t A atadeatoiselle Adèle de Maistre
SaiDt-Pétenbourg, .. isos.
*rù sauras, ma très-chère femme puînée, que je ne t*ai point oubliée du tout, mais que malheureusement les lettres perdues comptent conmie si elles étaient arrivées. Le i7 septembre, je t'ai écrit une longue lettre, où je te faisais l'histoire bouffonne du mariage de mon laquais. Longtemps après, je t'en écrivis une autre éminenunent philosophique, où je te prouvais jusqu'à la démonstration l'indispensable nécessité de filer de temps en temps, et d'être cocasse dans Toccasion. Je m'en vais te queteller aussi, ma chère femme. Pourquoi ne me réponds-tu pas? pourquoi ne me dis-tu pas que mes numéros ne se suivent pas? Alerte, Mademoiselle, tenez iros registres. Je suis enchanté que tu aies entendu la faJieuse Espagnole ; pour moi, je t'avoue que la musique m'assassine. Je ne puis entendre un clavecin sans que toutes les touches fi*appent sur mon cœur, et souvent je le dis: à tout moment, je crois la voir entrer; il me semble qu'elle va se placer devant ce clavier, et jouer mes airs ! Tout le monde la connaît, et souvent on m'en demande des nouvelles. Sais-tu que ceci tient prodigieusement du rêve ! C'est l'âge, mon enfant.
Je suis ravi de tous les détails que ta mère m'écrit sur l'éducation des trois enfants. Je vois que vous employez le temps en conscience^ et que vos peines ne sont pas
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perdues. Quelles bénédictions vous donnerez un jour à cette mère pour avoir su aller son train et laisser dire : cela s'appelle une force d'esprit imperturbable. Moi, je me serais dégoûté cent fois; mais si je n'ai pas le talent de faire, je n'ai pas au moins le défaut de ne pas savoir apprécier ceux qui font. Au reste, tu sauras^ ma chère Adèle, que j'ai conservé une copie de la lettre que je t'ai écrite sur la quenouille. Ainsi, dans le cas où Toriginal ne te sera pas parvenu^ je te ferai passer la copie. JMnsiste sur ce point, comme très-essentiel à tes intérêts.
Tu diras à Rodolphe, à qui je n'ai pu tout dire dans une feuille , que js Felhorte à continuer son travail sur les poètes français. Qu'il se les mette dans la tête, surtout l'inimitable Racine : n'importe qu'il ne le comprenne pas encore. Je ne le comprenais pas lorsque ma mère venait le répéter sur mon lit, et qu'elle m'endormait, avec sa belle voix, au son de cette incomparable musique. J'en savais des centaines de vers longtemps avant de savoir lire ; et c'est ainsi que mes oreilles, ayant bu de bonne heure cette ambroisie, n'ont jamais pu souffrir la piquette. Rodolphe a fort bien fait de m'envoyer un portrait de Constance en attendant celui que j'attends : il n'y a dans cette effigie aucun trait qui me déplaise ; embrasse-la pour moi des deux côtés; dis-lui que j'admire sa belle écriture. Bonjour, mademoiselle Adèle ; continuez à contenter vos parents. Dieu vous bénisse ! Je croyais écrire à madame votre mère, mais il n'y a plus moyen ; aussi bien ce serait peut-être une indécence d'écrire sur l'enveloppe à une dame de son rang; ?j& sera donc pour un autre courrier; présentez-lui mes hommages. E con reverente ossequio mi protesta.
Bg LETTRE 1805