‹ Lettres et opuscules inéditsChapitre 137 sur 166 · A M. le ekeraller «e flaiiit-lléal · texte numérisé non relu

A M. le ekeraller «e flaiiit-lléal

Saiot-Pétenboorg, S? décembre 1810 (8 Janvier 1817).

Gcmunent pourrais-je t'exprimera mon très-cher ami^ le plaisir que m'a fait ton aimable épttre du 9 novembre dernier? 11 y avait plus d'un siècle que je n'avais vu les caractères, grâce à ta despotique fenune qui te refuse le papier mal et méchamment. Que je te sais gré^ cher frère^ d'avoir su t'emparer d'une belle feuille blanche que tu as noircie à mon profit ! Bientôt, mon cher ami^ le commerce épisUdaire cessera, ou du moins il deviendra si aisé que nous croirons nous parler. Je ne changerai point de place sans alarmes; mais il ne faudrait pas se tromper sur le motif. Je ne suis retenu que par la crainte de changer de carrière à mon ftge^ et d'aller affronter de nouvelles difficultés à l'époque où l'on ne demande que le repos. Les liens d'habitude et de reconnaissance que j'ai formés ici ne peuvent tenir contre le devoir , contre le sang^ contre Pamitié qui me rappellent; cependant^ si tu balances le tout bien exactement^ tu verras que je ne puis partir sans crainte^ ni même sans chagrin. Je n^ai rien à te dire sur ma destinée* Jusqu'à présent, tout se réduit à des titres; non-seulement je n'en suis pas fâché ^ mms tu ne saurais croire combien cette suspension me convient. Le roi ne me connaît que par mes lettres; c'est une très-mauvaise et imparfaite manière de connaître les gens. Je suis bien aise qu'il me voie^ et qu'il me tâte, pour ainsi dire^ avant de m'employer.

Je me suis fort amusé de notre controverse jésuitique; sur ce point; comme sur d'autres, je tâche^ autant que je puiS; de me tenir éloigné de toute espèce de fanatisme et d'idées exagérées. Je te répète en latin ce que j'ai dit en

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français à notre ami X... : Tantum contende in repubUea, quantum probari tuis civibus possis. Platon Ta dit, et Qcéronrapprouve. Je marche bien volontiers à leur suite; et si j'étais ministre au milieu d'une nation qui ne voudrait pas des jésuites, je ne conseillerais point au souverain de les rappeler, malgré mon opinion qui leur est favoraWe. Mais qu'est-ce qn^une nation^ mon cher ami? C'est le souverain et l'aristocratie. D faut peser les voix, et non les compter. Je ne sais combien tu as de domestiques; mais qpgnd tu en aurais cinquante, je prendrais la liberté d'es^ timer leurs voix réunies un peu moins que la tienne. Tu me dis un grand mot en me disant : Je sais quHls ont des amis dans la haute classe; mais c'est précisément dans les hautes classes que résident les principes conservateurs et les véritables maximes d'État. Cent boutiquiers de Gênes me feraient moins d'impression sur ce qui convient on ne convient pas à leur patrie, que la seule maison Brignole. Je n'ai jamais dit que les jésuites sont nécessaires; je crois seulement qu'ils seraient immensément utiles, politiquement et théologiquement. Si quelque autre ordre peut les égaler et les surpasser, je ne demande pas mieux ; mais il ne se présente à ma connaissance rien de comparable. Ttf voudrais, me dis-tu, une société simple dans ses mœurs, modeste dans ses desseins, nullement ambitieuse, etc., etc. Ypenses-tu, moucher ami?Tudemandesdesanges.La première qualité d'une politique, c'est de savoir mépriser les inconvénients qui résultent de la nature des choses. Veux-tu un ordre qui fasse de grandes choses sans avoir l'ambition et même l'orgueil des grandes choses? Tu veux et tu ne veux pas; mais je t'accorde ta société angélique. Elle accaparerait à plus forte raison les consciences , et alors on crierait de nouveau : Elle s'iiisinue , elle domine les consciences, elle entrave les gouvernements , etc., etc. — Si des anges s'incarnaient et venaient ici,. sous l'habit de je-

