A M. le comte 4e BlacM, à
Tarin, 39 mai I8I9.
Comment pomrais-je vous e:sprimer, rare et excelknt homme^ inestimable ami, ce que m'a fait éprouver la lecture de votre lettre du 26 septembre? Elle est venue se placer sur mon pauvre cœur oppressé et froissé, coomt une espèce de fomentation qui Fa tout à fait ranimé. Lorsqu'au milieu de la triste indifférence^ de l'égol^ooe ^acé, et de quelque chose de pire encore^ on vient à rencontrer une ftme comme la vôtre, on respire^ on se console; oq est comme le voyageur qui traverse les déserts de YAidtk, et qui trouve tout à coup un bosquet et une fcmtaine : fl s'assied à Pombre^ et il boit. Ce qu'il sent alors^ c'est à pea près ce que j'ai senti en lisant votre lettre. Croyez bien qu'il ne manque rien à cette comparaison^ qui tombe d'ellemême sur ce papier. Sûrement, Monsieur le comte, vous n'aurez pas de peine à me croire sur le désert; croyez-m«)i de même sur \sl fontaine : c'est Tamitié la plus pure, c'est la plus tendre reconnaissance qui vous en assure. — Voos me dites, Finissez donc; d'accord, puisque vous le voulez; jugez si je voudrais contredire un ami tel que vous! i Venons donc au fait. Si je devais tout à coup faire face à une dépense imprévue, s'il s'agissait d'un voyage néces^ saire, d'une fille à marier, d'une terre à acheter, et que la somme que vous m'offrez avec tant de grâce me manquât dans le moment, en vérité, mon très-cher comte, je m'en prévaudrais sans compliment, bien sûr que, dans certaines occasions et avec certains hommes, on ne peut remercier dignement qu'en acceptant (ceci est une maxime). Mais. dans la position où je me trouve, que ferais-je de votre ar-
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gent? Vous ne pensez pas sans doute que je veuille Téparpiller en petites dépenses d^agrément et de commodité; la somme passerait donc sans fruit de votre cassette dans la mienne. J'aime bien mieux qu'elle demeure dans la vôtre^ car si jamais j'en ai besoin^ elle sera toujours à ma dispo* sition; et si vous ne pouviez pas me la prêter alors^ ce serait une preuve que j'auiais mal fait de l'accepter aujour^ d*hui.
Vous avez la bonté de me gronder sur ce que je n'ai pas fait le voyage de Rome avec le marquis d'A. Soyez bien persuadé que j*en avais une envie mortelle. Mais je n'en ferai pas plus la petite bouche avec vous qu'avec lui. Je n^ai pas droite dans Tétat oii je suis réduit^ d'ôter à mes enfants le prix d'un voyage de plaisir; voilà tout le mystère. Je ne dois plus me faire illusion : il n'y a plus d'espérance pour moi; la Fortune est femme, elle n'aime que les jeunes gens. Pendant longtemps j'ai pu me flatter de deux influences qui m'auraient sauvé : par des raisons bien différentes^ l'une et l'autre m'ont manqué. Seul et sans appui; je ne peux vaincre l'opposition sourde qui redoute mes opinions^ et qui est bien plus forte que le roi. Sa main vient enfin de signer notre spoliation définitive en Savoie et à Nice; le parti qui désirait cette signature avec une ardeur toute-puissante l'a obtenue enfin sous le voile d'une indenmisation partielle^ et que je crois tout à fait illusoire : le père commun a cru bien faire^ c'en est assez pour justifier ses intentions. Après lui avoir sacrifié nos biens et nos personnes, notre devoir est de lui sacrifier encore les révoltes du cœur, et de le servir avec un redoublement de zèle digne de nous, car le roi trompé n'est pas moins notre roi. Ce grand procès perdu me rend cependant ma chère patrie insupportable; je resterai donc ici si je le puis. Heureux père et heureux époux, je suis toujours bien che% nK)i, et c'est un grand article ; ajoutez les
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livres^ vous trouverez que c*est assez pour m'acheminer tout doucement vers le diocèse de mon pauvre frère. En vivant comme vous Tavez vu^ c'estrà-dire en capudn Heu élevée j^ai fait quelques économies : je compte m'en servir pour acheter un jardin avec une maison au milieu^ où je puisse enfin vivre et mourir même, si je veux, sous on toit qui m'appartienne; voilà toute mon ambition, mmitrè»- ,cher comte^ et j'espère que vous ne la trouverez pas mœ»trueuse.
Dans la seconde page de votre précieuse lettre vous me dites : a Je voudrais bien savoir si ce sera en deçà o^ m delày etc. » Vous supposez donc ne savoir rien du tout; et cependant; quelques lignes plus bas^ vous ajoutez : < fea prévois cependant un, etc. d Bon Dieu! qu'est-ce que yoos voulez dire? Je ne craindrais rien davantage; mais, en y regardant de bien près^ j'ai cru voir que vous étiez trompé par un personnage trompé; car Pidée que vous m'indiquez k a bien quatre ou cinq mois d'antiquité ^ et ce fut, je crois, ^« une idée passagère qui ne tint pas devant les premières réflexions; je vois ici combien le personnage en question est retardé dans ses notions. Si vous voulez dire autre chose que ce que j'imagine, tant pis pour moi ; mais j'ose me rassurer. Je décachetai ma dernière lettre du 25 août, pour y insérer un billet destiné à vous apprendre une chose que je croyais certaine. Aujourd'hui, le contraire me parait certain. Que faire donc? Se croiser les bras, et attendre paisiblement la décision.
Je suis bien aise que vous ayez acquis le voisin que vous me nommez. C'est un véritablement digne homme, chez qui j'ai trouvé ce que je n'ai rencontré dans nulle autre maison de ce pays: il connaît assez ma situation; ainsi j'espère qu'il vous aura mis au fait de tout. A mon tour, j'ai profité de lui pour vous faire connaître certains détails. Je conçois de reste que vous n'y pouvez répondre que par
»tre silence; mais je serais bien sourd si je n'entendais LS votre silence.
Puisque vous voulez qaeje tire sur vous, voici ma préntion^ Monsieur le comte. Vous rappelez-vous qu'en parut de Saint-P., vous me laissâtes un Virgile Baskerville? avais écrit sur ce livre : Souvenir de M, le comte de Bla- «. On me Ta inhumainement volé ; envoyez-moi, je vous *ie, un 4utre volume latin, français, italien ou anglais, ir lequel vous écrirez votre nom. Je mets à ce don deux uiditions: je ne veux.qu'un volume; il ne vaudra pas lis d'un louis. Si Votre Excellence passe les conditions, le ne se courroucera point si je prends la liberté de lui nvoyer brutalement la pacotille. Agréez, je vous prie, tte proposition, qui me tenait au cœur depuis long* Ups.
J'envoie ma vieille bénédiction au nouveau-né; car, ivant ce que vous me dites, il sera dans son berceau "sque cette lettre arrivera. Je mets mes vœux et mes ciunages aux pieds de Madame Tambassadrice. Je croyais ^ir l'honneur de la connsdtre ; mais, sur ce point comme (^ tant d'autres, le ciel m'a dit : Non. Je me jette au cou monsieur son époux; je le remercie de nouveau d'une tre qui m'a comblé de joie autant que de reconnais- QC€ ; car rien ne me réjouit, dans cette vallée de larmes, tnme de trouver une nouvelle occasion d'estimer la nare humaine.