SUR LA RÉPUTATION DES LIVRES
mais^ je vous en prie^ ne me dénoncez pas à noê gros théo* logiens (solid divines).
Une de mes grandes curiosités (mais qui malheureusement ne peut être satisfaite) serait de savoir combien il y a d'Anglais dans les trois royaumes qui se soient assis pour lire Milton.
Quoi qu'il en soit, si les lenteurs de la renommée ont pu impatienter Tombre de ce grand poète , elle en a été bien dédommagée depuis, puisque Févôque Newton, dernier commentateur de Millon, a prononcé expressément que tout homme qui a du goût et du génie ne peut se dispenser de convenir que le Paradis perdu est la plus excellente des productions modernes^ comme la Bible est la plus parfaite des anciennes (1).
Le sort de Shakspeare est plus heureux encore et plus extraordinaire. Lui-même, comme on sait, n'avait pas la moindre prétention à la célébrité, au point qu'il n'avait pas même pensé à recueillir ses œuvres. Personne ne se doutait de son mérite; et c'est une chose bien extraordinaire qu'en Angleterre le mérite des deux plus grands poètes de la nation soit une découverte.
Je ne connais pas de pièce plus curieuse que la préface de Johnson sur les tragédies de Shakspeare. Ce grand critique accorde au poète tous les défauts imaginables : vice dans les plans, faux bel esprit, immoralité, expression vicieuse, grossièreté, indécence, bouffissure, redondance, jeux de mots interminables, etc. « Ses tragédies, dit-il, «sont plus mauvaises à mesure qu'il les travaille davan- « lage. Toutes les fois qu'il sollicite son génie, il n'en ob- « tient qu'enflure, bassesse, fadeur et obscurité. Tous ses < discours d'appareil sont faibles et glacés. Il n'avait que
(1) CeUe décision du bon évèquc inc paraît d'un ridicule inrCTable.
tlO CINQUIÈME rAnAMXE,
c I*élaD de la tiature ; dès qu'il essaye les déTeloppements, « il impatiente ou il fait pitié : jamais ii ne cbafriae 4^ c Tantage ses admiratevrs que dans les «odroils oà il s*apc proche de la perfection ; car toutes les fois qu'il est c beau, il ne l'est pas longtemps. Jamais il n'est tendre c et pathétique sans se permettre bientôt quelque froide «pointe, quelque misérable équivoque. Il n'a pas plutôt « commencé à vous émouvoir, qu'il travaille lui^néne à c détruire reffet. Le jeu de mots surtout est pour lui une « espèce de feu follet qu'il ne manque jamais de suivre, et «toujours pour se perdre. C'e^ une magie, un ensoroelc lement auquel il ne peut résister. Dans le moment où c il déploie le plus de dignité et de profondeur, soit qu'il « étende nos connaissances ou quUl exalte nos afieotions, « soit qu'il amuse notre attention ou qu'il l'enchante, dès c qu'une pointe se présente à lui, il abandonne lout pour c la suivre : c'est une pomme d'or qui tombe devant lui, « et, pour la ramasser, il sacrifie la raison , TexactiUide et u la décence. Shakspeare nous présente une riche mine d'or c et de diamants voilés par des incrustations, avilis par des c scories impures , et mêlés à une grande masse de vils « minérawc (1). Si nous lui devons beaucoup, il faut avouer <( aussi qu'il nous doit bien quelque chose ; il est sans doute (( beaucoup loué par notre intelligence et par notre jugec ment; mais il Test aussi beaucoup par la coutume et le a respect : il a de belles scènes ; mais, à tout prendre , au- 0 cune de ses pièces peut-être, écrite par un auteur mo- «derne, ne serait entendue patiemnient jusqu'à la fin. » 11 n'y a peut-être pas, dans la littérature d'aucune nation, un morceau de critique capable de fdûre comprendre
(1) Si Von voulait pousser ceUe comparaison, elle serait très- contraire à Shakspeare ; car toutes les mines de Golconde ne seraient rien sans l'art du diamantaire.