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les^ Fj^pFliotre Église; comme ils auraient une action ^ine sur (v Ç^rits^ tout de suite ils seraient chassés Qome ennenûs de la religion nationale y et le gouvemesnt aurait raison politiquement. Alors ^ on écrirait dans » papiers étrangers : Ces gens-là ne peuvent vivre nulle Ti^ ils se sont fait chasser de Russie, etc. J^ai vu avec plaisir que tu es très-légèrement instruit de qui s'çst passé dans les deux Indes^ à la Chine, et surut au Japon; mais je ne fais point un livre^ je touche olement quelques articles principaux. Je ne te passe pis -que tu me dis : De grands hommes sortirent de leurs lUgeSy parce guHls étaient nés grands hommes. Avec ce «u raisonnement^ tu prouverais que l'éducation est inue. Ce que tu me dis sur le mot tout, employé dans mon xnier ouvrage^ me semble aussi tenir un peu de la chine. Je te cite ces deux vers qui se trouvent dans ma orne:

En vain contre le Qd on ministre se ligne,

Toat Paris pour Chimène a les yeax de Rodrigue.

Que dirais-tu d'un critique qui eût dit : La pensée est msse,puisque, Richelieu etméme l'Académie étant contre Cidf il est impossible que tout Paris pense comme Roigue? Si tous les mots devaient être pris dans un sens ipoureux conmie les noms de nombre^ il deviendrait im- MÛble d'écrire. Malgré ces raisons et tant d'autres^ je te pète que je me crois parfaitement calme sur ce sujet. 3 jugement de Pempereur de Russie contre les jésuites a eU; parmi les gens de mon partie aucun appréciateur us équitable que moi. Mais je ne cesserai de soutenir ^ec la même équité que^ pour tout homme qui a le sens *iiunun, et qui veut s'en servir, ce jugement doit paraître qu'il est en effet, la plus belle attestation que jamais cun corps ait obtenue d'aucun souverain.

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Tu me trouveras beaucoup moins dispiiteur^ tnon cher et bon ft'ère, sur mes ouvrages. Le doyen m^vaiti dit un mot sur certaines tournures épigrainmatiqnesi tiennent de la recherche. Je suis fâché de n'avoir d'avertisseur à côté de moi, car je suis d'une extrême cilité pour les corrections. Si tu mMndiquais quelque de ces concetti, je les condamnerais bien vite^ car je i les aime pas ; et si tu les as vus dans mes écrits^ c'esli, je ne les y ai pas vus moi-même. Au reste, mon cher "^ ■ ta n'as vu de moi que des opuscules; il me sera bien de te montrer des ouvrages qui sont tout prêts. Iltfj pas d'approbation que je préfère à la tienne; mabje trouve que tu me traites trop fraternellement. —Je m'en* tends.

J'ai ri de bon cœur en lisant dans ta lettre tout ce tu aurais voulu faire de moi. Tu me parles d'un certÉi père, je t'expliquerai ce qu'a fait un certain fils. SurcM article, je suis parfaitement philosophe : je te répète que, sans mes enfants, nulle considération imaginable ne pou^ rait me déterminer à suivre les affaires. Voici l'âge oui faudrait se reposer, et penser à cette lessive dont tu ins parles fort à propos. Je ne sais ce qu'est la vie d'un coquin, je ne l'ai jamais été ; mais celle d'un honnête homme estr abominable. Qu'il y a peu d'hommes dont le passage cette sotte planète ait été marqué par des actes véritd)t ment bons et utiles! Je me prosterne devant celui dontoi peut dire, PertransivU bcnefaciendo; celui qui a.puinS' truire, consoler, soulager ses semblables; celui qui a M de grands sacrifices à la bienfaisance; ces héros de lach^ rite silencieuse, qui se cachent et n'attendent rien danses monde. — Mais qu'est-ce que le commun des hommes?el combien y en a-t-il sur mille qui puissent se demander sans terreur : Qu'est-ce que j'ai fait dans ce monde? fi q'uoi ai'je avancé Vauvre générale, et que reste-tril de moi

A M. tS CHSTÀLISR DE SÀINT-BÉÀL. 4Ki

w-bien et eo mal? — Tu vois^ mon cher Alexis, que je lïptends en linge sale tout aussi bien que toi. — Quant t lessive^ je ne sais lequel de nous deux est le plus sa- 9Ai tout ce que je crois pouvoir affirmer sans imperti >ice^ c'est que, dans ce genre, on ne saurait mieux flEÛre âe de s'éloigner des coutumes vulgaires^ et de n'employer apûs les Uanchisseuses.

