A M^AME LA DUCHESSE DES CARS
parler de vous ici. Madame la duchesse^ et tout à mon aise^ cju'avee M. le marquis Alfieri; je me donne de temps en temps ce plaisir. Il me comprend fort bien quand je lui 3)arle de cette force aimable et de cette grâce entraînante <îui ont fait tant d'impression sur mon jeune esprit. C'est dommage que vous me gâtiez beaucoup et beaucoup trop en me faisant Thonneur de me citer. Ceci me rappelle un certain dîner où je me trouvai un si joli nigaud lorsqu'il vous plut de réciter de mémoire, avec une délicieuse emphase, je ne sais quel passage que j'avais à peu près oublié moi-même. // me semble cependant, disais-je dans le premier moment, et de la meilleure foi du monde, que cela ne m'est pas nomeau. Un gentil éclat de rire me remit dans la voie.
Je comprends et je partage de tout mon cœur, Madaffiie la duchesse, vos angoisses sur ce malheureux 17 avril, et sur tout ce qui s'ensuit. Je sens comme vous tout ce que cette séance présente de révoltant. Laissez-les faire cependant, et gardez-ttous de prendre pour des signes de vie les grimaces de l'agonie. Soyez bien sûre que le parti satanique succombe, qu'il touche à sa fin, et qu'il joue de Son reste. L'impatience nous est bien naturelle, puisque nous souffrons; cependant il faut avoir assez de philosophie pour dompter les premiers mouvements. Les minutes des empires sont des années de l'homme : nous donc, qui txe vivons tout au plus que quatre-vingts minutes, dont il Faut donner encore dix if l'enfantillage et dix au radotage, dès qu'une grande calamité dure vingt minutes, par exemple, nous disons. C'est fini /Les esprits célestes, qui entendent ces belles exclamations, rient comme des fous. Or, vous. Madame, qui êtes aussi un esprit, malgré votre enveloppe grossière qui n'a jamais déplu à personne, vous per^ mettrez bien, je pense, que je vous propose une petite expérience : Faites-vous prêter le volume du Moniteur où se
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tromre le discours de Bi(â>es|Herre prononcé par ce é^ bûmme le jour où fut jHïiooQcée la ranonciatioa ma aàk. Beporio-foiis, par la pensée^ dans œ moment et dans œ lien où Ton croit entendre parler Tenfèi^^sapposBiqD'co | YéritaUe esprit vi^me vous dire à roralle : Ma oomsàx, ' sachei qoe^ dans huit on cenf minâtes, on caninal isn ' son enfr^ poMîqae à Paris^ comme nonœ a lalerv.— Si TOUS ne lui aviez pas ri au nez, c'eût été unkpiement par respect pour les anges ; et cq)endant, Madanne la dodiesse, rien n'était plus vrai. Un espni qui Tiendrait tous dre aojonrdliai ce qui se passera dans TiDgtminuleSyVOBS étonnerait Picore davantage; je ne le Terrai pasi, mais foos le | renei, et vous aurez la bonté de Toas,^ajHider alors le prophète allobroge. Pour revenir à nos rnootons;, la Fiance se rétablira parfait^ofient; elle sera refaite comme die a éif faite par le deigé et par la ndl^esse; ilfaut que les grands [MÎndpes tombent sur le peiq^ de haut en bas, comme k pluie. Vos biens vous reviendront de {dusieurs manières; | mais surtout parce que les nouveauii venus^ par une ten- • dance uniforme et invariable^ n'oublieront rien pour vous | donner leurs filles; et vous ne serez^ en les acceptant, pas plus répréhensibles que vos devanciers, qui tous, ou presque tous, avaient consenti d épouser la richesse sans lui demander son nom. Un certain recrutement de votre ordre est devenu inévitable; et jusqu'à un certain point, bien par ' votre fante^ Messieurs et Mesdames (pardon, je vous en I prie), le temps/aucAera plusieurs 4K&cuItés, et le tout s'arrangera, n est possible. Madame la duchesse, que vous connaissiez un jour mes pensées sur le clergé français : alors vous m'en direz voti^ avis. Vous m'avez fait penser en me disant : Toiis les talents passent au clergé. Il n'en aura jamais assez pour les travaux inunenses qu'il a sur les bras. Au surplus, Pintérêt de la France est que le talent habite chez elle; mais peu lui importe qu'il soit habillé de ndr ou
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de bl^c : il y a même de ^économie à l'habiUer de noir. Ainsi^ que cette caste nous fasse présent de beaucoup de livres semblables à celui de M. l'abbé de Lamennais^ nous n'en serons pas jaltux. n ne tiendrait qu'à moi^ après l'avoir lu avec transport^ d'en tirer un peu de vanité^ car il y a dans Touvrage plus d^une preuve que l'auteur m'a fait l'honneur de me lire très-attentivement.
