SUR LÀ RÉPUTATION DES LITRES
un beau compliment fait à l'orateur^ et un bel aveu de la puissance de ses moyens. Malheureusement, Madame (ou heureusement, comme il vous plaira), le sermon existe ; et je puis vous assurer qu'on aurait pu , lorsque vous portiez le nom de votre père , vous le prêcher en français soir et matin, vous forcer môme à l'apprendre par cœur comme votre catéchisme, sans que M. le marquis de N... eût couru le moindre danger.
Le prédicatear est cependant le même ; Mais raoditoire a changé.
Il n'a peut-être jamais existé dans l'univers deux hommes qui aient été plus loués que \oltaire et Rousseau ne l'ont été par leurs contemporains; parlez-en à Edmond Burke, il vous dira brusquement : a Nous ne choisissons 0 point pour nos précepteurs un athée et un fou (1). » Vous trouverez peut-être cela trop fort; mais quand je songe que l'homme le moins galant n'a pas droit de vous donner trente ans, je ne doute pas, Madame, que, si vous atteignez la vieillesse, vous ne soyez destinée à voir d'étranges changements dans l'opinion sur le compte de ces deux hommes et de tant d'autres. Vous pourrez même les pressentir jusqu'à un certain point, si vous avez seulement la force de vous défaire de quelques préjugés d'éducation. Les Chinois ont ou avaient, dit-on , des cartes géographiques où la Chine est représentée au milieu comme un continent immense, et tous les autres pays de la terre sont dessinés négligemment tout alentour, comme ces terres douteuses que le burin européen projette légèrement sur la côte de Nuytz, ou dans le fond de la baie de Baffm. \os Françms, ne vous déplaise, sont un peu faits ainsi : pour eux, tout l'univers est en France, et toute la France est à
(I) Dans sa fameuse lettre sur la révoIoUoo française.
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Paris. Dès qu'une fois ils ont décerné une iq>othéofie, il ne leur vient pas en tète qu'il puisse y avoir des incrédules* D y a d'ailleurs dans leur admiration quelque cbofie de fanatique^ quelque chose d'idolàtrique; toujours ils sont menés par quelques hommes qui les éblouissent et leur commandent; toujours ils ont sur le piédestal quelque veau d'or autour duquel on les voit danser comme des furieux. Ce n'est pas que^ lorsque le paroxysme sera passé, ils ne vous permettent, si vous voulez, de convertir l'idole en vase d'ignominie; mais le mal est fait : et qui oserait^ bon Dieu ! se flatter de faire entendre sa voix au milieu d^un branle de trente millions d'hommes?
Je sais que le défaut dont je parle appartient plus ou moins à tous les. peuples; mais^ chez les Français , il est plus saillant qu'ailleurs. Voulez-vous échapper à ces illusions nationales? consultez les étrangers; car chaque nation est pour Tautre une postérité contemporaine. £n passant la frontière, mais surtout celle de France, vous verrez tous les objets changer de face, au point que vous ne vous reconnaîtrez plus. Vous n'avez pas oublié. Madame , combien je vous divertis un jour en vous montrant le prospectus anglais d'une traduction de V Histoire naturelle de Bvffon, « dégagée de ses extravagances (1). »
Mais si l'on ôte les extravagances de son grand ouvrage, au jugement d'une foule d'hommes, il ne restera guère que la partie descriptive ou poétique , qui est réellement d'un grand mérite. Rouelle, quoique Français, disait un jour, en parlant des systèmes chimiques de Buffon : Je crois qu'à est fou, Haller, Spallanzani et Bonnet se moquaient de sa physiologie; M. de Luc, de sa géologie; Holland et mille autres , de sa cosmogonie, etc., etc.
Mais, puisqu'il s'agit de Buffon, n'avez-vous jamais connu
(0 Preed from his extravagaticiet.
