AS E. le cardinal Severoll
Saiot-Pétenbourg, I8I6.
Monseigneur,
Par une phrase de la dernière lettre de Votre Éminence, je vois qu'elle n'a pas, à beaucoup près, une idée
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juste de l'état de la religion catholique dans ce vaste empire. C'est un point de la plus haute importance, que vous ne me saurez pas mauvais gré sans doute d'éclaircir parfaitement.
Votre Ëminence aura lu^ dans plusieurs pièces officielles publiées à l'occasion du renvoi de jésuites, que la Russie s*était toujours distinguée par son esprit de tolé' rance. Cela^ sans doute, est fort bon à dire^ et je vous dirai bien plus. Monseigneur : je crois fermement que Sa Majesté Impériale le croit fermement, car il n'y a pas de prince au monde qui respecte autant la conscience des hommes. Dans le fait néanmoins il n'en est rien, et Ton ne peut dire que la religion catholique soit tolérée en Russie, du moins si l'on veut parler exactement.
Votre Éminence voudra bien observer d'abord que, si Ton veut parler avec Pexactitude requise dans ces sortes de matières, la religion catholique n'est point du tout ici une religion tolérée, mais religion de VÉtat; privilège qu'elle partage avec la protestante, quoique ni l'une ni l'autre ne soient dominantes^ ce qui est bien différent. On appelle religion tolérée celle qui s'introduit par violence ou par finesse, et qui ensuite force la main au gouvernement : c'était le cas des protestants en France, c'est celui des rascolniks en Russie. Mais lorsqu'un prince acquiert de nouveaux pays par cession ou conquête, et qu'il les acquiert, comme de raison, avec leur religion, il ne s'agit plus de tolérance, mais de justice. J'ai communiqué cette observation à plusieurs bons esprits de ce pays; tous en ont été frappés, et je me rappelle même que, l'ayant fait lire, il y a trois ans, au prince Alexandre Gallitzin, mi-nistre des cultes, auquel nous avons dans ce moment tant d'obligations, il me (Ût loyalement : En effet , c'est vrai; je n'y avais pas pensé.
Mais je veux encore admettre que la religion catholique
soit tolérée dans le sens ordinaire de ce mot, je dis que cette religion tolérée n'est point du tout tolérée.
Une religion n'est point tolérée lorsqu'elle ne l'est point suivant son esprit^ ses dogmes et ses maximes. Sa Majesté, mon auguste souverain^ ne croirait pas certainement tO" lérer les juifs dans ses États ^ s'il les forçait de manger du porc^ ou de travailler le jour du sabbat; or^ voilà ce qui nous arrive.
On peut dire, dans la synagogue, que Jésus-Christ était fils d^un soldat; on peut dire dans la mosquée : Comment Dieu aurait-il un, fils, puisquHl n* a point de femme? parce que ces deux blasphèmes se trouvent, le premier dans le Talmud, le second dans l'Alcoran. Personne ne s'en mêle ni ne se plaint. Mais si le prédicateur catholique prononce. Hors de V Église point de salut ^ il est mandé par l'autorité civile, on lui ordonne de communiquer son se^ mon, il est grondé, etc. <c II manque de respect, dit-on, à la religion du pays. » — Comme si l'on ne lui manquait pas un peu plus en traitant notre Sauveur de bâtard adultérin? Si quelqu'un ne veut pas entendre dans une église tolérée quelque chose qui lui déplaise , il n'a qu'à n'y pas venir.
Sa Majesté Impériale ayant ordonné, dans le temps, que la mémoire du général Moreau serait honorée d'une oraison funèbre, le prêtre qui en fut chargé se vit obligé de compardtre devant le gouverneur militaire , et de lui lire sa pièce avant de la prononcer. Un sermon censuré par un militaire ou l'exercice conmiandé par un évoque serait pour nous la même chose ; ici on n'en est point choqué, parce que Pon transporte, même sans y prendre garde, les maximes d'une Église dans l'autre.
Le dogme capital du catholicisme étant le souverain pontife, sans lui, dans notre manière de voir, point de véritable christianisme. Cette religion est une monarchie.