Dites-moi donc de finir^ Madame la duchesse ; il y a deux occasions où je u'ai pas ce talent : c'est quand je parle è. vous, ou de vous. Cependant, madame de Sévigné ayant décidé expressément que toute lettre doit finir y je ne puis contredire une décision aussi respectable. Daignez, Madame la duchesse, m'apprendre de loin en loin que vous me conservez toujours les mêmes bontés. Je prie Monsieur le duc d'agréer mes hommages. Sait-il que je suis bien le maître d'aller diner chez lui quand je voudrai? car il m*a formellement invité la veille de mon départ, lorsqu'il me rencontra chez. . . chez. . . en vérité, je ne sais plus chez qui !
Agréez, Madame la duchesse, l'assurance démon éternel souvenir, et des sentiments les plus respectueux avec lesquels je suis, etc.
157* —A M* le Yteomte de Boitald*
^ Tarin, 39 mai lÉIf.
Monsieur le vicomte»
J'm pâmé de rire en voyant la rare exactitude de ceâ négociants, qui n'oublient une lettre qu'une année au fond de leur portefeuille, avant de penser à la remettre. On voit bien qu'il n'y avait rien à gagner. C'est une caste que je n'ai jamais aimée. Savez-vous ou vous rappelez-vous ce
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qu'en dît Cicéron? Si le commerce se fait en grande il n'est pas tout à fait condamnable. Mais^ pour revenir à ma lettre antique, je suis ravi qu'elle vous soit enfin parvenue, et qu'elle vous ait porté ma profession de foi sur le bel ouvrage dont vous m^aviez fait présent. Vos ouvrages sont faits pour les lecteurs de mon espèce. On les ouvre où Ton veut; on les lit, on pense, on vous aime. Arrive un suppliant avec ses papiers, il faut bien Técouter; mais il s'en va enfin. Où en étais-je donc? Ma foi, je n'en sais rien. Ouvrons ailleurs : on lit, on pense, et on vous aime. Vous êtes bien aimable. Monsieur le vicomte, de vouloir être tout entier dans mon cabinet; vous y êtes placé avec toute sorte de révérence et d'attachement. Combien je sais gré à cet excellent Savoyard qui s'est employé avec zèle pour vous faire arriver chez moi dans toute votre intégrité ! Vous ne me dites pas son nom, et je m^étonne de ne l'avoir pas vu k Paris chez madame la comtesse de Vitry, où j'allais cependant quelquefois. Je suis très-content de ma Savoie; elle présente de grandes espérances dans tous les genres, et surtout une volée de jeunes gens parfaits en principes et en talents : ils^se font remarquer ici dans les collèges, à l'Académie, à l'Université, partout enfin. Plusieurs relations m'apprennent qu'il en est de même chez vous. Certainement, Monsieur le vicomte, le mauvais principe fait bien ce qu'il peut pour nous étrangler; il n'oublie rien, il est en règle. Cependant son divin antagoniste l'emportera. Il nous faudra du temps et des combats. Mais enfin nous vaincrons, suivant toutes les apparences; je ne le verrai pas, mais je dirai en mourant : Spem bonam certamque dornum reporlo. Je vois que vous êtes assez de mon avis sur ce point. Je m'en réjouis : vous savez, je l'espère, et depuis longtemps, combien cette consonnance me plaît. Que vous dirai-je sur votre état actuel? Vous avez raison, il est unique dans V histoire.
