‹ Lettres et opuscules inéditsChapitre 106 sur 166 · A M* Pamiral Tehiie^tigoff , à liondren · texte numérisé non relu

A M* Pamiral Tehiie^tigoff , à liondren

Saint-Pétenbourg. 14 (26) décembre I8I4.

Qtf est-ce donc que vous faites, mon très-cher amiral? Qu'est-ce que vous devenez? et que projetez-vous î Tout ce qui

su LBTTIB 1814

VOUS aime id, ou tout ce qui vous connaît (j'emploie volontiers les synonymes)^ attendait de vous quelque signe de vie ; mais ceci passe mesure. Je romps le silence^ et je suis convenu avec madame de Swetchin^ la meilleure des amies^ que je vous gronderai pour elle et pour moi. Ce qu'il y a de bien singulier, c'est que votre excellent frère^ soit igno» rance réelle ou discrétion , prétend n'en savoir pas plus que nous sur votre compte^ et ne peut rien nous apprendre sur tout ce qui nous intéressait à votre sujet. Étes-vous Anglais? Je n'en crois rien^ malgré l'attrait de la famille. Je conçois bien qu'elle vous retient^ et je conçois encore que ce lien se fortifie chaque jour^ à mesure que vos ai» mables filles acquièrent des idées et des grâces nouvelles: cependant j'ai peine à croire que nous vous ayons perdu pour toujours. Il n'y a rien que je ne conçoive mieux que le charme du désespoir. C'est ce qui vous retient en Angleterre ; mille souvenirs tendres et déchirants vous attachent à cette terre, où votre bonheur naquit pour durer si peu.

Moi qui ne suis qu'un ami^ je suis cependant visité souvent par l'ombre de votre chère Elisabeth. Elle m'apparait toujours entre vous et moi ; je crois la voir, l'entendre, et lui tenir quelques-uns de ces discours dont elle avait la bonté d'écrire de temps en temps quelques mots dans ce journal que vous feuilletez le jour, et qui vous garde la nuit. Combien ce même souvenir doit être horriblement doux pour répoux qui l'a perdue, qui se promène sur cette même terre où son cœur rencontra le sien, où il entendit, pour la première fois, ce oui sérieux, dont le suivant n'est qu'une répétition légalisée, et que l'homme le plus heureux n'entend qu'une fois dans sa vie ! Je voudrais que les objets qui vous environnent, et qui ne vous parlent que de votre perte, vous apprissent à pleurer : vous auriez fait un grand pas vers la consolation, je veux dire vers la

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douleur gage. Dieu vous a frappé^ mon cher ami^ très-Justement comme juge^ et très-amoureusement comme père; il vous a dit: C6st moi! Répondez-lui : Je vous connais , et venez pleurer avec nous^ quand vous aurez assez pleuré ailleurs. Depuis le il (23) octobre^ je suis réuni h ma femme et à mes enfants^ et je loge dans la dernière maison que vous avez habitée. Je passe une partie de ma vie dans ce même cabinet où nous avons si souvent parlé raison. Le bureau de ma fenune occupe la place de votre ehaise longue. J'ai beaucoup embelli cet appartement^ mais je n'ai pu trouver encore un moyen de l'agrandir^ et cette malheureuse impuissance m'oblige de le quitter. Venez, Monsieur l'amiral , venez nous voir : Je n'aurai point honte d'ôtre heureux devant vous, bien persuadé que vous n'aurez pas vous-même besoin de me pardonner. Au reste, si vous veniez contempler mon ménage, il serait bientôt pour vous une nouvelle preuve que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne» Tant de bonheur ne pouvait m'étre donné gratis. Cette résurrection générale, qui a relevé tant de monde, m'enfonce plus profondément dans l'abîme. Ma malheureuse patrie est dépecée et perdue (1). Je demeure au milieu du monde sans biens, et même, dans un certain sens, sans souverain. Étranger àla France, étranger à la Savoie, étranger au Piémont, J'ignore mon sort futur. Je n'ai demandé qu'à ne pas changer de place, malgré les épines déchirantes sur lesquelles on m'a couché; j'ignore ce qui arrivera, mais celui qui a fait mes affaires jusqu'à présent voudra bien, j'espère, s'en charger encore jusqu^à la fin. Malgré mon envie de ne pas quitter ce pays, je ne sais quel instinct terrible me menace, dans le fond de mon être, de changer encore de place. Je dis ter-

(I) Ceci se rapporte au traité de 1814, par leqael la Savoie avait été cédée à la Franoeb

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riblêf car je me défie de moi à Pexcès^ et je ne puis souffrir ridée d'entreprendre quelque chose de nouveau et de dianger de théâtre. J'aime la Russie^ parée qu^il n'yêh point éTabus^' comme nous en sonunes convenus souvent; ^ de plus y parce que j'y ai d'exceUents amis^ et qu'enfin l'habitude a rivé tous les clous qui m'y attachent. J'eqpèie |ie que vous m'approuverez; dans le cas contraire^ veneimoi dire que j'ai tort. En attendant, donnez-moi de vos nouvelles et de celles de votre aimable famille. Yolie charmante fille cadette parle-t-elle anglais aujourdlm ^ avec cette même élégance qui m'enchantait dans soi français enfantin? Enfin, parlezHOooi beaucoup de vm et de tout ce qui vous intéresse; mais ne m'envoyez point |b de vinaigre^ je veux une lettre toute à l'huile d'oUve.

Adieu mille fois, bon et malheureux ami. Votre petit ami Rodolphe vous salue tendrement, et moi je vous sene dans mes bras. Monsieur l'amiral, en vous assurant trèsinutilement^ à ce que j'espère, de mon tendre et étend attachement.

Saint-Pétenboorg, S7 décembre I8I4 (8 Janvier I8is>

J'ai reçu. Monsieur le comte, votre lettre du 10 novembre dernier^ où vous me faîtes une querelle bien aimable sur le manque de foi. J'avoue que j'étais, non pas inquiété, mais passablement attristé par votre silence, qui remontait à une époque très-antérieure à l'hégire du Ck)rse; je vous assure, cependant, que s'il y avait des machines acoustiques capables de perfectionner rouîe autant que nos instruments optiques ont perfectionné la vue^ vous

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