‹ Lettres et opuscules inédits (volume 2)Chapitre 49 sur 100 · SUR LE BEAU · texte numérisé non relu

SUR LE BEAU

nant gravement dans le jardin d'Eden, se tenant par la main:

They kand in hand with wand*rind »tep$ and tlow Thraugh Eden took theirsolUary way.

Un commentateur (i) nous fait remarquer la marche pesante et spondaique du premier vers. Je n'ai rien à dire sur la manière dont il le mesure, et j'entreprendrai encore moins de vous apprendre ce que c'esft qu'un spondée , ayant d'ailleurs toujours été d'avis que chaque nation a droit de faire des spondées chez elle, voire même de leur donner trois ou quatre syllabes, sans que les autres peuples aient celui de s'en mêler le moins du monde (^). Mais ce qui me parait clair, c'est que, là comme ici, c'est la pensée qui dicte l'harmonie, ou, si vous le voulez, c'est la prononciation qui se conforme à l'idée. Slow finit le vers anglais précisément comme lent termine celui de Boiieau. Ces mots sont des signes musicaux comme largo ou adagio, et notre prononciation, avertie par le poëte, se conforme soudain à sa lente pensée.

Mais si ces monosyllabes exprimaient, par exemple, Véclair, un coup de langue sec et rapide en marquerait la prononciation, et l'on dirait : Sentez-vous l'éclair?

n n'y a rien de si choquant dans la langue française que le hiatus, mais c'est encore pure convention et pure habitude : la nature n'y est pour rien du tout. On nous a dit dès Fenfance : a Soyez choqué lorsqu'une voyelle en rencontre une autre; » nous sommes choqués par obéissance, et cette obéissance devient coutume.

Mais si le hiatus se trouve au milieu d'un mot, au lieu

(1) L*évéque Newton, sur ce paitage du Paradis perdu, liv. xii, dernier vers.

(2) Il scande ainsi le vers :

They \ hand in hand | with wand'ring êUpa | and slow \

i88 QUATRIÈME PARADOXE,

d*étre placé d'un mot à Tautre, voilà qiie, par une magie inexplicable, il opère un effet diamétralement contraire; de manière que les mots les plus sonores de la langue sont ceux qui renferment des hiatus, comme Héloise, Adélaïde, aïeux y voyons, et mille autres (1). On les cherche même en poésie, car rien, par exemple, n'empêchait Voltaire d'appeler une de ses héroïnes Zamire au lieu de Zaïre : puisqu'il créait la princesse, il était bien le maître de la nommer, apparemment.

Voici néannwins qui me paraît bien autrement plaisant : c'est que si, entre les deux voyelles qui se heurtent, on interjette une voyelle nulle pour la prononciation, quoiqu'elle n'existe que pour l'œil, elle empêche néanmoins le hiatus. Il ne m'est pas permis, par exemple, de dire en vers : Nu et blessé; wm^nue et blessée va le mieux du monde, quoiqu'il n'y ait pas pour la prononciation la moindre différence entre nu et et nue et.

Si je m'avisais de prononcer ce vers en présence d'une oreiile française.

C'est un croyant soumis à sa foi attaché,

ce serait un scandale (ipouvantable ; je croîs même qu'une dame qui aurait les nerfs délicats comme vous , Madame la marquise, pourrait fort bien s'évanouir. Mais si je dis,

C'eât Vénus tout entière à sa proie attachée,

le vers est superbe et n'a rien de choquant, quoiqu'il soit parfaitement égal pour l'oreille d'écrire oi «...ou oie «... Mais c'est qu'on nous a dit : Lorsque vous verrez un e muet entre deux voy elles, vous ne devez point être choquéy quand même il ne se pronotice point. Il n'y a pas d'autre wyslèrc à cela,

(1) El le mot poésie lui-même.

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On ne réfléchit pas assez à la force de l'habitude^ et à cette inconcevable puissance que Thomme exerce sur luimême, siuiout pour se tromper. Lhomme se pipe, disait Montaigne. C'est un beau mot! L'homme se raconte des histoires, et il se les fait croire ; il se commande le rire, l'admiration, la haine, etc., et il finit par croire à tout cela.

