‹ Lettres et opuscules inéditsChapitre 24 sur 166 · A M* le chevalier de Haistee · texte numérisé non relu

A M* le chevalier de Haistee

SaiD^PéCenboort, 14 lérrier iso»

Frère Nicolas ^ je commençais à croire que tu me méprisais^ et je tenais déjà la plume pour t'en demander raison ^lorsque voilà la gente épître à Tami Xavier qui nous a fait un plaisir infini^ en nous prouvant que tu ne nous avais point retiré tes bontés. 8ur tous ces noa», tu vas dire : a Est-ce que vous êtes ensemble^ messieurs mes frères? ro Nous l'étions^ mon cher ami^ lorsque ta lettre est arrivée. Un beau matin que je songeais creux diMp mon lit , j'entends ouvrir ma porte avant que la sonnette eût donné le signal. Surpris de cette violation de l'étiquette^ je crie : Qu'est-ce qtie c'est clone que celaPCesi ton frère^ me répfind Xavier^ en ouvrant mes rideaux. Gonmie l%eure des apparitions était passée depuis longtemps^ je n'eus pas le moindre doute sur la réalité de Paventure. Je te laisse à penser si nous nous sommes gaud» ensemble. Cette réunion^ au reste^ n'a pas été de longue

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durée. Il était venu avec un jeune chambellan qui a ses affaires à Pétersbourg et une jolie femme à Moscou. S^ projets n'ayant pu s'exécuter ici, le contre-poids de Moscou Fa entraîné au bout de seize jours bien comptés; et mon frère, qui lui avait promis de ne pas l'abandonner, a dû repartir aussi. — Ha donc fait quatre cents lieues pour passer seize jours avec moi. Cela s'appelle en Russie une course. Je commence à m^y habituer. Moi qui mettais jadis des bottes pour aller à Sonaz, si je trouvais du temps, de l'argent et des compagnons, je me sens tout prêt à faire une course à Tobolsk, voire au Kamtschatka. Peu à peu je me suis mis à mépriser la terre ; elle n'a que neuf mille lieues de tour. — Fi donc ! c'est une orange. Quelquefois, dans mes moments de solitude, que je multiplie autant qu'il est possible, je jette ma tête sur le dossier de mon fauteuil; et là, seul au milieu de mes quatre murs, loin de tout ce qui m'est cher, en face d'un avenir sombre et impénétrable, je me rappelle ces temps où, dans une petite ville de ta connaissance, la tête appuyée sur un autre dossier, et ne voyant autour de notre cercle étroit (quelle impertinence, juste ciel ! ) que de petits hommes et de petites choses, je me disais : a Suis-je donc condamné à vivre et mourir ici comme une huître attachée à son rocher?» Alors je souffrais beaucoup : j'avais la tète chargée, fatiguée, aplatie par rénorme poids du j-ien; mais aussi quelle compensalion ! Je n'avais qu'à sortir de ma chambre pour vous trouver, mes bons amis. Ici tout est grand, mais je suis seul; et, à mesure que mes enfants se forment, je sens plus vivement la peine d'en être séparé. Au reste, je ne sais pas trop pourquoi ma plume, presque à mon insu, s'amuse à te griffonner ces Ugnes mélancoliques, car il y a bien quelque chose de mieux à Rapprendre. Xavier rentre au service de la manière la plus agréable pour lui et pour nous; cette dissonance qui nous choquait l'oreille

n*èxiste plus, et nous voilà à l'unisson. On vient d'organisev ici le département de TÂmirauté. D y a une paiHe militaire et une partie scientifique. De celle-ci dépendent une bibliothèque, un musée, un cabinet de physique, etc., et notre frère a été fait directeur de cet établissement, avec deux mille roubles de traitement; c'est ici la paye d'un général-major. Il était libre de passer dans Perdre civil avec le r»ng de lieutenant-colonel; mais il est soldat, il veut toujours l'être : je crois qu'il a raison , d'autant plus qu'il conserve son ancienneté comme s'il ne s'était jamais retiré du service. Te parler de ma reconnaissance envers S. M. I. serait, je crois, quelque chose de fort inutile. 11 y a longtemps que je n'ai pas eu un aussi grand plaisir. Au reste, les traits d'auguste délicatesse et de générosité chevaleresque sont fréquents à cette cour; je veux t'en citer un exemple :

Il y a ici un Français dont le caractère et les aventures méritent de fixer l'attention : c'est M. de Moutiers, l'un des respectables gardes du corps qui accompagnèrent Louis XVI dans sa malheureuse fuite de Varennes; il était masqué en laquais, et s'appelait Melchior. Un soir que l'auguste caravane se reposait dans je ne sais quelle petite auberge, le roi lui dit : a Moucher de Moutiers, comment pourrai-je récompenser le service que vous me rendez? » — a Sire (répondit le brave homme avec une espèce d'en- <x thousiasme), je veux que vous donniez à ma famille le « nom que je porte aujourd'hui pour vous sauver r^e « veux qu'elle s'appelle Melchior. » — a Fort bien, mon ami, reprit le roi; mais je vous fais comte. Vous êtes le comte Melchior de Moutiers. » — Les malheurs qui suivirent ne sont que trop connus; il serait inutile d'en parler. Le comte de Moutiers, ruiné et fugitif comme tant d'autres, échut à Berne, où une demoiselle riche et noble l'aima, le lui dit, l'épousa, et se fit catholique, véritablement

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