‹ Lettres et opuscules inéditsChapitre 13 sur 166 · À M. LE BARON TIGNET DES ÉTOLES · texte numérisé non relu

À M. LE BARON TIGNET DES ÉTOLES

loir démembrer la France^ parce qu'elle est trop puissante, est précisément le système de Tégalité en grand. C'est l'affreux système de la convenance, avec lequel on nous ramène à la jurisprudence des Huns ou des Hérules. Et voyez^ je vous prie^ comme l'absurdité et Vimpndeur (pour me servir d'un terme à la mode) se joignent ici à l'injustice. On veut démembrer la France; mais^ s'il vous plaît, est-ce pour enrichir quelque puis* sance du second ordre? Nenni :

Dantor opes naliis dodc, nisi divitibos*

C'est à la pauvre maison d'Autriche qu'on veut donner l'Alsace^ la Lorraine^ la Flandre. Quel équilibre^ bon Dieu ! J'aurais mille et mille choses à vous dire sur ce points pour vous démontrer que notre intérêt à tous est que TEmpereur ne puisse jamais entrer en France comme conquérant pour son propre compte. Toujours il y aura des puissances prépondérantes, et la France vaut mieux que r Autriche. Nous n'avons nul besoin d'un Charles V. Si je n'ai point de fiel contre la France, n'en soyez pas surpris : je le garde tout pour l'Autriche. C'est par elle que nous sommes humiliés, perdus, écrasés; c'est par elle que nous sortirons d'ici, non-seulement sans argent, mais sans considération , j'ai presque dit sans honneur. Vous parlez d'orgueil, de prétentions; trouvez-moi une suprématie, une domination plus insultante que celle que l'Autriche* exerce à notre éga^^d. J'aimerais mille fois mieux 30,000 émigrés qui se battraient pour nous, que 30,000 Allemands qui sont venus pour nous voir assommer sur les montagnes avec des lunettes d'approche. M. d'Autichamp, M. de Narbonne, me plairaient tout autant, je vous l'avoue, que M. de Vins avec sa fistule qui s'ouvre

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à point nommé tontes les fois qu'on le contrarie. On reproche aux Français de voulob commande partout où ils sont. Et les Autriciens ne omnmanâent-ils pas? Partout les grands commandent aux petits. Encore un coup , je connais les débuts français^ et j'en suis choqué autant qu^m autre; mais je sais aussi ce qu'on peut dire en leur faveur. Au reste ^ cher ami^ la politique est comme toutes les autres sciences : Mvndutn tradidit di$putatimi eomm. Mais je vous dis qu'on se trompe sur la Franco ; qu*îl ne faut point se décider par les idées du moinout, encore moins par des considérations de pure îocliimtion ; qu'en persécutant partout le bon partie on gâte Tt^^prit des (peuples, et qu'on dcNone une force incalcula- Mo à la rt^publique, parce qu'on grossit son parti de tous ceux (et le nombre en est prodigieux) qui voudraient hka m\ autre ortlre de choses, mais qui voient qu'il n'y a pas moyen de tairt^ un noyau hors de la France, et qui finissent par servir, de dépit et de désespoir^ un parti qu'ils n'aimont (loint.

Je huis tout surpris qu'après une permission de demeurer jusqu'au 1*' janvier, on nous remette nouvellement sur le tapis pour partir. Mais savez-vous une belle chose? c'est que le Piémont ne nous voit plus arriver qu'avec une extrême répugnance, surtout les prêtres. L'abbé Saint- Marcel Ta écrit ici en confidence à quelqu'un, et je m'en doutais depuis longtemps, sur quelques notices qui m'étaient parvenues. Je veux vous faire part d'un sentiment que j'ai dans le cœur, sans trop savoir où je l'ai pris. Je me sens entraîné à croire que le Piémont sera révolutionné, et que nous nous régénérerons ensemUe, ou quela Savoie ne retournera plus à son ancienne domination. Cette idée ne tient à aucun calcul politique, et cependant je ne puis m'en défaire. Il me semble que la Savoie révolutionnée

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unie au Piémont non révolutionné formerait une dissonnance. Je vous dis ceci le 15 août 1794; souvenez-vousen. Je suis tout à vous^ mon très-cher.

P. S. M. Merci d'Argentan a demandé mille hommes aux Autrichiens^ avec promesse de chasser les Français d'Ormex : ils ont refusé. Les bras en tombent à M. Trevor. Cette maison d'Autriche est une grande ennemie du genre humain^ et surtout de ses alliés. Je vous avoue que je la déteste cordialement. J'ai la ferme espérance^ au reste, que TEmpereur, pour n'avoir pas voulu être le coq de la coalition, en sera le coq d'Inde. Amen.

