RÉPONSE A LA. LETTRE DU 10 MAI
LaasaoDe, l*' août 1795.
Je ne puis rien vous refuser. Madame la marquise, pas même des paradoxes. SU était en mon pouvoir de disputer avec vous sur quelque chose, ce serait sur répithète dont vous honorez un ouvrage de Cicéron. Avec votre permission. Madame la marquise, il n'a rien fait de plat. Mais je n'ai point été mis au monde pour vous quereller : j*aime mieux vous obéir tout simplement, comme il convient à un sujet fidèle. Voilà cinq paradoxes bien comptés, Madame; et si je ne me trompe beaucoup, en les lisant vous louerez ma mémoire. Vous y trouverez une foule de choses que nous avons dites; vous croirez être encore dans cette chaise longue, te* nant à la main cet écran qui vous servait de sceptre, et dont vous gesticuliez avec tant de grâce toutes les fois qu'il vous plaisait de prendre la parole au milieu d'un petit cercle d'amis sûrs, et d'interrompre par vos charmantes saillies ce que vous appeliez nos extravagances méthodiques.
Non, Madame, je ne dédis point ce que je vous dis un jour sur l'utilité des paradoxes. Vous ne le croirez peut-être pas, mais le fait est cependant que ce genre est ce qu'on peut imaginer de plus modeste. En effet, le paradoxe n'afiirme rien, précisément parce qu'il exagère et qu'il s'en vante. Si j'allais dire, par exemple, tout rondement que Locke est un auteur également superficiel et dangereux, il y a tel moderne qui voudrait m'arracher les yeux ; mais si je lui dis. Monsieur, c'est un paradoxe, il n'a plus ni droit ni raison de se fâcher. Il y a, d'ailleurs, des moments où l'opinion sur certains sujets importants penche trop d'un certain côté. Il est bon de la traiter alors comme les arbres qui se courbent, et de la tirer avec force du côté opposé.
Nous dimes encore bien d'autres choses à la louange des paradoxes; mais, je vous en prie, permettez -moi de finir : ces mains paresseuses qui ont fait un effort pour vous obéir, veulent rentrer dans mes poches, où vous les avez très-distinctement vues. Je ne puis aujourd'hui obtenir d'elles que l'assurance écrite de ces sentiments qui n'ont plus besoin, j'espère, d'aucune assurance.
FfiBHlER PABÀDOXB, SUR LB DUEL* 165
PREMffiR PARADOXE.
Le duel n'est point un crime»
Avant la naissance des sociétés^ — je vous entends^ madame la marquise : Avocat, passons au déluge/ — Un peu de patience^ je vous en prie ! Je sens bien que je prends les choses de haut^ mais c'est une absolue nécessité. Je ne sais si vous avez ouï parler d'un très-grand physicien de votre pays, Dortous de Mairan? Cet habile honmie a fait une dissertation sur la glace^ dans laquelle il remonte aux premiers principes des choses : c'est une véritable cosmogonie, ou peu s'en faut; et comme il prévoyait une objection semblable à celle que vous venez de m'adresser^ il observe fort à propos que, la formation de la glace tenant à, iout^ il faut tout savoir pour la comprendre. Il en est de même à peu près de la question présente. Ainsi, Madame, vous auriez mieux fait de ne pas m'interrompre.
