‹ Lettres et opuscules inéditsChapitre 156 sur 166 · A mademoiselle de Tirie · texte numérisé non relu

A mademoiselle de Tirie

, Tarin , 2 septembre I8I8»

Mademoiselle 9

Si j'avais l^onneur d'être connu de madame la marquise de Murinais, et si j'étais à Marlieu, je me jetterais à ses genoux; je lui dirais : a Madame, je vous en supplie, consentez à me prêter, pour très-peu de jours, le portrait de mon frère; vous procurerez une consolation immense à toute une famille désolée : un artiste célèbre, prêt à attaquer le marbre pour représenter cette figure d'après le masque pris sur de tristes restes , demande à grands cris un portrait, s'il existe, et nous assure que Touvrage sera mille fois plus parfait. Que risquez-vous, Madame la marquise ? On emballe tout, et les choses même les plus fragiles, sans la moindre crainte de leur nuire. Vous avez ma parole d'honneur pour une prompte restitution, et pour toutes les précautions imaginables; ne me refusez pas cette grâce, je vous en conjure. »

J'ajouterais beaucoup d'autres choses; et qui sait même

si je ne me mettrais pas à pleurer comme une petite fille?

— Mais, hélas! je suis à soixante lieues de Marlieu, et je

n'ai point du tout l'honneur d'être connu de madame la

niarquise: j'ai peur d'être éconduit, je neveux point faire

de fausse démarche; c'est donc à vous , Mademoiselle,

que j'adresse mes tristes supplications. Je vous prie, je

vous supplie, je vous conjure de vouloir bien employer I. 29

quelques instants de ce grand et facile talent que veosa donné la nature, pour nous procurer au moins un trait de ce bel ouvralge de madame de Murinais : allons^ Mademoiselle, quand on est si riche, ce serait un grand crime d^être avare. — S'il vous plaît. Mademoiselle f pour r(h mour de Dieu! Mais je n'ajouterai pas : Que Dieu vous k rende! Ah! n'ayez jamais de pareilles consolations à demander ! jouissez de ce que vous possédez, et ne soyez jamais écrasée comme je vieifc de l'être. Jamais je ne me consolerai de cette perte : tout Ce que le temps peut sur une telle douleur, c'est de la changer en mélancolie. Aucun mort ne m'a jamais été présent autant que ce cher André : à chaque minute je l'entends rire ou résonner. Quel cas il faisait de vous, Mademoiselle, et quel prix il attachait à votre estime! J'espère qu'il ne pourra sortir de votre mémoire : il s'y trouvera en bonne compagnie avec tout ce qu'il y a de bon et de beau dans le monde.

Je suis, avec une profonde estime et un respectueux dévouement.

Mademoiselle ,

DE MaISTBE*

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