«Adieu, mon cher ami. Toute ma famille te saute au wà} j'embrasse tendrement toi, ta femme et ton Éliga* jmu^ et vive le mois de juin !

M. «i» A« Vë WU l^è féiièral de Ia eomiittgrtile Ae #étiit>

S•lll^FétefBb01tt8• 19 JaDTier (8 fénier) 1817.

Mon très^révérend Père^

j'ai reçu, mais je ne puis ajouter avec plaisir ^ la lettre le vous m'avezfait Thonneur de m'écrire le 6(18) janvier uaaé, puisque vous m'y donnez de mauvaises nouvelles t votre santé. Je savais déjà qu'elle était dérangée, ce qui *avait beaucoup fâché, mais nullement surpris. Vous «z été mis à des épreuves qui passent de beaucoup les rces de la prudence humaine. Hélas I non, mon très-réirend Père, nom ne nous reverrons plus dans ce monde^ anme vous le dites avec trop de vérité. J'ai beaucoup ^ pour savoir s'il n'y aurait pas moyen de vous placer r ma route lorsque je m'acheminerai vers l'Italie; mais n'y a pas moyen. Je vais mettre huit cents lieues entre »uset moi. Il paraît qu'on veut vous retenir où vous êtes :

notre âge, pouvons^nous espérer rainnnablement de

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nous revoir? Laissons faire Celui qui fait tout. Qui m' dit, il y a vingt-cinq ans, que je devais faire connai avec vous, mon très-révérend Père, et même passer mois à Polotsk? Cependant, ces événements si peu blés se sont réalisés. Tout est possible, surtout à Té des miracles.

Je sens bien vivement, mon très-révérend Père, les nés de votre situation ; Fespèce de suspension où vivez est désespérante : cependant , si vous y bien, vous verrez qu'elle a un côté consolant. La loi mécanique a lieu dans le monde moral et dans monde physique : deux forces opposées produisent U pos, L^état de suspension où vous êtes retenu est le tat évident de deux forces qui se balancent : le ressenlf ment et la justice. A toute autre époque de cet empire,!

n*y aurait point eu de balancement

Quant à moi, mon très-révérend Père, je n'ai pas dit oi mot contraire au respect et à la prudence; mais jamais je ne désavouerai mes amis dans les moments difficiles. I me paraît que je me suis fait une idée parfaitement nette de toutes ces choses : du moins, je les envisage avecoa calme parfait, et je ne vois pas dans mon cœur une seule pensée que je craignisse de dévoiler à l'empereur de Russie, comme au pape.

Au reste, mon très-révérend Père , il faut se préparer! une grande révolution, dont celle qui vient de finir (à ce qu'on dit) n'était que la préface. Le monde fermente, et Ton verra d'étranges choses : le spectacle , à la vérité, ne sera ni pour vous ni pour moi ; mais nous pourrons bicfl dire Tun et l'autre , en prenant congé de cette folle pU* nète (si toutefois il est permis de se rappeler Horace dai» ce moment) :

Spem bonàm eertamqài^domum reporto»

AU GtlfÉRÀL BB Ik COMPAGHIX BB JfiSUfl. 453

Paissions^nous^ mon trè&-révérend Përe^ nous revoir uis cette maison/ Pour vous^ il n'y a pas de doute^ n'en l|ilaise à votre humilité : vous avez passé une vie entière lai la retraite, dans Tabstinence^ dans Tétude, dans nercice des vertus apostoliques. — Votre logement est ^ Quant à nous^ pauvres gens du monde , continuelle- 4iDt balancés entre le mal et le bien y nous n'avons d'aum eqpérance que dans Celui qui est^ heureusement pour jos, non œstimatormeritif sed veniœ largitor.

]W31e et mille grâces, mon très-révérend Père ^ pour vos MX et vos. prières. Recevez ici les compliments affecleox de toute ma famille^ avec laquelle je fais souvent œ douce commémoraison de vous et de vos compa- 3on«( les révérends pères Rozaven et Pietroboni| que 3as chérissons particulièrement.

Je compte partir au mois de mai^ et je ne partirai point iDs prendre congé et sans vous demander votre bénédic ûD, Agréez en attendant^ mon très-révérend Père^ Tassu» ince la plus sincère de l'invariable et respectueux atta* lement, etc.

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