Avant donc la naissance des sociétés, les hommes cou- \Taient la terre, mais sans se toucher; imaginez un grand échiquier, vous aurez une idée du monde : chaque honune naturel occupait le milieu d'un carreau avec sa compagne, et de ce point central il exerçait ses facultés en tout sens, sans avoir rien à démêler avec personne. Mais vous ne pouvez ignorer. Madame, une loi étemelle de la nature : Dès qu'un homme et une femme sauvages ont vécu quelque temps ensemble, il faut agrandir la hutte; et cette loi ne tendait pas moins qu'à faire naître la société avant le temps, et sans contrat social. Pour prévenir cet inconvénient monstrueux, dès qu'on se trouvait gêné quelque part, il en partait un couple qui poussait le souverain du carreau voisin pour se mettre à sa place ; celui-ci, sans faire aucune difficulté, allait, suivi de sa femme et de ses
enfants^ rendre la pareille à son voisin; et ainsi de suite jusqu'aux dernières bornes des déserts les moins habités. De cette manière, l'état de nature se soutint heureusement pendant une longue suite de siècles^ et peut-être même subsisterait-il encore, sans un de ces novateurs turbulents qui ne se plaisent que dans Fétat où ils ne sont pas. Un jour donc, cet homme^ dont l'histoire n'a pu nous transmettre le nom, parce qu'il n'en avait point ; cet honmie, dis-je, ennuyé de sa position sans savoir pourquoi, et voulant en changer uniquement pour changer, monta sur un tertre, et se mit à appeler de là tous les hommes naturels de l'univers. La curiosité seule, comme vous sentez bien, suffisait pour les déterminer. Sur-le-champ ils se rendirent à rappel sans la moindre défiance, et seulement pour savoir de quoi il était question. Dès que l'assemblée lui parut assez nombreuse, l'orateur se mit à dire pis que pendre de l'état de nature, usant de l'artifice grossier, et qui a cependant fait tant de dupes dans tous les temps, de ne présenter que le mauvais côté des choses, a Tout était, « suivant lui, dans une confusion horrible. Les carreaux a n'ayant point de bornes naturelles, il y avait tous les « jours des empiétements et des querelles, surtout par a défaut de cadastre et de mesure commune. » La chasse était, selon lui, une autre source d'abus toujours renaissants : il prétendait avoir vu plus d'une fois des hommes se tuer pour une peau de belette. Mais les femmes lui paraissaient surtout exiger un règlement extrêmement détaillé ; il ne tarissait pas sur tout ce qu'il avait vu, sur tout ce qu'il avait découvert. Knlin, il finit par dire ouvertement que, lors(|u'un enfant avait fait une espièglerie, on ne savait plus à qui appartenait le droit de lui donner le fouet.
Lorsqu'il crut avtnr suffisamment préparé les esprits, il vota sans détour pour rinstilulion de l'état social : cepen-
dant^ pour ne dioquer personne^ il demanda seidement qu'on décrétât le principe^ en renvoyant à une autre assemblée tout oe qui s'appelle /orme.
La motion allait passer^ lorsqu'un des partisans^ on^ si Ton Teut^ des juges, se leva pour une motion d'ordre.
Cet homme venait d'un petit îlot marécageux formé par eue rivière qui est devenue dans la suite extrêmement célèbre, li avait l'air aisé et le nez au vent. Sa démarche^ qmTOuIait être iière^ n'était cependant que hardie; sans ttutre secours que celui de ses doigts, il était parvenu à donner à ses cheveux un arrangement qu'on pouvait appeler coiffvre ; sa lèvre inférieure avançait légèrement^ eonmne celle de l'Apollon du Belvédère. U avait tressé avec des joncs une manière de chapeau assez bien tourné, et il l'avait jeté sur l'oreille avec une certaine grâce impertinente qui paraissait faire grande limpression sur les femmes, venues là avec leurs maris pour tuer le temps, il tenait une jambe en avant, le corps en arrière; une de ses -mains était passée négligenunent dans une ceinture de cir^ XM)nstance qu'il aviût fabriquée avec des tiges de houblon, et de l'autre il gesticulait d'une manière impérative.
Pendant qu'il se disposait à parler, un autre membre, qui venait d'un pays tout opposé, disait , après avoir toisé le premier d'un œil courroucé : Par Dieu / quel présumant nauséeux compagnon/ Nonobstant qu'il n'ait pas parlé encore, je voudrais gager cent livres que sa science est très-indifférente. Peste sur lui ! Il est véritablement beaucoup choquant dans mes yeux !
En prononçant ces mots, il serrait les dents d'une si étrange manière, qu'on ne l'entendit presque pas : on chuchotait autour de lui : Que dit-il? que dit-il? Mais il fallut bientôt s'occuper d'autre chose, car l'ora'eur qui avait obtenu la parole pour la motion d'ordre avait fait un pas en avant d'une manière si imposante, que tous les membres
iGS PREMIBR PARADOXE,
de rassemblée, de peur qu'il ne leur marchât sur la téte^ la baissèrent jusqu'à terre(4).
