'occupe de son père, de ce frère qui vient, à Page de treize ans, offrir ses jeunes bras à son souverain; de ces domestiques, qu'il n'appelle cependant point des domestiques, parce qu'ils étaient ses amis; de ces soldats dont il était les délices, dont l'un s'est exposé de lui-même, dans la retraite, au danger imminent d'être pris ou tué pour sauver le violon d'Eugène, afin qu'il pût se désennuyer pendant sa convalescence. Il n'y a pas de place dans sa mémoire pour les meubles précieux laissés en Savoie à la merci des brigands. Portez -lui seulement ces deux livres de musique, si pourtant ils ont pu échapper. Après cela, tout est dit : il n'a plus de soucis. Adieu, ma bonne, 7na chère maman : ne t'inquiète pa^ sur mon compte. Adieu ! — Hélas ! adieu pour toujours.

n est probable qu'un accès de Joie abrégea ses jours. Le 43 mai, il éprouva un serrement de cœur extraordi- Baire et une inquiétude mortelle sur le sort de son père, dont on n'entendait plus parler depuis la retraite de Tende. Dans ce moment d'angoisse, il en reçut trois lettres à la fois; il en fut ému au point de jeter des cris de joie : cette émotion fut très-nuisible, et les effets ne tardèrent pas à le prouver. Le 44, la fièvre sévit : de violents frissons, un épanchement de bile, un mal de cœur pénible, annoncèrent tout ce qu'on avait à craindre. Le lendemain, on essaya rémélique. La journée du 45 fut calme ; mais toujours cette cardialgie cruelle, et point d'appétit. Le 46, on tira la balle; le malade souffrit peu, et parut content. Tout le monde espéra, excepté celle dont la tendresse inquiète ne put jamais être trompée, sa tante (4). Un quart d'heure après, il survint une hémorragie qui dissipa toutes les illusions : la quaUté du sang révéla Tarrét du ciel. La consternation fut au comble autour de ce lit de douleurs. Eugène, calme au milieu du désespoir qui l'entourait, servit de consolateur à ses amis. La mort, qui commença à se montrer à lui, le trouva tel qu'elle l'avait vu au Col-Ardent, calme, serein, et n'ayant pas même besoin de la braver. Son âme , naturellement chrétienne j se tourna entièrement vers le ciel. L'espèce de sympathie qui rapproche les belles âmes avait amené près de lui un prêtre tel qu'il le lui fallait. Depuis quinze siècles, on ne demandait que la sainteté à cette classe d'hommes ; aujourd'hui l'héroïsme qui fait braver la mort est encore leur apanage, comme au siècle de Dèce et de Dioctétien, Celui qui obtint la confiance de votre Eugène lui accorda la sienne. Il lui apprit comment un gouffre s'était ouvert au milieu de h grande cité, et comment il était du nombre de ceux

(I) La marqaise de Faverges.

150 Discmms

qui voulaient s'y précipiter pour obtenir qu'il se refermât. Eugène se sentit ranimé, exalté, ravi par cette piété intr^ pide ; cai* tout ce qui portait le caractère de Théroïsme a fait battre jusqu'à la dernière heure son généreux cœur. Il vit approcher, sans pâlir, le moment terrible. Sa piété tendre, sa conscience pure, sa foi vive, le soutinrent constamment. Il ne doutait point qu'au sortir de cette vie il ne dût s'envoler au séjour de la félicité éternelle. Il souhaita à tous ceux qui l'environnaient le bonheur dont il allait jouir. Il pria pour ses parents, les nomma tous, et ne plaignit qu'eux.

