‹ Lettres et opuscules inéditsChapitre 22 sur 166 · A ■• le eomto d'Ayaray, à Rigra · texte numérisé non relu

A ■• le eomto d'Ayaray, à Rigra

Saint-Pétersbourg, 8 .20} novembre 1805.

Monsieur le comte, îa phrase que vous avez insérée pour moi dans votre dernière lettre à M. le comte de Blacas me prouverait seule ce que vous êtes, quand Je n'en aurais pas d'ailleurs tant de preuves ; cependant , à la manière dont vous me répondez, je serais bien tenté de croire que je ne me suis pas fait comprendre. Il ne s'agît pas de savoir si vous aimez les regards du monde, et si vous désirez les réunir sur vous : je vous crois à mille lieues de ces faiblesses. Il s'agit d'un fait, et non d'un dé» sir. Tous ces regards, que vous avez fort raison de mépriser, sont néanmoins exclusivement réunis sur vous , et , dans l'opinion générale comme dans les cabinets, tout ce qui se fait est mis sur votre compte. L'ennemi dit: Cest lui y et l'ami (quels amis!) dit encore : Cest lui. C'est la haine qui parle, c'est l'envie, c'est la poltronnerie; mais, mon Dieu ! on n'entend qu'elles. — Monsieur le comte, le cœur humain est un cloaque; descendons-y cependant quelquefois en nous bouchant le nez, pour y recevoir quelques leçons utiles. Le mot que j'ai pris la liberté de vous adresser est bien important. Croyez-vous que je ne vous connaisse pas? croyez-vous que j'ignore vos sentiments pour le roi ? Oui, vous êtes son ami , son véritable ami. En est-il jusqu'à trois que l'on pourrait nommer? Je n'en sais rien. Quoi qu'il en soit, telle est l'étrange situation des choses, que la prééminence qui vous est strictement due dans ce genre est cependant un très-grand danger, je ne dis pas pour vous (qu'importe h un homme comme vous?), mais pour votre maître. Je vous répète donc avec une nouvelle impertinence : Ne laissez pas concentrer tous les

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regards sur vous; ne faites pas bouder l'orgueil d'autrui, quand même il aurait un peu tort; car Porgueil qui boude est trop près d'apostasier. Évitez les brouilleries^ les séparations , les plaintes ; laissez-vous même , de temps en temps, éclipser à dessein^ et brillez doucement derrière ces corps opaques qu*on ne voit pas, précisément parce qu'ils vous cachent. — MaiS; en vérité , ceci n'est plus de rimpertinence, c'est tout à fait de Pimpudence. Pardonnez-moiy Monsieur le comte, je suis, comme le bonhomme Job, plenus sermonibus. Je ne puis retenir ce que je crois utile à une cause que j'aime par-dessus tout, et je suis deyexm bien plus audacieux depuis que j'ai eu le bonheur de faire votre connaissance. N'allez pas me dire : a Ah ! si vous sa\iez!... » Je sais, je sais. Monsieur le comte, je connais Thonmie et les hommes, je vous rends justice; jusqu'à présent je n'ai cru qu'en vous, et cependant je vous crie de toutes mes forces : « Prenez garde à vous ! » Tout ceci , comme vous l'imaginez bien, ne s'adresse qu'à vous exclusivement : je n'en ai point fait lecture ici.

Par un mot que m'a dit M. le comte de Blacas (et pour moi seul), j'ai cru m'apercevoir que si ce cabinet reçoit ou lit la déclaration, l'intention de S. M. ne serait pas de lui accorder les changements qu'il pourrait suggérer. Je connais les droits et la dignité de S. M. ; mais sa situation et la saine politique me paraissent exiger impérieusement plus de condescendance. Ce que c'est que la tête humaine ! et comme on voit différemment ! Moi , je ne demanderais pas mieux qu'un siiggerimento de ce genre : ce serait, à mon avis, le meilleur moyen d'engager ce cabinet pour ainsi dire à son insu, et de le rendre en quelque manière l'auteur de la pièce. Et que savez-vous. Monsieur le comte, quels pourraient être les résultats d'une telle condescendance? L'orgueil, qui est le même toujours et partout, se laisse apprivoiser par la docilité : il s'aime lui-même, en

croyant aimer celui qui le flatte^ et cette illusion le mène loin. Je supplie S. M., au nom de l'inexprimable intérêt que m'inspire sa cause^ de sacrifier beaucoup à Popinion de cette cour. Elle nous fera sans doute aussi ^ à M. de Blacas et à moi, Thonneur de nous croire capables de refaire à nous deux une phrase sans nuire à ses intérêts. Le temps presse. Je sens que l'absence du roi arrêtait tout, puisqu'à lui seul appartenait la décision ; mais je ne doute pas qu'il ne se soit occupé de cette affaire dès qu'il aura pu respirer après de si longues et de si grandes fatigues. Je vous ai manifesté mon désir (et certes ce n'est pas une phrase) qu'il ne reste rien de ce que j^ai écrit. Je crains de n'avoir pas bien fait, je suis tourmenté de scrupules. M. le comte de Blacas vous aura dit que ce mot d'abus m'est revenu en tête pour me tourmenter. IMaintenant, je n'en veia plus. Si le dernier polisson de France venait à écrire : « Vous voyez ! il dit abus parce qu'il veut consprver la chose, » j'en serais malade. Dans ce genre, on ne peut conseiller sans trembler !

Dieu veuille éclairer et bénir le roi, tous ceux qui se mêlent de ses affaires, et vous surtout. Monsieur le comte I

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