« Messieurs (dit-il), j'ai lieu de m'étonner que, par une n synthèse téméraire et des raisonnements à priori tout à <i fait intempestifs, vous ayez imaginé d'instituer la société a avant d'avoir pensé aux moyens de l'utiliser. Je vais sou- « lever une difficulté qui pourra vous effrayer; mais le a danger est si conséquent, qu'il ra'est impossible de vous arien cacher. Croyez -moi. Messieurs, il y a de l'avenir <c dans ce que je vais vous dire. L'état social, bon sous <i certains rapports, ne vous dégradera pas moins sods a d'autres, en vous mettant dans la nécessité presque habia luelle de penser. Or, la pensée n'est qu'une perpétuelle « analyse, et il n'y a point d'analyse sans méthode pour c l'opérer. Cependant , où est cette méthode sans laquelle a vous ne pourrez penser? Je demande qu'avant tout on a invente la parole. »
Sur ce point, il n'y eut qu'une voix.
Qu*on l'invente f qu'on t invente ! s'écria-t-on de toute part. Qu'on Vinventeî en commençant toutefois par les idées simples et par l'onomatopée.
Vous ne sauriez croire. Madame , combien cette décision préliminaire facilita les choses. Il fut même décidé par acclamation (tant la reconnaissance était vive dans le monde primitif) que Tauteur de la motion incidente et ses descendants légitimes seraient censés propriétaires de la parole dans l'univers, qu'ils auraient droit d en user ad libituw, rt que nul homme n'aurait celui de parler qu'en cas de lassitude de leur part.
Alors rinimort(îl anonyme, auteur de la proposition primitive, debout sur son tertre, proposa à tous les hommes
(I)Quid rides?
SUR LE DUBL. 169
les articles fondamentaux de Tassociation^ qui passèrent presque sans difficulté, dans Tordre suivant :
Art. i. — Le jour de Téquinoxe d'automne de Tannée courante^ à minuit précis, temps vrai, Tétat de nature n'a plus lieu, et la société commence.
Art. 2. — L'assemblée reconnaît qu'il n'y a qu'une espèce humaine; cependant il y a plusieurs nations qui sont des sections du genre humain.
Art. 3. — Le nombre des nations est égal à celui des bassins et des plateaux naturels formés par les fleuves et les montagnes.
Art. 4. — La souveraineté est divisible, sans reste, par le nombre des nations.
Art. 5. — La souveraineté est inaliénable, et chaque nation la cède, pour sa propre commodité, à un ou plusieurs délégués.
Art. 6. — Tous les membres d'une nation assemblés en comité général se défendent ce qu'ils jugent convenable, sous les peines qu'ils jugent convenables; et s'ils viennent à ne pas s'obéir, ils peuvent se poursuivre et se condamner à toutes sortes de peines, même à la mort.
Art. 7. — Chaque nation a des tribunaux spécialement chargés de la vengeance publique, et il est expressément défendu à tout particulier de se faire justice, sous peine de mort.
Cet article ayant excité quelque discussion , un homme naturel, qui venait de Textrémité d'un grand lac où depuis nous avons vu passer le quarante-sixième parallèle, fil ajouter par amendement :
Si cependant le délégué suprême ne peut ou ne veut faire justice, l'offensé rentre dans ses droits, et il lui est loisible de se venger^ suivant les bonnes coutumes du ci-de^ vont état naturel.
170 PRBVflm 7iRAB(NLB^
Tel est^ Madame, l'article iniportant, le plus inoonie»table et le plus ^cré de tous^ lëontina septi^oie propoaition n'est qu'une conséquence naturelle.
Si Tétat social était naturel à l'homme^ s'il était le résultat d'une volonté supérieure et toute-puiasante , on pourrait dire que l'homme n'ayant stipulé avec personne, et n'ayant rien mis du sien dans l'erdre que sous voyons, il est obligé de s'y soumettre, malgré tous les inconvénients possibles. Mais jugez-en vous-même, Madame, je n'appuie point mon opinion sur des théories creuses : ce sont des faits que je vous raconte naïvement, tels qu'ils se sont passés, et vous voyez déjà que les hommes primitifs ont tout prévu.
Si l'on m'enlève ma femme ou ma cassette , je n'ai pas droit sans doute d'assembler mes amis et de reconquérir ma propriété par la force ; mais pourquoi? Parce qu'il y a des lois, des tribunaux, et une force publique toujours prête à me faire justice: je serais grandement coupable, et je violerais moi-même le pacte, si j'osais me conduire natvrellevieiit.