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J'observe cependant que, parmi les innombrables folies du moment et de tous les moments, il y en a une qui est la mère de toutes : c'est ce qu'on appelait dans Técole le protopseudos, le sophisme primitif, capital, originaire, et surtout original : c'est de croire que la liberté est quelque chose d'absolu et de circonscrit qu'on a ou qu'on n'a pas, et qui n'est susceptible ni de plus ni de moins. A cette belle extravagance vos légisfaiseurs (conmie disait cette dame) en ont ajouté une autre qui est fille de la première, savoir, que cette liberté imaginaire appartient à toutes les nations, et ne peut exister que par le gouvernement anglais, de manière que tout l'univers est obligé en conscience de se laisser gouverner comme les Anglais : jamais on n'a rien vu d'aussi fou. Vous ne m^avez jamais dit. Monsieur le vicomte, si vous croyez à la charte: pour moi, je n'y crois pas plus qu'à Thippogriffe et au poisson rémora. Non-seulement elle ne durera pas, mais elle n'existera jamais, car il n'est pas vrai qu'elle existe. Dieu n'y est pour rien d'abord; c'est le grand apathème. D'ailleurs, elle est fondée uniquement sur la plus grande des spoliations. Les brigands vous ont pris vos biens; ils ont fait leur métier : mais de'quel droit le gouvernement qui se pare avec tant de raison du titre de légitime y croit-il pouvoir vous enlever avec vos biens (puisqu'il approuve) vos distinctions personnelles même et celles du clergé? Ce bien vous appartenait comme vos terres. Voilà donc la noblesse et le sacerdoce réduits à l'état de simple bourgeoisie; il n'y a plus que des pairs, qui seront bientôt résignés à cette grande injustice, et les citizens, dont les titres deviendront bientôt ridicules, étant séparés de la pairie ! Êtes-vous résignés. Messieurs? Vous croyez peut-être l'être ; mais le temps aura bientôt prouvé que cet état de choses ne peut durer. On dit : «Il n'y a plus moyen de ré-
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tablir l'ancien ordre de choses; les éléments même n'existent plus, v^
Mais les éléments de toutes les constitutions sont les hommes; et n'y aurait-il point d'hommes en France pai hasard ? Pour moi^ si je n'ai pas la berlue^ j'en ai vu heaocoup en traversant ce pays de sapience. Je veux m&ne me prêter aux idées du moment : qui me prouvera que votre liberté doit être celle des autres^ et que vous ne pouvez pas asseoir celle qui vous convient sur des bases françaises? On n'a pas encore, ce me semble^ assez fait honte aux Français. Les voilà donc réduits au rôle de singes ridicules^ de mendiants abjects qui vont gueuser une constitution, comme s'ils n'avaient rien chez eux! Pour moi^ Monsieur le comte^ si j'étais Français, je veux que le diable m'emporte et me croque tout en vie^ si jamais je pouvais me résoudre à prononcer le mot de budget. Est-ce que Sully et Golbert ne savaient pas dresser leurs comptes sans parler anglais? Mais que dire à des gens qui effacent sur leur monnaie Christus régnât^ vincil, impe» rat^ pour y substituer Cinq francs? Le goût, le tact, les talents manquent avec la vertu. Tout reviendra ensemble. Je suis tout à fait libéral^ comme vous venez de le voir. Il est inutile de parler du roi; il est avant tout, il est à la tête de tout; rien sans lui, a Jove principium. Si l'état actuel pouvait durer, je ne voudrais point me battre contre ce qui existe. Mais je n'en crois pas le mot, et c'est ce qui occupe toute ma pensée. Feu Démosthène disait : a n a n'y a rien de si aisé que de montrer les vices du gouver- « nement; mais savoir indiquer ce qu'il faut faire, voilà a la science de l'homme d'Etat, b C'est précisément sur ce point que je voudrais jaser avec vous. Monsieur le vicomte ; mais il n'y a pas moyen, n faut finir, et c'est même par une espèce de miracle que je puis parler aujourdliui
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à cœur ouvert; ceci s'éloigne déjà trop du billet. — Je veux vous parler encore de tout le chagrin que m'a fait votre détail sur la manière dont vous avez été traité; j'en suis pénétré. Si j'étais à Paris, j'irais souvent vous voir, non pour lire Sénèque, de Consolatione, mais pour vous parler de l'intérêt que vous mlnspirez^ et tâcher d'émousser, d^épointer quelques-unes de ces épiaes qui semblent vous chercher.
Je vous remercie de ce que vous me dites de Pabominable affaire Fualdès ; elle me rappelle une de mes grandes maximes : Vunivers est rempli de supplices très-justes, dont les exécuteurs sont très-coupables. Du reste, je suis parfaitement d^accord avec vous sur la franc-maçonnerie. Voilà encore un beau chapitre ! Mais Dieu me préserve de Commencer! Je vous remercie du mot que vous dites sur tnon excellent frère. lia emporté avec lui la moitié de ma vie. Cette plaie est incurable. Il faut encore se taire. Rap» pelez-moi, je vous prie, au souvenir de votre jeune apôtre ; je le vis un moment sans vous, mais ce fut un éclair. Je le prie d'agréer mes compliments. 11 faut cependant terminer ce billet; d'autres vous arriveront de loin en loin. Traitez-moi de même, vous serez toujours reçu avec un tendre empressement, dussiez-vous encore avoir l'honneur d^être avec, etc. Vous croyez peut-être que je vais me-vénger; point du tout. Monsieur le vicomte (quand même il me resterait assez de papier) : je vous serre dans mes bras \Dnune un vieil ami.