QU'UN HONNÊTE HOMME NE CHANGE JAMAIS DE REUGION
Saint-Pétersboarg, 9 décembre 1800.
Madame^
Vous exigez que je vous adresse mon opinion sur la maxime si fort à la mode^ qu'tin honnête homme ne change jamais de religion. Vous me trouverez toujours disposé. Madame, à vous donner des preuves d'une déférence sans bornes; et je m^empresserai d'autant plus à vous obéir dans cette occasion, que, si je ne me trompe infiniment, il ne reste plus entre vous et la vérité que ce vain fantôme d'honneur qu'il est bien important de faire disparaître.
Il m'eût été bien plus doux de vous entretenir de vive voix; mais la Providence ne Fa point voulu. Je vous écrirai donc, puisque nous sommes séparés pour très-longtemps, peut-être même pour toujours ; et j'ai le ferme espoir que cette lettre produira sur un esprit aussi bien fait que le vôtre tout l'effet que j^en attends.
La question ne saurait être plus importante ; car si nul homme ne doit changer de religion, il n'y a plus de question sur la religion. Il est inutile et même ridicule de s'informer de quel côté se trouve la vérité. Tout le monde a raison ou tout le monde a tort, comme il vous plaira : c'est une pure affaire de police, dont il ne vaut pas la peine de s'occuper.
Mais pesez bien, je vous en supplie, l'alternative suin. 17
vante : Pour que tout honnête hoBanc soit ofclîgé de conserver sa religion, quelle qu'elle soit, il faut nécessairement que toutes les reUgions soient vraies, ou que toutes les religions soient fausses. Or, de ces deux propositions, la première ne peut se trouver que dans la bouche d'un insensé, et la seconde dans celle d'un impie. Ainsi, je suis bien dispensé, avec une personne telle que vous, d'examiner la question dans son rapport avec l'une ou l'autre de ces deux suppositions; et je dois me restreindre à une troisième, je veux dire h celle qui admet une religion vraie, et rejeite toutes les autres comme fausses.
Je le dois d'autant plus, que c'est précisément de cette supposition que l'on part pour prétendre que chacun doit gai-der la sienne. En effet, dit-on, le Latin dit qu'il a raison, le Grec dit qu'il a raison, le Protestait dit qu'il a raison : entre eux, qui sera le juge? Ma réponse serait bien simple, si c'était là l'état de la question ; je dirais : C'est Dieu qui examinera si l'honune ne s'est point trompé lui-même; s'il a étudié la question avec toute l'attention dont il est capable, et surtout s'il ne s'est point laissé aveugler par l'orgueil ; car il n'y aura point de grâce pour Vorgueil,
Mais ce n'est point du tout de quoi il s'agit; on change l'état de la question pour rembrouiller. Il ne s'agit nullement de savoir ce qui arrivera d'un homme qui se croit de bonne foi dans le chemin de la vérité, quoiqu'il soit réellement dans celui de Terreur; encore une fois, Dieu le jugera , et il est bien singulier que nous ayons tant de peur que Dieu ne sache pas rendre justice à tout le monde. A s'agit, et il s'agit uniquement, de savoir ce que doit faire Vhomme qui professe une religion quelconque, et qui voit clairement la vérité ailleurs ? Voilà la question, et il n'y a ni raison ni bonne foi à la changer pour en examiner une toute différente, puisque nous sommes tous d'accord qu'un