Mais faites, je vous prie, une autre supposition. Imaginons (car tout est possible) qu'il y ait une grande révolution dans un pays donné, que l'ordre social y soit détruit, qu'il n'y ait plus de souverain ni de lois, et qu'on n'y reconnaisse plus d'autre droit que celui du plus fort : si l'on m'attaque dans cet état de choses, ne dois-je pas me défendre? Il serait plaisant que je fusse obligé en conscience de me laisser tuer ou piller tranquillement, par respect pour ce qui n'existe plus ! Vous ne douterez pas, j'espiu*e, que, dans toutes les règles de la morale la plus stricte, je ne sois en droit de me faire justice.
Comme il me paraît que vous ne faites aucune objection, nous ferons, s^il vous plait, un pas de plus. Poiu* que j'aie le droit de me venger, est-il nécessaire que le
flfstème «ocM 8(9ii totalement détroit t Pas du tout; on peut rentrer pleinement dans l'éM de h nature , et Ton peut n'y rentrer q«e par un coin. L^efTet, dans ce dernier caS; est resttimt; mais il est le môme quant à Tessenoe de la chose.
Un fon lève h main sur moi^ on me dit «n de ces mots impardonnaUes dans nos usages. Prenez bien garde ^ Madame^ que ce n'est pas moi qui aï créé ïes préjugés; en naissant^ je les ai Couvés autour de mon berceau : tant pis pour les écervelés qui les inventèrent! Quant à moi, tout en les détestant, j'en suis la victime. L'opinion est reine du monde; je suis déshonoré.
Que faire, Madame? Je ne suis point un étourdi, je n'aime pas le tapage; je m'adresse donc au grand délégué, et je lui dis : Vengez-moi f Mais comme je le suppose honnête homme, il me répond franchement: Mon cher ami, je n'y puis rien. Je puis^ à la vérité, faire rouer vif celui qui Va outragé; mais on épousera sa fille, et ;amais la tienne. Ce qu'on t'a pris ne peut être repris que par toi: c'est ton affaire.
Alors je montre l'article 8 : Si cependant le grand délé^ gué ne peut ou ne veut, etc. Le cas est arrivé, comme disent les gens de loi. L'ordre social est détruit dans ce cas; et quant à moi, c'est tout comme si l'affaire avait eu lieu avant le dernier équinoxe de Tan premier. Je ne sais si je me fais illusion, mais je ne vois rien d'aussi clair.
Vous me direz : Mais le grand délégué vous fera coU" per la tête ! Premièrement, Madame, je réponds qu'il fera tout son possible pour n'en rien faire; j'ajoute que si le malheur arrive, ce sera une injustice criante, un abus du pouvoir comme on en verra jusqu'à la fin du monde. Savez-vous, Madame, pourquoi les grands délégués font si volontiers des lois contre les duels? C'est qu'ils ne sont jamais appelés à se battre.
J72 PRIMIBR PÀBÀDOXB,
Rousseau^ raisonnant sur ce points a pensé dans sa sagesse que, pour détruire les duels, il faudrait les permet^ tre; mais son projet, que vous êtes la maîtresse de lire si vous en avez le loisir, ne satisfait pas la morale.
... Louis XIV, de son côté, avait imaginé ses juges du point a'honneur, et sa classification des impertinences, suivant la méthode de Linné. Pour Tépithète de taquin, tant d'années de prison; pour celle de drôle, tant; pour celle de poltron, tant, etc. Mais sa loi n'a point satisfait l'opinion.
Louis XIV et Jean-Jacques! Quels noms, Madame! Cependant, la perfectibilité sans bornes de la nature humaine amenant sans cesse de nouvelles idées, je crois user tout simplement de mon droit en vous communiquant les miennes. Je voudrais fondre les deux projets, pour en former un troisième, qui serait, si Tamour-propre ne m'aveugle pas entièrement, le nec plus ultra de la législation.
Partons d'abord de ce principe, que tout homme qui en insulte un autre de la manière qui nécessite un duel, dans nos mœurs, peut être condamné à mort, non-seulement sans injustice, mais sans rigueur. Vous n'en douterez pas, si vous observez que dans les pays les plus civilisés, en Angleterre par exemple, un malheureux est mis à mort pour un seul vol : or, quelle proportion entre le vol de quelques schellings et celui de Thonneurî
Cela posé, voici de quelle manière je concevrais la loi. On ferait d'abord, d'après Louis XIV, un livre alphabétique de toutes les épithètes ynortelbs de la langue, et il serait statué que tout gentilhomme qui en adresserait une à l'un de ses pareils serait mis à mort.
