SUR LA RÉPUTATION DES LIVRES
bien que la Henriade est un poème épique : le croyezvous ? Vos Français tenant à grand honneur d'avoir un poème de ce genre écrit en lignes de douze syllabes, le Télémaque était nul pour cette noble ambition. Dans ces tristes circonstances, la Ligue parut, et fut déclarée poème épique. Voilà tout le mystère.
Voltaire, de son côté , qui manquait éminemment de la qualité éminemment nécessaire à cette entreprise, Vinverif tioTif ne fut pas peu surpris d'avoir fait un poème épique sans le savoir^ miracle bien supérieur à celui que Molière nous a fait admirer dans le Bourgeois gentilhomme. 11 voulut au moins répondre aux bontés de la France, et tout de suite il se mit à raccommoder ce qu'il ne pouvait refaire, en commençant par le titre, qu'il rendit plus national. 11 ôla, il ajouta, il corrigea, il varia; et, jusqu'à la fin de sa longue carrière,
Nous l'avons vu sans cesse écrire^ écrire, Crojrant toujours pouvoir un peu mieux dire.
Enfin , il est résulté de ce travail un mauvais poème fait avec d'assez beaux vers. L'ouvrage est mince, dans tout le sens du terme ; car l'auteur, qui n'avait nullement la tête épique^ comme on l'a dit des Français en général , travaillait contre son génie, et ne demandait qu'à finir. Cependant, à l'aide de la dédicace anglaise, de la traduction de cette même épître, de la préface du roi de Prusse, de celle de Marmontel , du précis sur la Ligue , des notes historiques, de l'Essai sur le poème épique , mais surtout des variantes (moyen absolument inconnu à Tantiquité), la Henriade forme aujourd'hui un solide raisonnable qui tient fort bien sa place dans nos bibliothèques, entre l'Iliade et la Jérusalem délivrée.
0 merveilleuse destinée des livres ! je ne me lasse pas de
3i4 cmoeiÊiir pv^rxboif,
Tadmirer. Sénèque , dont tous anircz bien entendlr parler au moins dians hr comédie âa Jamnr, disait jadis : Lm wm ontïa renommée f et les emires Ai mériteni. Ceqn^ dîraiC dé rhomme , nous avons bien poHv le nmiM aalanf de dt*oit de te dire d^s productions Ae Fesprft hunaîn; mm ce qu'il me reste à vous observer, Madame ^ c'est qu'à l'époque où nous vivons, if est particulièrement nécessaire dfe se tenir en garde contre la réputation des K^rcs , vw que le siècle qui finit sera à jamais marqué dans llitstorre comme la grande époque du charlatanisme dans tons les genres et surtout des réputations usurpées. Pemfent tout ce temps, les renommées furent quelque chose d*arti)leier, où le véritable mérite n'entrait pour rien. Leversimraortet de Molière ,
Nul n'aura de Tesprit hors nous ei noi uaktp
fut la devise de touft les distributeurs de la gloire; or, comme les esprits corrompus sont presque toujours faux , et que le premier élément du goût c'est la morale, de là vient qu'ils nous ont trompés sur tout, et qu'il ne faut les croire sur rien , pas plus sur un livre philosophique que sur une chanson ; pas plus sur un ouvrage de légisfation que sur un roman.
Pourrait-on croire, Madame, que ce délirer a été porté au point d'amener une grande nation , alors iflustre et as- «ez justement entichée d'elle-même, à mépriser ses propres richesses, à fermer les yeux sur ce dix-septiènae siècle ouvert pour elle par Descartes, et fermé pw^ le chancelier d'Aguesseau , à présenter à ITurope Fimagc d'un homme riche et noble qui va gueuser dans tes pays étrangers, traîné sur un lourd' coffre^fort qu'il ne veut pas ouvrir?
Cest cependant ce que nous avons vu ; et plus d'Une
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fois il est atrrivé à des étrangers de rire des succès que quelques-uns de leurs livres obtenaient ailleurs.
Lorsque Gibbon, par eiempie, hit en Svisse pour la première fois le roman de Clarisse ^^ il écrivit en France : Cest bien mauvais. Mais que dut-il éprouver, lorsqu'i} lut cet éloge de Rîchardson , où le fougueux Diderot porte aux nues, avec son style pythique^ une production dont le moindre défaut est de violer toutes les règles du goût? Oubliez, je vous en prie y tout ce que vous avez lu jusqu'à présent^ abdiquez toutes les idées reçues, et ne jug02^ que d'après la droite raison.
Ce qu'on peut imaginer de plus immoral , c'est de rendue le vice aimable, et c'est précisément ce que Richardson a fait, en peignant un scélérat du premier ordre sous les couleurs les plus séduisantes. 11 a donné à son Lovelace, non-seulement toutes les grâces imaginables , mais cette hauteur de caractère, ce courage, cet ascendant inexplicable et dominateur que tout homme envie, que toute femme adore, et dont la peinture animée est, par con» séquent, également dangereuse pour les deux sexes.
Comme si ce n'était pas assez de cette faute, Ricbardsoo en a commis une seconde encore plus forte, en faisant contraster avec son Loveiaceun pauvre honnête homme, qu'il a peint gauche et maussade, et qui ne manque pas d'avoir le dessous lorsqu'il est aux prises avec Fcifroaté libertin. Quel jeune homme a jamais désiré d'ôtre un Hycktnan? Pour l'honneur de la nature humaine, je ne veux point faire une autre questioa
11 y a d'ailleurs des scènes qun n'est pas permis d'exposer aux regards. C'est une triste idée que celle de placer un ange de vertu dans un mauvais lieu, et de l'y faire martyriser par un scélérat sans honneur et sans pitié. Le forfait de cet homme est épouvantable, et ne devrait
218 CINQUIÈME rXRAD., SVR LA RÉPtTT. DES LIVRES.
Mais' puisque ronannnîCé ne sera jawrais le partage d6 Flmmairité dans Tétat d'miperfecttonr où eRe se tronve, if est clair que tontes les questions de goût doivent se <lécîder, comme tes autres, à la pluralrt£: fe petit nombre aura beau dire qu'tï peut avoir raison , la majorité hn répondra sofBsamment, en disant qu'elle doit avoir raiso».
Il suit de là que tout ce qui tend à généraliser et à perpétuer Punité nationale tend par là mime à établir la r^le du beau absolu, en approchant les hommes de Tuna* nimité; donc si une grande nation subordonnait toutes ses idées à une seule idée grande, générale et invaria&Ie, eRe se mettrait par fà même dans la position la pins avantageuse pour tirer le pins grand parti possible de ses facultés morales, de manière que, toutes choses égales d'ailleurs, même du côté des talents, d'autres nations moins sages ou moins heureuses seraient forcées de Im céder l'empire du goût.
Cette nation ne pourrait donc rien faire de plus mortel pour sa gicfire
N» B. Ce morceau n'a jamais été achevé; peut-être Tauteur jeta la plume au moment où il s'aperçut quUI allaii divaguer. (Note de l'éditeur,) 1808*
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