On dit souvent : Peut-on disputer aux hommes leurs sensations? En voilà qui applaudissent avec fureur à un morceau de musique; quelqu'un a-t-il envie de prouver qu'ils ne ressentent pas réellement le plaisir qu'ils mani' (estent ?

n faudrait s'entendre. Mais dites-moi, je vous prie, pourquoi l'homme ne croirait-il pas d'admirer ? Il fait bien un autre tour de force, puisqu'il croit de croire, et cela assez souvent. Il se pipe.

Plus on examine la chose, plus on est porté à croire que le Beau est une religion qui a ses dogmes, ses oracles, ses prêtres, ses conciles provinciaux et œcuméniques : tout se décide par l'autorité, et c'est un grand bien. Sur toute chose, j'aime qu'il y ait des règlps nationales, et qu'on s'y tienne. Si Ton écoute les protestantsy voilà tout de suite le jugement particulier, l'intarissable verbiage, et la confusion sans borne et sans remède. Je vous cite ce vers :

n ne voit que la nuit, n'entend que le silence.

L'un dit : Cela peut très-^ien se dire. L'autre dit : Non, Monsieur, avec votre permission, cela ne peut pas se dire* J'arrive, moi, et je dis : Peut-on dire ce qui fait dire, Cela peut-il se dire ? Voilà trois avis sur un vers : faites une règle de proportion, et vous verrez que, pour un poëme entier, il y aurait de quoi allumer une guerre civile. Ne serait-ce pas le comble du bonheur, qu'il y eût un tribunal du Beau, chargé d'accorder sans appel les honneurs de l'admiration? Or, ce tribimal. Madame, exbte réellement;

car tout ce qui est nécessaire existe. Quelques hommes prépondérants commencent à former Topinion, l'orgueil national souscrit, la tradition s'établit, et voilà le Beau à jamais fixé. Si vous croyez qu'il en existe d'autre, vous êtes trompée par la faiblesse ou par la fausseté des hommes. On ne saurait croire à quel point ce tribunal en im» pose, et combien il y a peu d'hommes qui osent dire franchement ce qu'ils pensent, indépendamment des jugements établis. Au moment où une nouvelle production de l'art vient à paraître, voyez le tâtonnement du grand nombre pour découvrir le jugement de ceux qui sont en possession de décider ; combien de fois le beau change pour chaque individu, avant d'être fixé ! Aujourd'hui cette comédie, ce tableau, cette statue paraît superbe à un spectateur qui demain jugera autrement, parce qu*il a entendu les juges. Je croyais qu'elle me plaisait, dira-tril; mais je me tromr pais.

Si ce ne sont ses paroles expresses, C'en est le sens.

Raphaël, le prince des peintres, est de tous les peintres le moins apprécié et le moins sincèrement admiré. Le concert unanime sur le compte de ce grand homme n'est qu'un acte d'obéissance extérieure, et dans le fond un mensonge formel. Je n'oublierai de ma vie qu'ayant témoigné devant un connaisseur du premier ordre une envie passionnée de connaître le fameux tableau de la Transfiguration, il me répondit en souriant : Vous serez bien surpris de n'éprouver rien de ce que vous attendez. Ce qu'il m'avait prédit m'arriva à point nommé. On m'a dit ; Voilà le chefd couvre de Raphaël; je l'ai cru. On m'a dit : Il n'y arien d'éfjid ; je Va\ cru de même, et je le croirai fermement jusqu'à la moi t, avec foi et humilité. Mais si on m'avait montré ce tableau sur le maîlre-autel d'un graiid village

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dltaTie, et qu'on m'eût dit^ Savez-mm àiem que tous les chefs de famille se sont cotisés pour fenre venir de Borne ce tableau, qui est réellement d'un assez bon madtre? f aurais dit : En effets c'est beau; et j'aarais passé.

La Vierge de la Seggiola me parait bdîe comme femme^ mais point du tout comme Mère de Dieu. Je n'y vois nullement le divin idéal, ou, pour mieux dire, V idéal divin; car ce qui n'est pas idéal ne saurait être divin.

