‹ Lettres et opuscules inédits (volume 2)Chapitre 92 sur 100 · À M. LE MARQUIS DE · texte numérisé non relu

À M. LE MARQUIS DE

vers cette vérité, et le monde s'en apercevra sur-lechamp.

En attendant, il est démontré que la grande puissance est réellement persécutrice, dans toute la force du terme, à regard de la religion catholicpie, et qu'il eu résulte un contre-coup terrible contre le christianisme en général.

La grande puissance nuit, en cinquième lieu, à la cause du christianisme, parce qu'elle n'a pas su écarter de ses lèvres le venin germanique, et qu'il n'y a pas trop moyen de douter qu'elle n'ait embrassé le rêve funeste de la religiosité, ou du christianisme universel. L'empereur est trop grand naturellement, et d'ailleurs trop ami des grandes choses à la tète desquelles se trouve sa grande renommée, pour n'avoir pas conçu la haute pensée de la réunion des chrétiens : malheureusement (et c'est ici hi grande plaie européenne ) , il s'est représenté le christianisme comme une collection de systèmes ou de sectes différentes sur quelques points , mais toutes bonnes dans le fond, et qu'on peut suivre en sûreté de conscience, pourvu qu'on soit d'accord sur les dogmes fondamentaux.

Tandis qu'au contraire il est prouvé, pour la raison autant que pour la théologie, que la religion est d'un côtéy et les sectes de l'autre.

Ce mot de secte, qui signifie coupure ou séparation, suppose nécessairement un corps primitif oh la coupure s'est faite. On sait, par exemple, que le rascolnic forme une secte en Russie, parce qu'il s'est séparé de la religion nationale; on sait que l'Église protestante est une secte, puisqu'elle a été coupée et retranchée de l'Église uniYe^ selle vers le milieu du seizième siècle, etc.

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Ainsi donc^ c'est une contradiction dans les termes de soutenir qu'il n'y ait que des sectes dans le monde ; et lorsqu'on dit toutes les sectes chrétiennes, on ne sait ce qu'on dit^ si Ton ne suppose pas un corps antérieur dont elles se sont détachées.

Il n'est donc pas possible qu'il n'y ait que des sectes dans le monde ; et ce qui n'est pas moins rigoureusement démontré, c'est qu'il ne peut y avoir deux corps dont elles se sont détachées : car si , dans une religion divinement révélée (sur ce point tous les chrétiens sont d'accord), deux associations opposées se prétendent corps, l'une ou l'autre a nécessairement tort, puisqu^il ne saurait y avoir deux établissements divins primitifs et opposés : l'une est donc corps, et l'autre secte.

Donc, le corps, la religion, F Église (c'est tout un) est d'un côté, et les sectes sont de Fautre, et il ne s'agit plus que de savoir où est le corps : tout le reste sera secte.

II n'y a pas de théorème mathématique plus clair et plus incontestable que ce qu'on vient de lire.

Cette fable des sectes et de leur égalité a dû nécessairement en engendrer une autre non moins fatale que la précédente, c'est-à-dire celle des dogmes fondamentaux et non fondamentaux.

Cette erreur, au fond, n'est que Perreur protestante sous une autre forme ; car lorsqu'on en vient à savoir quel est le dogme fondamental, on ne manque pas de nous dire : C'est celui qui est clairement contenu dans l'Écriture sainte. Mais comme il s'agit précisément de savoir si tel ou tel dogme est contenu dans l'Écriture, il s'ensuit que, sans un tribunal infaillible, tout est en l'air, puisque chacun voit ce qu'il veut dans rÉcriture.

Depuis Ariiis jusqu'à Calvin , il n'y a pas un seul dogme chrétien qui n'ait été attaqué et nié par l'Écriture. Pour tout hérétique, le dogme fondamental est celui qu'il juge

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à propos de retenir^ et le dogme non fondamental est celui qu'il rejette.

Si l'on proposait à Fempereur de Russie d'abolir ses deux sénats et tous ses tribunaux , en lui (fisant que diaque plaideur n'a qu'à lire les ukases législatifs et les codes pour savoir s'il a raison ou tort, que dirait le grand prince? On ne lui proposerait cependant que le système protestant sur l'Écriture sainte , c'est-à-dire le système qui met la loi à la place du juge, tandis que la loi n'existe et ne parle que par le juge.

Et si Ton ajoutait que, pour éteindre absolument les procès, S. M. I. n'a qu'à foire traduire ces mêmes ukases en russe, en finnois, en esthonien, en lapon, en arménien, en géorgien, en tartare, en kamtchadale, etc., et à multiplier le nombre des exemplaires par centaines de mille, afin qu'il n'y ait pas dans ses vastes États un seul boutiquier, un seul pêcheur, un seul iswochik (cocher public) qui n'eût im exemplaire des lois, que dirait encore le grand souverain? Il verrait certainement, au premier coup d'œîl, le résultat de cette profonde mesure : Multiplication des procès sans aucunes bornes; interprétations extravc^ gantes, et jugements analogues.