Le cas se présentant, et le coupable étant condamné, l'offensé présenterait un placet au délégué suprême, lequel, voulant favorablement traiter l'exposant, lui ferait expédier, sous le grand sceau de l'État , une conuuission
ili DECXltlU PiRADOXE,
Aon^ je TOUS en prie; je la vois dans vo4re oceur; void oe que Yous pensez dans ce «KMQent : U wime 4ire fwf^ partout oii une femme est s^wmmne^ ityu kientét un roi. Ah ! de grâce, Madame, ne m'attribues |mi$ des idées aussi vulgaires! heureusement je n'en suis pas là, et j^ne foude pas les droits de votre sexe sur des plaisai^teries.
Si BOUS examinons d'abord la supériorité immense iia gouvernement mooarchique sur tous lea autres^ noustroi^ verons que cette supériorité tient à des circonstances entièrement étrangères au sexe du souverain; de manière qu'à cet égard tout est égal. Mais voici une considération qui décide la question sans réplique en faveur des femmes : Cest que f orgueil de l'homme repousse le mérite, et l'orgueil de la femme l'appelle, La médiocrité est bien aimable. Madame; elle ne fait point ombrage, elle ne contredit jamais; elle ne voit de difficulté à rien^ parce qu'elle ne comprend rien. En vérité, on pourrait dire d'elle ce qui a été dit de la charité : Elle est patiente, elle n'est point téméraire : elle souffre tout^ elle croit tout, elle csfpère tout, elle supporte tout,
La supériorité a malheureusement, pour l'ordinaire, presque toutes les qualités opposées : elle est trop souvent dure, impérieuse, insupportante , moqueuse même à bon besoin; enfin, il n'est pas extrêmement rare de la voir réussir à choquer également ce qui lui ressemble et ce qui ne lui ressemble pas.
Employer les hommes sans aucune autre considération que celle du mérite, et sans égard aux affections personnelles, c'est le tour de force de la monarchie : je n'imagine rien d'aussi difficile.
On s'étonne souvent des succès de la médiocrité. Quant à moi, Madame, je ne pourrais expliquer qu'elle ne réussît pas : encore une fois , elle est si aimable ! Vous connaissez, sans doute, celte anecdote d'un ministre espagnol
SUR LE cM^iKumnrr m» états. i7S
kq«» te iei*»ait(ieiiMyidé le projet d'iMiu» lettre iwfot* turtr Apvès amr lii l'ouvrage du nkistre^ le roi tkade sa p^be «tt autre projet qu'il avait rédigé kûnooéoie sw te même avjet, et te déchira en disasyi : Le vôtre est meU^ hm. Le ninistre^ en se retirant^ leiieentra ua homme de sa ccHmaissanee particulière^ et lui dii^ tout effaré : M(m mmiy je ems perdml Mon- maiàre ^iamt da découvrir que fût pins d'esprit fur iuL AsHiréaiâiijb jf^ s\m moins teuU q«e tail autre d'établir ée^règ^ généndee dans des eho> sessérieuses, et eneore moins d'exagérer le mal insépara* Me de kl miture humaine ; mak il n'est pas mcMns vrai que je mets te doigt sas im côté £aibte de h monarchie, qui doit nécessairement en avoir^ puisque c'est une chose hur naine. Si Yim pouvait voir «bas un tableau magique le nombre d'hommes d'État^ de généiaii&^ d'bommes supérreiirs ilans^ tous tes genve&^ écaités par leur supériorité seules el tous leamaax cpv en sMit irésuiAéâ>ou serait e^ frayé.