L'orage de la révolution avait poussé jusqu'à Turin un solitaire de l'ordre de la Trappe. L'homme de Dieu, présent à ce spectacle, défendait , de la part du ciel, la tristesse et les pleurs : séparé de la terre avant le temps, 3 ne pouvait plus descendre jusqu'aux faiblesses de la nature. Il accusait nos vœux indiscrets et notre tendresse cnielle ; il n'osait point unir ses prières aux nôtres; il ne savait pas s'il était permis de désirer la guérison de l'ange. Son enthousiasme religieux effraya celle qui vous remplaçait auprès de votre fils : elle pria l'anachorète exalté de <lirigcr ailleurs ses pensées , et de ne former aucun vœu dans son cœur, de peur que son désir ne fût une prière : beau mouvement do tendresse , et bien digne d'un cœur parent de celui d'Eugène.

La nuit du 18 fut pénible; il éprouva des spasmes vioents, et ne prit plus de nourriture, seulement quelques ;ordiaux. Le 20, le pouls s'éleva encore, mais ce fut le dernier élan d'une flamme prête à s'éteindre. Le soir, tous les symptômes favorables disparurent, et l'espérance s'évanouit : le pouls baissa, la tète s'égara; — il revint à lui;

— il embrassa sa taiite; — il reçut le dernier sacrement;

— il parla beaucoup de son père, — de sa mère; — bientôt...

Oh f 6'il avait pu les serrer encore Tun et l'autre dans ses bras défaillants^ et coller sur leurs joues humides ses lèvres blanchissaiites^ quels torrents de délices auraient inondé ce cœur aimant (1) ! Auteurs chéris de ses jours et de ses vertus^ vous fûtes son dernier désir^ sa dernière pensée ! Il eût pardonné plus aisément à la mort qui le séparait de vous , s'il eût pu l'attendre dans vos bras. Sans doute le sang et ramitié, se surpassant à l'envi^ lui prodiguèrent sans relâche les soins les plus tendres, et l'intérêt profond qu'il inspirait de toute part illustra sa dernière heure. Cependant son lit ne fut point arrosé d'assez de larmes, et ses yeux, en s'éteignant, désirèrent quelque dàose(2).

Sa vie fut trop courte, mais elle fut une suite de jours sereins. Il fut heureux seize ans ; ces seize années ont été remplies par de douces occupations, par d'innocents plaisirs, par de glorieux services rendus à sa patrie et à son roi. Il ne connut point les orages des passions; mais il ressentit vivement l'aiguillon de la gloire, Pexaltation de l'honneur et l'enthousiasme de la vertu : il jouit enfin du plus grand de tous les biens, celui de porter jusqu'à la mort une conscience exempte de reprot^e, et de ne pas quitter la vie sans avoir acquis dans un âge si tendre des dioits à l'estime publique. îl termina sa carrière au Ut d'honneur, en finissant sa seizième année et en commençant sa troisième campagne. Il devait, suivant Texprossion d'un grand homme, contintier son père, et faire longtemps l'ornement de sa patrie : le ciel nous l'a envié; il ne nous reste que son souvenir.

On' imaginerait difficilement un caractère plus parfait.

(I) ARsIdere valetudini, fovere dericionlem. Satinri vultu, complexu, dod OODU;ii(... noster hic dolor, Dostrum vulnus. Tacit., jégric.

(-2) Ooinia sine duhio oplima parentum assidente amantissima uxore saperfu»*ie houori luo, pnucioribus tiinj»*!! lacryoùs composituses, et noviflima io luce de6idera>ere aliquid oculi tai. Id., iind.

i52 DISCOURS

Jamais cet enfant extraordinaire ne montra un seul caprice ; jamais le nuage de Phumeur ne s'arrêta sur son /Vont. Plus simple, plus franc, plus gai que ne le sont les enfants de douze ans, il avait à seize le jugement et la force d'âme d*un homme fait, et chaque jour sa raison acquérait une nouvelle vigueur, tandis que son imagination se parait de nouvelles grâces, de grâces franches et naturelles comme lui.

Son extrême modestie le rendait circonspect avec les personnes plus âgées que lui, et il parlait peu dans le monde ; mais, dans le particulier, sa conversation était pleine d'âme, d'intérêt et de raison; on aurait pu le faire opiner dans toute question délicate, où l'expérience n'aurait pas été nécessaire.

