OUÀTRIÈHE PARADOXE, SUR LE BEAU
c Baptiste (Lullî] avait fait un dernier effort de toute la a musique du roi. Ce beau Miserere y était encore auga mente. D y a un Libéra où tous les yeux étaient pleins « de larmes ; je ne crois pas qu'il y ait une autre musique « dans le ciel (4). » (Lettre du 6 mai 4672.)
Gluck et Piccini n'ont certainement jamais obtenu de témoignage plus flatteur. C'est cependant cette môme musique que les docteurs modernes appellent le plain-chant, la lourde psalmodie de Lulli. Mais les belles dames qui s^extasient sur la musique moderne, et qui parlent avec tant de pitié de celle de Lulli, ont-elles donc plus d'esprit, de tact, de sensibilité que madame de Sévigné?Tous ces yeux pleins de lurmeSy dans le grand siècle et au milieu de la perfection universelle^ sont un fait. L'hyperbole qui termine ce morceau montre le prodigieux effet de la musique. Que pouvons-nous opérer de plus? Dira-t-on que si madame de Sévigné vivait de nos jours , elle ne goûterait que notre musique, et rirait de celle qui la faisait pleurer? Dans ce cas, le paradoxe n'en est plus un : l'habitude fait tout, et il n'y a plus de beau. Ce qu'il y a de sûr, c'est que, dans tous les arts, ce qu'on appelle Veffet dépend d'une foule de circonstances collatérales, et résulte beaucoup plus des dispositions de ceux qui l'éprouvent, que de certains principes naturels mis en usage par l'artiste.
La coutume influe prodigieusement sur nos goûts dans tous les genres. Comment cette bière, qui me fil soulever le cœur la première fois que j'en goûtai, est-elle devenue pour moi une boissœi agréable? Par la coutume. Comment des modulations italiennes mariées, en dépit du bon
(I) On peut encore se rappeler cet autre passage: On joue jeudi i'opéra (de Cadmus de Lulli ,, qui esl un prodige de beauté. Il y a des endroits de la musique qui m'out déjà fait pleurer. Je ne suis pas la seule ii vc la pouvoir soutenir : l'dme de madame de la Fayette en est tout alarmée (H janvier 1674, t. 11).
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sens, à des paroles françaises, me caugent-elles un {daisir réel? Par la coutume.
Quant à l'harmonie poétique des mots, qui est aussi une espèce de musique, elle n'a rien de réel : lorsqu'une pensée nous parait exprimée heureusement, nous prononçons les mots de la manière qui nous paraît la plus analogue au sens, et cela s'appelle harmonie imitative. Ainsi, lorsque nous lisons.
Quatre bœufs attelés, d'UD pas tranquille et lent. Promenaient dans Paris le monarque indolent,
la mesure est lente, dit-on, sans doute; c'est-à-dire que nous prononçons lentement, parce qu'il s'agit de hœafSj symboles de la lenteur, et que les deux épithètes nous avertissent de lire tranquillement et lentement. Il n'y a donc d'autre harmonie que celle que nous y mettons nousmêmes : la répétition fait le reste.
Au contraire, quand nous lisons, dans rinimitaltle Elacine,
Que ne puis-Je, au travers d*une noble poussière. Suivre de l'œil un char fuyant dans la carrière !
le dernier vers est un éclair pour nous. Pourquoi? Parce que. Racine ayant exprimé la rapidité du char par les paroles les plus parfaitement choisies, nous donnons à la prononciation un mouvement analogue.
Mais si les mêmes n)ots exprimaient, dans le premier vers, le vol rapide d'un griffon, et, dans le second, la marche d'une tortue rampant dans la carrière, nous prononcerions en conséquence, et la poésie serait toujours imitative.
Sachant que vous cultiviez la Iwigue anglaise, je aie permets de vous citer deu?^ vers du Paradis perdu, qui peignent nos premiers parents Adam et Eve se proiue-