S. — AU. le baron Vi^^eides Étoles.

Lausanne, 29 octobre 1794.

Rien ne marche au hasard, mon cher ami; tout a sa règle^ et tout est déterminé par une puissance qui nous dit i-arement son secret. Le monde politique est aussi réglé que le monde physique ; mais comme la liberté de l'homme y joue un certain rôle, nous finissons par croire qu'elle y fait tout. L'idée de détruire ou de morceler un grand empire est souvent aussi absurde que celle d'ôter une planète du système planétaire, quoique nous ne sachions pas pourquoi. Je vous Pai déjà dit; danslasociété des nations, comme dans celle des individus, il doit y avoir des grands et des petits. La France a toujours tenu et tiendra longtemps, suivant les apparences, un des premiers rangs dans la société des nations. D'autres nations, ou, pour mieux dire, leurs chefs, ont voulu profiter, contre toutes les règles de la morale, d'une fièvre chaude qui était venue as-

saillir les Français, pour se jeter sur leur pays et le partager entre eux. La Providence a dit que non; toujours elle fait bien, mais Jamais plus visiblement, à mon avis : notre inclination pour ou contre les Français ne doitp<Hiit être écoutée. La politique n'écoute que la raison. Votre mémoire n'ébranle nullement mon opinion, qui se réduit uniquement ii ceci : « Que Tempire de la coalition sur la a France et la division de ce royaume seraient un des plus a grands maux qui pussent arriver à l'humanité, d Je me suis formé une démonstration si parfaite de cette proposition , que je no désespéreraîs pas de vous convertir vousmême, mais non par écrit, car ce serût un traité dans les

formes.

Je vous remercie cependant très-fort de ce mémoire , qui est une très-bonne pièce historique : faites attention, au reste, que vous prenez presque tous vos exemples dans un seul rè^no, ce qui n'est pas juste : d'ailleurs, quelle nation n*a pas abusé de son pouvoir quand elle Ta pu? Si vous écoutiez des natifs Mexicains ou Péruviens, ils vous prouveraient que les plus exécrables des hommes sont les l'ispugnols. Qu'est-ce que l'Europe n'eut pas à souffrir de Charles V, qui l'aurait toute conquise, sans les Français? Tout ce que vous rt>prochez à Louis XTV ne peut entrer en comparaison avec trois cents vaisseaux pris par les Anglais en 1756 sans déclaration de guerre, encore moins avec l'exéc ruble partage de la Pologne. Enfin, mon cher ami, je vous répète que nous sommes d'accord sans le savoir. Cl est naturel que vous désiriez les succès de la. coalition . contre la France, parce que vous y voyez le bien gàtiénl. [1 est naturel que je ne désire ces succès que conte lé jft- .. cobinisme, parce que je vois dans la destruetioa de la' France le germe de deux siècles de massacres, la fliDCtiQi\ . des maximes du plus odieux machiavélisme, l'abrutissement irrévocable de l'espèce humaine, et même, ce qû

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TOUS éf^nnerait beaucoup, une plaie mortelle à la religion : mais tout cela exigerait un livre.

Quant à l'autre point sur lequel^ à mon véritable regret, il me semble que nous ne sommes pas parfaitement d'ac- «ord^ c'est la révolution (quelconque) qui me paraît infiûllible dans tous les gouvernements. Vous me dites à ce sojet que les peuples auront besoin de gouvernements /ôr^s, «or quoi je vous demande ce que vous entendez par là? S la monarchie vous parait forte à mesure qu'elle est plus absolue^ dans ce cas Naples^ Madrid^ Lisbonne, etc.^ doivent vous paraître des gouvernements vigoureux. Vous savez cependant^ et tout le monde sait^ que ces monstres de faiblesse n'existent plus que par leur aplomb. Soyez persuadé que, ipoxxjt fortifier la monarchie^ il faut Passeoir sur les Jois^ éviter l'arbitraire^ les commissions fréquentes^ les mutations continuelles d'emplois et les tripots ministériels. Voyez, je vous prie, ce que nous étions devenus, et eomme on avait repoussé vos idées même de bon ordre^ quoique tr^s-modérées et ne touchant nullement à la prérogative de la couronne.

Tout à vous , mon cher ami.

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