Quel tact inné de Thonneur il avait reçu de la nature ! Un sentiment douteux ne pouvait germer dans son cœur. C'était toujours vers les voies les plus droites et les plus honnêtes que son inclination l'entraînait. Ah ! s'il fût né dans d'autres temps, s'il eût vécu l'Age ordinaire des hommes, il eût été la fleur des chevaliers.

Le spectacle de la vertu le jetait dans l'enchantement et dans l'exaltation, et le mauvais exemple lui était à peu près aussi utile; il mûrissait son jugement et affermissait sa morale.

Il avait pour le mensonge, pour Taffectation même et pour l'exagération , qui sont aussi des mensonges , une antipathie inexprimable ; cette antipathie était portée au point quWectueux et sensible, il se refusait au plaisir d'être caressant, de crainte de paraître outré dans ses démonstrations.

Sa discrétion, sa prudence naturelles, le rendaient le confident le plus sûr qu'on eût jamais pu choisir. Sa modestie et son tact infaillible rempêchaient toujours de se tromper sur les choses qui, hasardées devant lui, ne devaient point

être répétées : jamais il ne fut tenté de se faire valoir par la révélation d*un secret qu il tenait de la confiance ou même de la légèreté d'autrui; et jamais il n'employa de ruse que pour défendre son secret contre l'homme ind^ cret qui voulait le surprendre.

Le trait le plus marquant de son caractère^ celui dont il tirait une véritable originalité^ c'était l'absence totale d'amour-propre. Il n'avait nul besoin de ce ressort puissant^ si nécessaire aux talents médiocres : mais si son extrême simplicité le dépréciait quelquefois au premier coup d'œil, il en était plus sûrement aimé et estimé par ceux qui se donnaient le temps de l'observer. Toujours prêt à s'oublier pour les autres, toujours heureux d'obliger ceux mêmes avec lesquels il était le moins lié, il était impossible de le haïr et difficile de ne pas l'aimer. Ses talents le mettaient souvent à même d'obliger ses camarades. Il avait fait un jour, pour deux officiers, deux copies de la dernière ordonnance pour les camps, avec les plans démonstratifs. Son père fut curieux de savoir à qui était destiné un troisième exemplaire qu^il voyait là, tout aussi parfait que les autres. Il était pour Drisefer, soldat de sa compagnie, qui le lui avait demandé pour le montrer à son curé, quand il retournerait chez lui.

Les services qu'il s'efforçait de rendre étaient sans faste et sans empressement affecté. Souvent il lui est arrivé, pour n'avoir pas voulu s'excuser, de demeurer char^^é des fautes d'autrui, et de garder sur ce point un secret inviolable, sans ravoir promis.

C'était par pur instinct qu'il était généreux : il n'était point obligé de remporter une victoire sur lui-même, pour être bienfaisant. C'était sa manière d'être : c'était la suite de ce caractère qui le portait toujours à s'oublier lui-niôine pour ne s'occuper que des autres. Au camp, sa tente elait toujours la dernière tendue; dans les marches, il ne son-

geait jamais à son propre bien-être qu'après s'être occupé de celui des soldats. Cet oubli de lui-même, celte candeur, le rendaient cher aux mauvais comme aux bons. Mais, sans repousser personne, il répugnait, par un sentiment inné, à toute liaison vicieuse. Son cœur aimant cherchait un ami de son ftge : s'il l'eût trouvé, si cet ami eût été doué d'une âme telle que la sienne , il s'y serait li\Té sans réserve. — Ah! sans dou'e il vaut mieux qu'il n'ait pas connu cette douceur : un cœur de plus saignerait dans ce moment ; sa mort a fait assez couler de larmes.

Son esprit était aussi juste que son cœur était droit et bon. Obsenateur attentif, rien n'échappait à son discernement. Souvent une ironie fine assaisonnait ses remarques; mais c'était toujours l'ironie du goût et de la raison, jamais celle de la causticité.