SUR LA itPUTATlOir Vif UTBE8. W1
à Turin mon pauvre abbé Roncolotti, mort seulement depuis quelques mois? Il me parait impossible que vous ne Payez pas rencontré dans une maison où vous allez bemicoup. En tous cas^ je l'évoquerai vdontiers en votre ùtveur. Regardez bien! le voilà!
Petit homme droit et sec; attitude ferme ^ gravité impertubable^ air réfléchi^ même lorsqu'il essayait de badiner; soutane râpée ^ collet baillant^ liarbe courroucée^ cheveux noirs et lisses^ œil caverneux^ regard fulminant, sourcil hyperbolique, front large et tanné , où les rides se dessinaient d'une manière qui avait quelque chose d'algébrique.
G^était un rude homme. Madame, je vous l'assure: lorsque, avant de parler, il commençait à brandir le syllogisme avec ses trois premiers doigts élevés et balancés à ritalienne, il faisait trembler. Ah! si cet esprit, dégagé de son étui scolastique, avait passé par métempsycose dans le corps d'un joli Parisien, nous en aurions entendu de belles! — Enfin, Madame, tel qu'il était, je m'avisai de lui dire un jour :
Caro don Roncolottiy siam solil mi dicaper cariià, ma da galantuomo , tï suo sentimento sovra il gran Bujfone.
A ces mots, haussant les épaules au point que la tangente eût passé par les yeux, il me répondit, en riant d'une oreille à Tautre : Gran, Bujfone! !
Tout ce que je prétends vous dire sur ce point. Madame, c'est que, si tous les savants du monde étaient vêtus et coitrés conune feu l'abbé Roncolotti, jamais ou n'aurait parlé de Buffon.
Je sais bien que la chose n'est pas possible; mais voyez, cependant, à quoi les choses tiennent! En vérité, la réputation ne vaut pas ce qu'elle coûte.
Hais tout ce que je pourrais vous dire sur la destinée des réputations littéraires disparait devant les deux exem-
pies que nous présente l'Angleterre dans la personne de ses deux poètes principaux^ Milton et Shakspeare.
Personne ne se doutait du mérite de Milton^ lorsque Addison, embouchant le porte-voix de la Grande-Bretagne (Finstniment le plus sonore de Tunivers), cria, du haut de la Tour de Londres : a Auteurs romains, auteurs grecs, cédez-nous ! »
U fit bien de prendre ce ton. S'il eût parlé modestement, s'il eût seulement trouvé des beautés remarquables dans le Paradis perdu , il n'aurait pas fait la moindre impression; mais cette décision tranchante , qui déplaçait Homère et Virgile, frappa les Anglais. Chacun se dit : Comment donc! nous possédions le premier poème épique de Vunivers, et personne ne s'en doutait ! Ce que c'est que la distraction ! Mais pour le coup, nous voilà bien avertis. En effet, la réputation de Milton est devenue ime propriété nationale, une portion de V établissement^ un quarantième article; et les Anglais céderaient plutôt la Jamaïque, que la primauté de ce grand poëte.
Ne croyez pas cependant, Madame, qu'il n'y ait point d*incrédules en Angletene. Tout le monde connaît la réponse de Pope à Voltaire, qui lui demandait pourquoi Milton n'avait pas rimé son poëme : Parce qu*il n'a pas su. Dans un post-scriptum sur l'Odyssée, ce même Pope observe que, dans les endroits mêmes où la clarté est le plus indispensable^ Milton emploie souvent de telles transpositions et des constructions si forcées, qu'il ne peut être entendu qu'à la seconde ou à la troisième lecture.
Chesterfield, qui était, à ce qu'il est permis de croire, un homme immoral, mais qui avait cependant de l'esprit, du goût et des connaissances, regardait le Paradis perdu comme l'une des suites les plus ennuyeuses du péché originel. De tous les personnages de Milton y écrivait-il à son fils, je déclare ne connaître que V homme et la femme;