Cette folie, de pure supposition, n'est cependant que limage naïve de la folie biblique.

L'empereur de Russie, avec le christianisme universel, les dogmes fondamentaux et la Société biblique, peut donc être certain qu'il est dans le grand chemin de la destruction du christianisme, et qu'il y travaille réellement avec toute la puissance et toutes les saintes intentions qui suffiraient pour faire triompher la sainte loi.

Il y a bien longtemps que les amis de la religion n'ont rien vu d'aussi extraordinaire et d'aussi triste.

A la vérité, le christianisme, en sa qualité d'institution divine, ne peut être détruit en jr^n^o/; mais il peut fort

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bien l'être ici ou là. Une seule version antique, et même quelques lignes de cette version, mal interprétées par un fanatisme populmre , ont bien pu créer les rascolnics russes, ulcère immense qui ronge la religion nationale et fait tous les jours de nouveaux progrès. Qu'arrivera-t-il lorsqu'un peuple simple, et entier dims ses idées, aura la Bible en langue vulgaire dans toutes les éditions bibliques? Personne n'en sait rien : ce qu'il y a de sûr, c'est que s'il en résultait un incendie général en Russie, le gouvernement ne recueillerait que ce qu'il aurait semé.

Les détails qui précèdent font parfaitement comprendre, si je ne me trompe infiniment, conmient le prince le plus puissant de la chrétienté, et (ce qu'il y a d'étrange) l'un des plus religieux, avec de grands talents, une volonté ferme et d'excellentes intentions, trompé cependant et conduit par des préjugés déplorables, a porté un préjudice immense à la cause du christianisme.

La Providence rappelait à la plus grande gloire qui ait jamais illustré un souverain, la réunion des chrétiens.

Et l'empereur est sourd à l'appel de la Providence!

Que n'est-il possible de lui parler! Mais toute discussion suppose une espèce d'égalité qui permet l'opposition, et ressemble parfois à la dispute : elle a besoin enfin d'une certaine liberté presque entièrement exclue par le respect, surtout à l'égard d'un prince qui, pour le bonheur même de ses peuples (ce qui est aussi vrai qu'invraisemblable), n*a jamais dû connaître la contradiction.

Qui osera donc lui dire: «Obon et puissant monarque, et vous êtes complètement trompé. Votre sainte^/ Uance a n'a été signée que par la crainte ei la courtoisie : elle a ne suppose, de votre part, que d'excellentes intentions ; a mais le résultat, si elle en a un, sera de consolider toutes a les sectes, et de prouver à la postérité que l'essence du a christianisme vous avait échappé. »

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Si quelque serviteur fidèle avait pu lui tenir à peu prèf le même discours lorsquMl était à Paris maître des choses^ et pouvant faire ce qu'il voulait; s'il lui avait dit : a Sire, a vous êtes entièrement trompé : wie habile perversité vous a attaque par le côté où tous les hommes sont vulnéraa blés; elle vous montre la gloire où elle n'est pas; eUe 0 vous fait croire qu'il faut conserver toute la révolutîoD^ a excepté son chef. Vous appuyez de votre auguste main a le sceau de la légitimité sur tous les forfaits de l'usurpaa tion et de l'athéisme : au lieu de renverser, comme il le z faudrait et comme vous le pouvez, le trône de Bona- « parte, qui est le scandale de Punivers, vous le conservez 0 avec une sorte de respect pour y faire monter le roi de a France, qui ne peut manquer de glisser dans peu de a temps, avant de s'apercevoir peut-être qu'il n'est pas à sa a place. Vous conservez, vous exaspérez, vous étendez les c principes révolutionnaires, que vous pouvez étouffer : c( bientôt vous les verrez s'étendre de la manière la plus a effrayante, s'unir au fanatisme allemand, et faire trem- « hier l'Europe, etc. »

L'honnête homme courageux qui aurait tenu ce discours au puissant empereur jouirî^it aujourd'hui de son estime et de sa reconnaissance , puisque l'événement aurait justifié la vérité des principes et la sagesse de l'avis.

Mais puisque enfm le mal est fait, et puisqu'un fantôme do la gloire, pris pour elle-même, a privé l'Europe du résultat que nous avions droit d'attendre , pourquoi le prince qu*on a su écarter d'un champ de gloire qui l'appelait ne se jettrrait-il pas dans un autre qui lui est ouvert de même, qu'il est le maître de parcourir librement et sans rival ?