Ce n'était pas seulement avec exactitude, c'était avec amour qu'il se livrait à ses devoirs. Souvent, il s'était trouvé chargé seul de l'administration de sa compagnie, et pendant ce temps rien n'y était négligé : il comptait dans son régiment pour un des officiers les plus exacts et les plus intelligents dans les manœuvres : enfin, il recueillait avec avidité tout ce qui pouvait ajouter à ses connaissances militaires. Cette ardeur infatigable, jointe à une intelligence rare, en avait fait un bon officier dans un âge où l'on tient de si prés à l'enfance. Mais cette heureuse avidité d'apprendie ne se bornait point à son métier : elle s'était étendue à toutes les parties de son éducation. A seize ans il savait trois langues; il avait étudié plusieurs parties des mathématiques, et la fortification; il avait un fonds considérable de lecture, et des connaissances assez étendues en histoire naturelle et en géographie. L'air d'Italie avait développé en lui un goût vif pour la musique, et il conmiençait à Jouer agréablement du violon. La culture des iirts faisait ses délices, et ses talents étaient aussi vrais

que ses vertus : ils étaient, ainsi qu'elles, au-dessus de son âge. Son goût pour la peinture le rendait heureux, et déjà il avait passé de beaucoup, dans ce bel art, les bornes de la médiocrité. Ses derniers dessins, faits dans les huttes de Lautiofiy représentaient des groupes de soldats dessinés à la plume, d'après nature : plusieurs seraient dignes de Salvaior Rosa. Le choix de ses sujets aurait seul indiqué la trempe de son âme. Le paysage héroïque, les objets simples et grands de la nature étaient ceux qu'il préférait, et les plus beaux traits de l'histoire venaient d'euxmêmes s'offrir à ses crayons. Ses dernières compositions historiques furent la Mort d* Épaminondas et celle de Cléobis et Bitorty récompensés de leurs vertus par une mort douce et prématurée. Aimable Eugène! lorsque, dans les derniers loisirs A' Asti y ton père te voyait traiter ces deux sujets, il ne prévoyait pas que tu dusses montrer âtôt la constance d'Epaminondas, et t'endormir du sommeil de Cléobis.

Son exactitude à remplir ses devoirs militaires, sa vigueur et sa patience au milieu des plus grandes fatigues, sa tranquillité dans le péril, sa modération et son esprit de justice, lui avaient acquis le respect autant que l'affection des soldats, appréciateurs intègres du mérite de ceux qui les commandent. L'estime de ses braves compagnons d'armes, et les pleurs qu'ils donnèrent à sa mort, sont pour lui le plus bel éloge funèbre. La nouvelle de sa mort répandit une véritable affliction dans le camp : le chevalier B., sous-lieutenant dans sa compagnie, grièvement blessé dans la môme affaire, s'écria, en apprenant sa mort : Ah/ ne valait-il pas mieux qup je périsse? M a mort rCeiit pas été irréparable comme celle de ce brave Eugène, Généreux chevalier! vous faisiez ainsi votre éloge sans vous en douter : il faut beaucoup de mérite pour sentir vivement celui des autres.

