‹ Lettres et opuscules inéditsChapitre 18 sur 166 · t A mademoiselle Adèle de Maiitre · texte numérisé non relu

t A mademoiselle Adèle de Maiitre

Morne, 10 mars 1803.

Si par hasard tu n'as point reçu de lettre de moi^ ma très-chère Adèle, il faut bien te garder d'imaginer que je t'oublie. En arrivant dans cette capitale du monde chrétien, j'ai été bien mortifié de n'y trouver aucune lettre de toi, ce qui m'a prouvé que tu n'as pas reçu celle (jue je l*ai écrite de Sardaigne avant de partir, ni par conséquent le portrait de notre bonne baronne de Teulade, que je t'ai envoyé pour en être la gardienne. Dans cette lettre, je te recommandais de m'écrire ici. Aujourd'hui, il n'est plus temps; je pars dans peu de jours. Voici mon sort, ma bonne Adèle; je devais arriver à Pétersbourg sans titre, on a changé d'avis : en arrivant ici, j'ai été nommé et présenté partout en qualité d'envoyé extraordinaire. Le roi est dans des circonstances bien difficiles; mais il fait pour moi et pour ma famille tout ce qu'il peut faire : ainsi nous n'avons qu'à remercier, et attendre en paix l'avenir. Je me garde bien de te dire que je suis content ^ ou du moins heureux, malgré une destination si brillante. Pour être heureux, il faudrait que ma famille fût autour de moi; mais c'est précisément cette tendresse qui me donne des forces pour m'éloigner de vous. C'est pour vous que je me

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passe de vous. 0 y a peu de teiiq>s que j'ai écrit à ta mère par un courrier; tu peux lui ajouter (jue dans la huitaine je pars^ et je ne manquerai pas de lui écrire de tous les endroits où je m'arrêterai. Le roi m'a donné une bonne voiture, je suis bien vêtu et bien servi : elle ne doit avdr aucune inquiétude sur mon compte. J^arriverai d'ailleurs dans la belle saison^ ainsi j'aurai le temps de m'acdimater.

Je n'entreprendrai pas de raconter les belles choses que j'ai vues ici; il me faudrait plus de temps que je n'en ai: une fois Rome sera le sujet de nos conversations. Avantr hier j'ai vu le pape, dont la bonté et la simplicité m'ont foil étonné. 11 est venu à ma rencontre, m'a laissé à peine plier un genou, et m'a fait asseoir à côté de lui. Nous avons bien jasé une demi-heure, après quoi il nou3 a accompagnés (j'étais avec le ministre du roi), et il a porté la main sur le bouton de la serrure^ pour ouvrir la porte. Je t'avoue que je suis resté de stuc à ces manières si peu souveraines; j'ai cru voir saint Pierre au lieu de son successeur.

Ma très-chère Adèle, j'espère que tu continueras à me contenter comme tu le fais. Toutes les fois que tu penseras à moi, il sera bien difficile que nos deux pensées ne se rencontrent pas à moitié chemin. Réfléchis, travaille et caresse. Tu es bonne; deviens excellente. Adieu, ma chère Adèle; je t'emporte dans mon cœur, afin que tu m'échauffes sous le soixante et unième degré de latitude.

A KÀDnOISILLB ABftLE DB MÀISTRX. 43

fO« — t AmAflesLotaèlle AAMe de Malstre*

Sjdiit-PétenbODrg, 19 octobre 1808.