Sa Majesté Impériale, par une fatalité bien malheureuse, n a jamais pu vaincre entièrement le mouvement intérieur

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qui récarte des catholiques. Dans ces voyages nombreux , où son génie également actif et bienfaisant a cherché l'instruction de toute part, on a pu voir près de lui les hommes les plus étrangers à la foi de son pays : mais une grande tête catholique ne l'a jamais approché, et par conséquent il ne l'a jamais recherchée. Il peut se faire sans doute que la raison politique entre pour quelque chose dans cet éloignement, mais enfin il existe, et il a produit un mal infini, puisqu'il a empêché les grandes vérités d'arriver jusqu'à lui.

Il est difficile de le croire lorsque Ton a été élevé dans des idées directement contraires, et cependant rien n'est plus vrai : de quelque façon qu'on s'y prenne et quelque puissance qu'on y emploie, toute tentative pour réunir les chrétiens sera toujours vaine, et de plus ridicule ou funeste (ou l'un et l'autre) , si elle ne commence par une adresse au souverain pontife, et si elle ne se continue sous ses auspices. On peut lire, à la tête de la Démonstration évangélique de Huet, une lettre de Puffendorff où il dit, après avoir donné à ce livre fameux les éloges qui lui sont dus, que le projet de la réunion des chrétiens donnerait beaucoup plus d'espérance s'il était entrepris par le saintsiège, que s'il rétait par d^autres hommes quelconques séparés de r Église romaine.

Cet aveu, fait par un protestant, et par un homme aussi savant que Puffendorff, est une grande leçon donnée à tout homme qui pourrait et qui voudrait essayer le grand œuvre.

Que la puissance se laisse instruire, et nous sommes sauvés! La politique, prise dans toute l'étendue de ce mot, est infiniment au-dessus de tout ce qu'on est convenu d'appeler science , et qu'on estime peut-être trop dans notre siècle. L'Encyclopédie entière ne vaut pas la dernière guerre contre les Français, conduite par l'em- II. 23

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pereurde Russie avec tant de courage^ de prudatce et d'babikté.

Mais^ après avoir rendu avec une parfaite et respectueuse sincérité l'hommage dû à cette sorte de supériorité qui n'appartient nullement à ce qu'on appelle sciencej il est permis d^observer que^ lorsqu'il s'agira de certaines recherches pénibles qui exigent le silence du cabinet et de longues lectures, les princes feront bien de nous écouter.

Nul souverain dans l'univers n'a pu rendre (enc(M« aujourd'hui) auiant de services à la religion^ et bien peu de souverams lui font autant de mal^ que l'empereur de Russie. Les causes en sont détaillées dans ce ménooire avec une franchise et une vérité qui ne souffrent pas d'objections. Malheureusement c'est bien le cas de s'écrier eu style évangéhque : Comment entendra-t-U, sionne iMi parle pas?

Mais qui donc lui parlera? — Quand on se demanoê par quels organes la vérité peut arriver jusqu'à l'empereur de Russie^ on ne sait en imaginer que deux parmi les ciratures :

in aïKje^ ou une dame.

400 UTTEB

VOUS y assigne. Pour moi , je suis dispensé de comptrattre.

Vous parlez à merveille sur Montesquieu. Tout ce qoe vous dites sur lui est un fort bon commentaire du fameux mot prononcé par une dame : a Cest de V esprit sur Us lois, x)

Enfin, Monsieur, je ne vois qu'un seul personnage sur lequel vous avez erré d'une manière scandaleuse. Quand tout le monde vous pardonnerait ce morceau, je n'en demeurerais pas moins inexorable; ainsi , prenez garde à vous.

Si j'avais l'honneur de vous voir, Monsieur, je prendrais la liberté de vous adresser mille questions sur vos goûts, sur vos études, sur vos projets, etc. Car, je vous le répète, je n'ai cessé de prendre à votre personne autant d'intérêt que si j'étais votre proche parent ou votre ami depuis le berceau.

Un morceau qui fait autant d'honneur à votre raison et à votre goût annonce, de votre part, de nouveaux efforts; j'espère que je n'y serai point étranger. Je vous appelle de toutes mes forces dans les camps de la haute philosophie : recourez-y, je vous prie, afin que je puisse vous léguer ma place avant de quitter le champ de bataille.

Je suis, avec une estime et une considération sans bornes.

Monsieur,

Votre humble et très-obéissant ser\'iteur,

Le comte de Maistrb.

P. S. Me permettez-vous , Monsieur, de vous faire une petite chicane grammaticale? La particule de, en français, ne peut se joindre à un nom propre commençant par une consonne, à moins qu'elle ne suive un titre : ainsi^ vous

▲ H. m STOH. 401

pouvez fort bien dire. Le vicomte de Bonald a dit, mais non pas De Bonald a dit; il faut dire, Bonald a dit, et cependant on disait, D'Alemhert a dit: ainsi Pordonne la grammaire. Vous êtes donc obligé, Monsieur, de dire: « Enfin M. a paru, etc. » Alors vous ne pourrez plus être traduit en jugement que par la vérité; la grammaire n'aura plus d'action contre nous.

OBSERYATIONS CRITIOUGS

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