La valeur, en lui, n'avait rien de théâtral; elle était naturelle comme toutes ses autres qualités. On le voyait aussi calme dans les combats que dans toutes les autres actions de sa vie. Son œil observateur en saisissait l'ensemble, et il faisait, au milieu de la tempête, des remarques qui annonçaient le talent. La première fois qu'il fut exposé au feu du canon, il en compta les coups ; il déterra et mit dans sa poche un boulet de six livres, qui s'était enfoncé à ses pieds ; il sauta au cou de son père : a Je suis bien « heureux, lui dit-il ; je craignais d'avoir peur : tout ceci « ne m'a pas fait baisser la tête. » Il a fait de tous les combats où il s'est trouvé des dessins précieux par leur vérité, esquissés quelquefois dans Faction même. A Versoix, \ Saint-Germain, à Rocca-Barbona, il dessina et prit des notes au milieu des coups de fusil. Enfin, son courage n'était pas seulement celui d'un guerrier : c'était la fermeté d'un sage, et cette fermeté s'étendait à tout. Il envisageait d'un œil serein la perte de tous les agréments de la vie, et la destruction de la fortune qui l'attendait. Il ne concevait pas seulonient qu'il fut possible de balancer entre le devoir de suivre ses drapeaux , et la tentation de conserA'erriiéritagr doses pères. Dans les derniers jours de sa vie il montra un antre genre de stoïcisme, en supportant la douleur avre ffriiieté, en bravant le fer cruellement secourable des cliirnrgiens, qui s'étonnaient de sa patience. Knvain rimmanilé même semble leur défendre la sensibilité : celui qui le soignait s'était attaché à lui au point de le pleurer, l/inallérable douceur, le courage héroïque de c(;tte excellente créature avaient gagné son affection.

Enfin, il envisagea sa dernière heure d'un œil fixe et tranquille; et quoiqu'il n'eût é|)rouvé aucun chagrin sur la terre, quoiqu'il eut joui de tout le bonheur que peuvent donner la nature et la vertu, il ne gémit, en nous

À MADAME LÀ MARQUISE DE COSTA;» iS7

quittant^ que sur la douleur qui allait empoisonner la vie des amis qu'il laissait.

n semble que toutes les âmes rares doivent s'annoncer par un extérieur frappant ; et c'est dans la physionomie surtout qu'on cherche des signes de cette supériorité. Celui de votre fils. Madame, n'avait cependant rien d'extraordinaire (1). Les roses de la jeunesse s'étaient même fanées pour lui avant le temps, soit que le hàle et les fatigues les eussent fait dispaïaître de bonne heure, soit que la nature, qui n'aime pas mentir, se fût hâtée de lui donner une apparence virile. Il ne possédait point ce qu'on appelle la beauté ; mais il avait je ne sais quelle grâce d'innocence, plus belle que la beauté (2). Toutes ses attitudes respiraient la modestie et la réserve. Sa voix était douce, et d'un timbre qui ne pouvait exprimer la colère ni aiguiser le sarcasme. Son œil bleu tendre était grand, lucide, virginal, plein d*une sage intelligence ; et lorsqu'il l'arrêtait sur les objets de son estime ou de son affection, son regard était une caresse. Enfin, quoiqu'il n'eût rien de frappant pour le premier coup d'œil, dès qu'on l'avait observé quelque temps on croyait aisément à ses talents, et volontiers à ses vertus (3).

Tel fut. Madame, l'incomparable enfant que vous avez perdu à seize ans; il a pu illustrer un nom illustre, et laisser de lui un long souvenir. Il n'était pas né, il n'était pas élevé pour les temps abominables où nous vivons ; il a quitté ce monde absurde et pervers au moment où l'existence est devenue pour nous un fardeau pénible. Heureux Eugène! le ciel ne t'a rien refusé, puisqu'il t'a

(1) Qaod si babitum quoque ejus posteri Doscere velint, decentior quam soblimior fuit.