Quand ta mère devrait en être jalouse^ c'est par toi que je veux commencer^ ma bien- aimée Adèle; je veux te remerder de ta jolie page du 3 septembre, qui m'a fait on plaisir infini. Je sais bien que tu es sotte ^ que tu ne sais ni parier ni caresser ; que tu es cruelte^ barbare^ traî" tresse^ etc.^ etc. ; n'importe, l'amour est aveugle, ft cette pasâon de la cité d'Aoste dure toujours : enfin, je t'épouserais, si je n'étais pas marié. Tu m'as fait grand plaisir de me faire un détail de tes études. J'approuve surtout le petit cours de sphère ; et telle est ma corruption, que je, suis prêt à i»*éférer les iuseaux dont tu me parles à ceux de la femme forte tant célébrés par Salomon. Je me figure aisément la joie que tu as goûtée, lorsque la porte de ta cage s'est ouverte, et que tu t'es trouvée de nouveau assise à cette table où il ne manque qu'une personne ; maïs je t'avoue, mon très-cher enfant, que je n'ai nullement été ennuyée de tes ennuis, et que rien au monde ne m'a été plus agréable que d'apprendre que tu avais su dévorer en silence tes petites seccature^ et te faire aimer de tes saintes geôlières. Ce monde-ci, ma chère Adèle, est une gêne perpétuelle ; et qui ne sait s'ennuyer ne sait rien. J'espère que tout ira bien, et que tu ne cesseras de croître en grâce, en science et en sagesse, afin d'être agréable à nos yeux (c'est le style de saint Paul), et que je puisse f embrasser avec une joie ineffable au jour de la consolation, qui arrivera bien tôt ou tard. Amen,

Pour mon fils inique. — Et mon cher petit Rodolphe, où est-il? Qu'il vienne aussi prendre son mot. Tu ne peux pas me donner une plus douce assurance, mon cher ami.

que celle de ta constante tendresse; quoique ce soit un discours inutile, cependant je Pentends toujours avec un nouveau plaisir. Ce qui ne m'en fait pas moins^ c'est d'apprendre que tu es le bon ami de ta mère^ et son premier ministre au département des affaires internes. C^est là le premier devoir^ mon cher enfant ; car il faut que tu sois son mari pendant que je n'y suis pas, et que tu me la rendes gaie et bien portante. Ce que tu me dis de Chambéry m'a serré le cœur; je suis cependant bien aise que tu aies vu par tcn-méme l'effet inévitable d'un système dont nous aitùs eu le bonheur de te séparer entièrement. Ton âme est un papier blanc sur lequel nous n'avons point permis au diable de barbouiller^ de façon que les anges ont pleine liberté d*y écrire tout ce qu'ils voudront, pourvu que tu les laisses faire. Je te recommande Papplication pardessus tout. Si tu m'aimes, si tu aimes ta mère et tes sœurs, il faut que tu aimes ta table : Tun ne peut pas aller sans Tautre. Je puis attacher ta fortune à la mienne, si tu aimes le travail; autrement tout est perdu. Dans le naufrage universel, tu ne peux aborder que sur une feuille de papier; c'est ton arche, prends-y garde. Je mets au premier rang une écriture belle et aisée. L'allemand est une fort bonne chose, et qui probablement te sera fort utile. Ainsi, nous sommes entendus à ce sujet. Adieu, mon très«cher Rodolphe.

A Constance. — Je viens à toi, ma chère petite inconnue. Combien je suis charmé de vob ton écriture, en attendant que je puisse voir ton petit visage et le baiser tout à mon aise ! Te voilà donc grande fille, ma bonne petite Constance, tout empressée de bien faire et de t'instruire ; tu as retrouvé ta maman, ta vraie maman, et ta sœur, que tu ne connaissais pas. Tu les aimes déjà, à ce qu'on me dit, autant que si tu avais passé ta vie avec elles. C'est un bon augure pour moi; je mourais de peur que tu n'aimasses pas assez ton

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\ieux papa^ quand tu le verrais. Aujourd'hui, j'espère que tu me traiteras comme ta maman, et qu^en moins de huit jours tu m^aîmeras de tout mon cœur. En attendant, je ferai l'impossible pour t'envoyer mon portrait, afin que tu saches à quoi t'en tenir sur ma triste figure. Je te préviens cependant que tu me trouveras beaucoup plus joli garçon que dans cet abominable portrait que tu connais.

Adieu, mon petit cœur, je t'embrasse amoureusement. Parle souvent de moi avec ta maman, ton frère et ta sœur; €t quand vous êtes à table ensemble, ne mànqui^yaillais de boire le premier coup à ma santé.

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