Le Saint Jean de Florence m'a certainement frappé, mais beaucoup moins que plusieurs morceaux d'autres maîtres qu'on admirait dans cette fameuse Rotonde, qui depuis... mais alors elle était respectée.

J'ai vu des amateurs s'extasier devant un tableau de Jules Romain, que j'aurais donné pour dix sous.

Cette manière de juger est indubitablement celle de la très- grande majorité des hommes. Je puis vous citer sur ce point une autorité qui me paraît, sans eentredit, une des choses les plus extraordinaires qu'on puisse lire.

Qui n'a pas entendu parlOT du chevalier Reynolêk? Ce n'était pas un peintre de premier ordre ; cepaiidant il était peintre, et de plus penseur y comme il Ta prouvé dans les discours qu'il a prononcés à l'Académie de peinture, dont il était le président, et, si je ne me trompe, aussi le fondateur. Quoiqu'il y ait très-longtemps que j'ai lu ces discours, je crois cependant me rappeler avec assez d'exactitude le morceau que j'ai en vue.

Il dit donc franchement que les tableaux de Raphaël ne firent d'abord aucune impression sur lui ; il ajoute que l'homme chargé de montrer ces chefs d'œuvre aux curieux lui avait avoué que la plupart des voyageurs éprouvaient le même sentiment, et que souvent, après avoir parcouru les salles du Vatican, ils demandaient encoi-e où étaient les tableaux de Raphaël.

Le chevalier Reynolds observa de plus, pendant son

séjour à Home, que les élèves qui avaient le moins de talent étaient précisément ceux qui admiraient le plus Raphaël ; et il va jusqu'à dire qu'i/ aurait mauvaise idée de celui qui admirerait ce fameux peintre au premier abord.

Il va plusloin^ et cette confession est étrange de la part d'un peintre. Il dit qu'il eut la faiblesse de feindre l'admiration, comme les autres, et que, la grâce le gagnant peu à peu, il devint enfin sincère admirateur : il se pipa.

D'où il conclut fort bien que la méthode la plus sûre pour juger les grands maîtres de l'art est de se figurer qu'on les trouve admirables, et qu'insensiblement on vient aie croire. Excellent homme! s'il vivait encore, j'irais à Londres exprès pour Pembrasser. Quand je songe au fonds de candeur, de franchise, de probité nécessaire pour un tel aveu, je suis réellement émerveillé.

Mais puisqu'un homme de cette force l'a fait , cet aveu, nous pouvons aisément juger de ces admirations vulgaires qu'on appelle le sentiment général. On admire parce qu'on est à Rome, parce qu'il s'agit d'un nom consacré, parce que les autres admirent. En un mot, on admire sur parole, et c'est une affaire de pure autorité (1). Très-peu

(I) On m'a fait connaître depuis quelque temps (1800^ le n* 254 du Mercure de France^ où l'on rend compte d'une traduction française du chevalier Reynolds, à propos de l'assertion naïve que les hommes les plus mé^ diacres étaient ceux qui admiraient le plus; le rédacteur dit:aj*en de» mande pardon à M. Reynolds... il y a peu de gens qui n*aient pas lu ces fameuses lettres de Dupaty, etc. » — Elles sonl fameuses tn effet par Tesprlt faux , le style ridicule et l'étourderie de Tauleur, qui doit figurer dans le temple de Mémoire à côté du marquis de Langle. Mais ces lettres sont précisément une preuve frappante en faveur de l*aveu honnête fait par Reynolds ; car je ne crois pas que IVnlhousiasme factice et le mensonge admiralif aient jamais été plus sensibles à la conscience d'un lecteur lnt('lli<;ent, qu'ils le sont dans ce morceau de très-mauvais goût où Dupaty rend compte û^V Incendie de Raphttët; il .semble même que le rédacteur, qui fait preuve de beaucoup d'esprit, veut s'amuser aux dépens du connaisseur. Il y a peu de gens y dil-il, qui n'aient lu ces fameuses lettres que M. Dupaty éeri' vait au public sous le couvert de son épouse^ et qui ne sachent^ par consé-

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