TxaT., Jgric,

(2) Gratia oris supererat. Id., ibid,

(3) BoQom virum facile crederes, magnum libenter. Id., ibicU

f58 DISCOURS

donifeé de vivre sans tache et de mourir à propos (1). Il n'a point vu, Madame, les derniers crimes du monstre révdiitionnaire (2). Il u^a point vu en Piémont la trahison appelant les hordes dévastatrices sur ce superbe pays, sur ce jardin d^Éden, où toutes les richesses accumulées proclament le gouvernement paternel qui le vivifie ; il n'a point ▼u Tauguste Glotilde, sous Thabit du deuil et de la pénitence, parcourant à pied les rues de la capitale, pour aller dans nos temples pleurer les crimes commis et ceux qu'on voulait commettre. Il n'a pas vu en Savoie les restes déplorables d'une noblesse généreuse entassés par d'autres traîtres dans les maisons d'arrêts (3), et, par un raffine- 'ment de cruauté inouï, Tépouse séparée de l'époux, et la fille du père. U n'a pas vu son aïeul vénérable traîné dans le cachot des scélérats (4) ; de crédules infortunés arrar chés du Piémont par un décret solennel de la nation, menacés de perdre leurs biens s'ils n'obéissaient à ce décret tyrannique, et dépouillés sans pudeur de ces mêmes biens après avoir obéi; condamnés à être les témoins silencieux (5) de la destruction de tout ce qu'ils possèdent , et \ manger le pain de la misère au milieu ûe leurs biens, usuipés et saccagés par des brigands. Il n'a pas vu le sexe (6) , l'enfance, la vieillesse, la maladie même et la douleur traitées avec une barbarie insultante qui eût fait horreur à des sauvages. Et si notre exil doit finir, si nous devons enfin revoir notre patrie, il ne gémira point avec

(l) Tu verofelix Agricola, non vitœ tantura claritate, sed etiam opportun Ditate morlis. Tacit., Agric.

(2i Non vidit obsessam curiam, riausum armis senatum. Id., ihid.

(3) Mox nostrœ duxere Helvidium incarcerem manus. ID., ihid.

(4) Le marquis de Costa, aïeul du jeune liomme, fut longtemps enfermé dans les grandes prisons de Cliambery avec des scêlérals, et souffrant des choses qu'cm n'a pas la force d'écrire. Il baissa sensiblement dans cette horrible captivité, et mourut peu de tenjps <ipres.

(6) Cum suspiria noj>lra bubscTiberciilur. Tacit., ibid,

[6} Tôt Qoblliasimarum foeminarum exilia et fugas. Id., ibid.

nous sur des ruines que les mains de deux génératloQs peut-être ne pourront relever. Il ne verra point cette terre flétrie par Tathéisme et par Tanarchie; cette terre m^. guère florissante^ aujourd'hui sans cuHe et sans lois^ dépouillée de tous ses ornements^ comme une veuve désolée tendant les mains au ciel , qui refuse toujours de Tentent Are. 11 ne verra point sa fortune abîmée^ l'héritage de ses pères dévasté^ et par quelles mains, grand Dieu 1 Ah ! pleurons sur nous, pleurons sur tout ce que nous devons encore voir et souffrir, et non sur Tange qui plane au-dessus de ce fleuve de sang et de fange où nous flottons en» traînés, sans savoir où nous aborderons !

Il faut avoir le courage de l'avouer, Madame : longtemps nous n'avons point compris la révolution dont nous sommes les témoins; longtemps nous l'avons prise pour un érénement. Nous étions dans Ferreur : c'est une époque; et malheur aux générations qui assistent aux époques du monde ! Heureux mille fois les hommes qui ne sont appelés à contempler que dans l'histoire les grandes révolutions, les guerres générales, les fièvres de l'opinion, les fureurs des partis, les chocs des empires, et les funérailles des nations ! Heureux les hommes qui passent sur la terre dans un de ces moments de repos qui servent d'intervalles aux convulsions d'une nature condamnée et souffrante ! Fuyons, Madame î Mais où fuir? Ne sommesnous pas attachés par tous les liens de Tamour et du devoir? Souffrons plutôt, souffrons avec une résignation réfléchie, si nous savons unir notre raison à la raison éternelle : au lieu de n'être que des patients, nous serons au moins des victimes.