Heuretiaeiiieiil, pow feire'cfispanâtre un si grand mal^ te remède est bien aisé : il suffît de faire régaer les fenunes. La nature se serait coatredite^ si tes qualités qu'elle a Amnëes à un sexe pouvaient choquer celles citent eUe a gratifié- Fsfitre. La bonne mamaa a trop d'esprit pour faire de ces bévues; elte aous a donné la force^ et à vous la grâce : voilà pourquoi noos sonmies toujours si bien eusemble. Nul ne veut ce que Fautre possède. Il y a peu de mérite à découvrir la grâee , ear on la voit; mais la force est cachée^ et rien n^est plus merveilteux que l'insiiuct des femmes pour ta découvrir. L^homoie est te protecteurnaé die te femme. Il te sent si bien^ que te poltron a quelquefois du courage pour te défendre; omâs te femme le sait encore mieux : aussi elle nous pardonne tout , excepté la faiblesse. Le chien a moins de talent à découvrir le gibier, que la femme n'eu possède pour diâceroer un grand ca-
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ractère et se Rattacher. Ouvrez Thistoire^ jamais vous ne verrez régner une femme sans voir de grands caractères à côté du trône, et souvent, ce qui est très-remarquable^ sans égard au sentiment tendre qui devrait déterminer ces sortes de choix. Elisabeth aima le comte d'Essex, qui possédait les qualités les plus éminentes; mais Cécil Burleigh, et cette foule d'hommes supérieurs qu'elle employa dans tous les genres, ne furent pas des amants. Bacon, au contraire, malgré toute sa réputation de science , ne put jamais lui faire illusion. Sous l'écorce imposante du philosophe, elle sentit l'homme, et ne voulut jamais s'en servir (1). Le faible successeur d^Élisabeth n'eut pas le même tact, et s'en trouva mal.
Auprès d'une fenune, la hauteur de Thonmie perd toiït ce qu'elle a de repoussant, car il n'y a rien de si flatteur que le lion qui flatte. £t qu'importent à la femme toutes nos hauteurs et toutes nos prétentions? Elle sait que nous n'en voulons pas à son empire. Plus ses sujets s'agrandissent^ plus elle est contente d'elle-même, puisqu'elle les domine.
On a dit mille et mille fois qu'il ne faut pas que ies femmes se mêlent du gouvernement. De celui des autres, j'en conviens, car elles le troublent par leur influence; mais dès que la fenune commande, elle ne tripote plus, puisqu'elle n'en a pas le sujet. On ne voit pas même que ce qu'on appelle avec tant d'irrévérence les petitesses du sexe influe en mal sur le gouvernement. Elisabeth, dont je parlais tout à l'heure, aima comme une autre ; elle fut entichée de sa beauté , au point qu'à soixante et dix ans elle permettait qu'on lui jiarlât de ses beaux yeux, et on ne fui trouva pas à sa mort moins de mille robes actuelles. Tout cet enfantillage nuisit-il aucunement à la marche des affaires?
(1) Excepté pour une insipne bassesse dont il s'acqnitta à merveille, ol qae cependaut elle ne voalul Jamais lui payer. Singulière diableue !
SDH LE GOBYERNEMENT DBS ÉTATS. 177
Une seconde considération qui met le gouvernement des femmes au-dessus du nôtre^ c'est qu'une souveraine exerce deux empires au lieu d'un; car elle est reine et elle est femsie. Le commandement sous un tel empire est moins dur, et l'obéissance est moins pénible; elle s^élève même aisément jusqu'à l'enthousiasme, pour peu que la souveraine ait de grâce et d'habileté. Accoutumés, de bonne heure à ne rien refuser à une femme, à ne la contrarier sur rien et à lui passer tout, il n'y a pas de raison d'agir autrement parce qu'elle est reine. Ses ordres sont plus doux, ses dons sont plus précieux, et ses fautes sont moins choquantes. Jamais il n'y eut de supériorité plus décidée.
Enfin, il est une dernière obsen^ation qui mérite la plus grande attention : c'est qu'une souveraine ordonne la guerre, et ne la fait jamais. Sur la question de savoir si les rois doivent commander leurs armées en personne, je dirais volontiers ce que Bossuet dit de la comédie : Il y a de grands exemples pour et de grandes raisons contre. Vous avez l'esprit trop juste. Madame, pour ne pas sentir que les Henri IV, les Gustave-Adolphe, les Frédéric II ne prouvent rien sur cette question. Il s'agit du roi moyen; d'ailleurs, il y a bien une autre question à faire, et qui vous étourdira davantage : Est-il bon pour fhumafiité que le talent de général, le plus sublime peut^tre et par conséquent le plus rare de tous, tombe sur la tête d'un monarque comme un quine à la loterie? Regardez de près, Madame; songez à l'effet immédiat, mais surtout aux imitateurs ; et je ne doute pas un moment que vous ne soyez de mon avis, quoique je ne vous l'aie pas dit.
Après avoir prouvé ma thèse par trois raisons, comme
l'intendant Pincé, je pourrais finir, je crois ; cependant je
ne puis m'empécher d'en appeler encore à Texpérience,
qu'il faut sans doute consulter en toute chose, et qui se