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L'idée de la religion universelle (catholique)^ sans un chef unique^ est tout aussi raisonnable pour nous que celle de Tempire de Russie sans empereur. Si l'on nous dit^ Les synodes suffisent^ nous répondrons : Comme les sénats. Nous ne pouvons supporter aucune idée qui altère d'aucune manière Tunité monarchique; je ne dis pas que nous ayons raison, ce n'est pas de quoi il s'agit ici : je (Us seulement que nous pensons ainsi^ et que nous ne serons jamais tolérés partout où ce dogme ne sera pas toléré.
Le chef de l'Église catholique dans ce pays, monsei^ gneur 1- archevêque de Mohilev^, qui a été protestant et officier houssard avant d'être évêque, est assez publiquement ennemi de la suprématie papale, et ne demande qu'à la gêner. Un jour, en voyant passer S. M. Impériale à la cour^ il dit à un groupe de personnes : Voilà mon pape à moi. Je le tiens d'un témoin russe qui en fut trësscandalisé. Déjà, du temps des jésuites, il leur faisait tourner la tête sur des affaires de mariages, où il introduisait ou laissmt introduire toute la licence polonaise. Maintenant, Dieu sait comment les choses iront! Pour notre Église c'est un point capital.
Je pourrais dire à Votre Éminence des choses extrêmement curieuses; mais il faut se borner dans une lettre aux idées générales. Défalquez, des trente-huit millions d'hommes qui peuplent ce vaste empire, onze millions de catholiques, deux millions et demi de protestants, les rascohiiks qu'on n'ose plus compter, et toutes les peuplades non civilisées, on trouvera que la religion dominante ne remporte pas sur nous numériquement, ou ne l'emporte que trè&-peu. Cette masse énorme de onze millions d'hommes ne peut aborder le souverain (j'entends dans Tordre religieux] que par l'organe d'un ministre des cultes. Russe de croyance, que j'honore intiniment comme gentilhomme, coomie honnête homme, comme homme d'esprit, comme
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homme du monde^ comme bon sujet de l'empereur ; mais qui en sait autant qu'un enfant de dix ans sur tout ce qu'il faudrait savoir pour nous comprendre^ nous juger et nous conduire. Après ce qui s'est passé d'ailleurs^ il n'a ni ne peut avoir notre confiance.
Ainsi donc , Monseigneur , lorsque Votre Éminence entendra parler, même avec une certaine pompe, de la tdélance dont on jouit en Russie, elle pourra se rappeler ce que j'ai l'honneur de lui dire ici. On tolère le protestantisme^ le socinianisme^ le rascolnisme^ Filluminisme, le judaïsme, le mahométisme^ le lamaïsme^ le paganisme^ le riénisme méme^ si l'on veut; mais le catholidsme^ c'est tout autre chose, comme Votre Éminence vient de le voir. Jamais nous ne serons tolérés comme nous dev(ms l'être jusqu'à ce que nous ayons un organe de notre système auprès de l'empereur^ et que Sa Sainteté, libre dans ses relations avec nous^ puisse déployer librement son autorité sur les évéques^ et les retenir dans l'ordre. C'est d'ailleurs le très-grand intérêt de l'empire.
Si Votre Éminence me fait l'honneur de me demander ce que je pense de la possibilité d'un meilleur ordre de choses, je lui répondrai, puisqu'il s'agit de religion, par une phrase de l'Évangile : « Comment entendront-ils , si on ne leur parle pas?» Quel homme ici a le droit et la volonté de porter ces considérations au maître? Mais si Dieu et le temps amenaient dans l'esprit de Sa Majesté Impériale la bonne pensée de nous entendre par Torgane de quelquesuns de ces hommes que la voix publique désigne toujours au souverain, j'attendrais tout d'une pareille inspiration. Un nonce de confiance arrangerait bien des choses, et c'est encore un grand motif d'espoir; mais sur cela je ne puis rien savoir.
Daignez agréer. Monseigneur, etc.
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