Certainement , Madame, ce chaos finira , et probablement par des moyens tout à fait imprévus. Peut-être même pourrait-on déjà, sans témérité, indiquer quelques traits des plans futurs qui paraissent décrétés. Mais par combien

de malheurs la génération présente achètera-t-eile le calme pour elle ou pour celle qui la sui\Ta? C'est ce qu'il n'est pas possible de prévoir. En attendant^ rien ne nous empêche de contempler déjà un spectacle frappant : celui de la foule des grands coupables immolés les uns par les autres avec une précision vraiment surnaturelle. Je sens que la raison humaine frémit à la vue de ces flots de sang innocent, qui se mêlent à celui des coupables. Les maux de tout genre qui nous accablent sont terribles, surtout pour les aveugles, qui disent que tout est bien, et qui refusent de voir dans tout cet univers un état violent, absolument con/re nature, dans toute Ténergie du terme. Pour nous. Madame, contentons-nous de savoir que tout a sa raison , que nous connaîtrons un jour. Ne nous fatiguons point à savoir les pourquoi, même lorsqu'il serait possible de les entrevoir. La nature des êtres, les opérations de ^intelligence et les bornes des possibles nous sont inconnues. Au lieu de nous dépiter follement contre un ordre de choses que nous ne comprenons pas, attachons-nous aux vérités pratiques. Songeons que Tépithète de très-bon est nécessairement attachée à celle de très-grmidyei c'est assez pour nous. Nous comprendrons que, sous l'empire de Tètre qui réunit ces deux qualités, tous les maux dont nous sommes les témoins ou les victimes ne peuvent être que des actes de justice, ou des moyens de régénération également nécessaires. N'est-ce pas lui qui a dit, par la bouche d'un de ses envoyés : « Je vous aime d'un amour éternel (1)? » Cette parole doit nous servir de solution générale pour toutes les énigmes qui pourraient scandaliser notre ignorance. Attachés à un point de l'espace et du temps, nous avons la manie de rapporter tout à ce point : nous sommes tout à la fois ridicules et coupables. Qui plus que vous. Madame, a besoin de s'élever à ces

(I) Jérémie.

hautes et consolantes pensées? Au milieu de cette masse effroyable de maux que la révolution française a versés sur nos tétes^ vos souffrances^ par un funeste privilège^ s'élèvent au-dessus de mille autres. Le sacrifice même imposé à votre fils disparaît^ si on le compare au vôtre : le sien ne fut que la mort ; le vôtre est de lui survivre. Sans doute toutes les consolations humaines se réunissent autour de vous ; mais combien toutes ces consolations sont vaines ! Arrachez donc vos yeux ae cette terre, qui n'est plus pour vous qu'un désert ensanglante. L'homme ne paraît si petit que parce qu'il est courbé vere sa demeure : la stature de cet être est immense; et s'il a la force de se relever quelquefois, il peut encore porter sa tète jusque dans les régions de la paix. Nous sommes tous entraînés avec la rapidité de l'éclair vers ce moment, le dernier des moments, où toutes les passions qui nous agitent aujourd'hui ne seront plus pour nous que des souvenirs inutiles ou amers. Anticipons sur l'instant solennel où nous finirons de mourir. Soulevez le voile : Eugène est derrière. Jadis Socrate, avant de boire la ciguë, disait à ses amis : a Lorsqu'on c disposera de mon corps, ne dites pas qu'on brûle ou c qu'on enterre Socrate; ne me confondez point avec c MON CADAVBE. » La raisou seule n'a jamais rien dit de plus beau. Mais Socrate avait besoin de convaincre ses disciples pour les consoler : plus heureux que lui, je n*ai qu'à vous prier de vous servir de vos principes. Vous ne confondez point Eugène avec son cadavre : la chrysalide grossière est tombée en poudre; mais le papillon immortel a déployé ses ailes d'or et d'azur pour s'envoler vers sa patrie. Tout ce que nous avons aimé, tout ce que nous avons admiré dans votre fils, vit, et ne mourra jamais (1). Ombre pure et chérie ! si les sentiments qui ont pénétré

(I) Quidqaid ex Agricola amavimas, quidquid mirati sumus, manet man- •orumque est., io aternitale tcmporuiok Taut., Jgric,

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